‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 43 sur 158 · Roger Bacon, loc. cit., pp. 219-220 et p · texte numérisé non relu

Roger Bacon, loc. cit., pp. 219-220 et p

l’horreur du vide

A partir de cette minime indication, Roger Bacon a développé toute une théorie ; et, de cette théorie, il convient de marquer l’importance.

Aristote avait expliqué tous les mouvements des corps inanimés que contient l’orbe de la Lune, à partir de la supposition du lieu naturel. A chaque corps, correspond un lieu propre où sa forme substantielle atteint la perfection ; ce lieu est le centre du Monde pour les corps graves, la région contiguë à l’orbe de la Lune pour les corps légers. Placé dans son lieu naturel, un corps y demeure en repos. Mis hors de son lieu, il tend à s’y rendre ; s’il n’est retenu, il se meut vers lui.

Or les expériences que décrivent Philon de Byzance ou Héron d’Alexandrie mettent constamment cette Mécanique en défaut ; on y voit des corps que rien ne retient et qui demeurent immobiles, bien qu’ils ne se trouvent pas en leur lieu naturel ; on y voit monter des corps graves et descendre des corps légers. La Mécanique d’Aristote réclame donc une modification ou un complément.

Avant d’être corps de telle nature, corps céleste, corps grave ou corps léger, un corps est, tout simplement, une partie de l’Univers corporel ; avant la nature particulière que lui confère sa forme substantielle, il a une nature universelle qui, selon la doctrine d’Avicébron, chère à Bacon, lui est donnée par la corporéité. En vertu de sa nature particulière, le corps tend à son lieu propre ; mais en vertu de la nature universelle qu’il possède, il a une autre tendance ; il tend à demeurer soudé aux corps qui lui sont immédiats, afin que toutes les parties de l’Univers demeurent unies et contiguës. Comme la nature universelle surpasse, en excellence, la nature particulière, la seconde tendance est plus puissante que la première. On peut donc observer des repos et des mouvements qui contredisent aux lois de la gravité et de la légèreté ; ces repos ont pour cause la tendance de la nature universelle, qui assure la parfaite et perpétuelle continuité entre les divers corps du Monde.

La théorie du lieu naturel, telle qu’ Aristote l’avait proposée, était une bonne théorie de Physique, car, au moyen d’un petit nombre d’hypothèses, elle permettait de classer une multitude de phénomènes connus, de prévoir une foule de repos ou de mouvements.

Cependant, peu à peu, les expériences dont la théorie péripatéticienne ne pouvait rendre compte se sont multipliées et précisées. Alors, il a fallu la remplacer par une théorie plus

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

complexe, mais plus compréhensive ; Roger Bacon a construit cette théorie nouvelle.

La théorie proposée par Roger Bacon était une bonne théorie physique ; à partir d’un petit nombre de principes simples, elle rendait compte de tous les phénomènes d’équilibre et de mouvement que l’on connaissait alors, aussi bien de ceux qu’interprétait déjà la théorie d’Aristote que de ceux dont Philon avait donné la description. Aussi cette théorie a-t-elle joui d’une faveur longue et méritée. Au milieu du xvie siècle, Jules-César Scaliger se plaira à la développer 1 dans ses diatribes contre Cardan.

Un jour, cependant, l’hypothèse de la continuité universelle, proposée par Roger Bacon, connaîtra le sort qu’a connu l’hypothèse du lieu naturel, proposée par Aristote ; l’observation révélera des phénomènes dont elle ne peut rendre compte ; les fontainiers de Florence remarqueront qu’une pompe aspirante ne peut soulever l’eau au delà de trente-deux pieds ; Evangelista Torricelli réalisera l’expérience du vif argent.

Alors, après avoir été longtemps une bonne théorie de Physique, le système de Bacon deviendra à son tour, une théorie insuffisante, que les faits contredisent, qu’il faut rejeter et remplacer par une doctrine plus compréhensive. Ceux qui s’obstineront à professer cette théorie en dépit du démenti de l’expérience, feront preuve d’une illogique routine ; c’est ce que, durement mais justement, Pascal reprochera au P. Noël.

Mais le temps où le système de Bacon devra être abandonné est bien éloigné de celui où l’auteur de cette théorie la formule. Voyons comment l’idée nouvelle a été accueillie par les successeurs immédiats du franciscain anglais.

La tradition de Roger Bacon et l’horreur du vide

Nous chercherons d’abord la trace de la doctrine de Bacon dans cette Summa philosophiae que certains manuscrits attribuent à Robert Grosse-Teste, mais où nous avons reconnu l’œuvre d’un disciple de Roger Bacon.

1. Julii Caesaris Scaligeri Exolericarum exercitationum liber V. De Subtilitate adversus Cardanum. Exercitatio V : De materia. De vacus.

l’horreur du vide

Voici un premier passage intéressant 1, que nous relevons dans ce que cette Somme dit du vide :

« Héron, cet éminent philosophe, s’efforce, à l’aide de clepsydres, de siphons et d’autres instruments, de mettre en évidence l’existence du vide ; ce n’est pas chose qu’il faille réprouver de toute façon. Il ne se propose, en effet, d’établir qu’une chose, c’est que, par un certain artifice, le plein peut être ôté d’un lieu ; cela fait, il faudra nécessairement que le vide reste en ce lieu. Mais c’est seulement pendant la durée instantanée de la transformation que cela se peut faire véritablement. La cause de cet effet, c’est la vertu du lieu naturel qui, de la circonférence au centre, est partout répandue. »

Ce texte nous apprend, tout d’abord, que le Tractatus de inani et vacuo où Bacon avait lu les expériences qui se font avec des clepsydres et des siphons était donné sous le nom de Héron d’Alexandrie ou, tout au moins, citait ce nom. Nous avons reconnu qu’il devait contenir certaines expériences faites par Philon et ignorées de Héron ; qu’il devait également décrire des expériences que Héron rapporte et dont Philon ne parle pas. Nous sommes ainsi conduits à penser que les Arabes avaient donné aux Chrétiens, sous le nom de Héron d’Alexandrie, une compilation où les emprunts faits à cet auteur se mêlaient à ceux que Philon avait fournis.

Nous voyons, en outre (et la lecture de Bacon nous le faisait déjà soupçonner) que ce traité décrivait les expériences de Héron et de Philon à l’envers, si l’on peut dire, et, par ce retournement, présentait des effets contraires à ceux que les mécaniciens ont observé comme des artifices propres à réaliser un espace vide.

Le disciple de Bacon paraît avoir été vivement frappé par l’hypothèse de cette nature universelle, à laquelle son maître attribuait les mouvements qui violentent les natures particulières, afin d’empêcher le vide de se produire. Il en met la notion à la base même de sa Cosmologie.

« La nature, dit-il 2, en tant qu’elle est même chose que la force active et que la forme..., est ou bien nature universelle ou bien nature particulière...

1. Lincolniensis Summa, cap. CXVIII ; éd. Baur, p. 417. [Ludwig Baur, Die philosophischen Werke des Robert Grosse-Teste Bischofs von Lincoln (Beitràge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd, IX, Münster, 1912)].

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