‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 44 sur 158 · Lincolniensis Summa, cap. CCXLIV ; éd. Baur, pp · texte numérisé non relu

Lincolniensis Summa, cap. CCXLIV ; éd. Baur, pp

» Cette nature universelle, c’est une force qui réside dans la substance céleste, c’est-à-dire dans cette intelligence créée qui, au-dessous du Créateur béni, gouverne et modère toute la nature corporelle et inférieure...

» Avec cette nature universelle, conspirent toutes les choses qui gisent au-dessous d’elle, qui plongent en elle leur racine, qui, par elle, ont reçu en partage la propriété d’agir ; ces choses conspirent avec la nature universelle au point de suspendre, parfois, les natures qui accompagnent, en elles, la nature universelle, les propriétés qui leurs sont particulières, et d’empêcher les actions et les effets qui leur sont propres.

» Cette particularité qui distingue la nature particulière de la nature universelle n’est pas une particularité individuelle, si ce n’est, peut-être, par accident ; c’est une pure propriété opérative qui accompagne toutes les choses d’une même espèce... Toute espèce, en effet, peut être appelée particulière à l’égard du genre auquel elle appartient..., bien qu’elle soit véritablement universelle à l’égard de ses individus.

» La nature particulière, donc, est une force, une propriété opérative qui accompagne l’espèce, bien que l’elfet qu’elle produit ne se rencontre pas toujours en tout individu de cette espèce. Par exemple, de ce que l’homme est raisonnable, il n’en résulte pas que tout homme, nécessairement et d’une manière habituelle, use de la raison, mais plutôt qu’il est naturellement apte à en user. De même, le feu, par sa nature particulière, est chaud et tend à être placé aussi haut que possible ; il se peut, cependant, que le feu soit, parfois, privé de chaleur, et qu’il se trouve en un lieu bas. »

« La nature universelle, poursuit notre auteur 1, a une première action qui lui est propre et qui tend à un but bien déterminé ; mais elle a aussi une autre action qui se trouve répandue en toute opération de la nature particulière ; celle-ci ne meut aucunement, en effet, qu’elle ne soit mue, tout d’abord, par la nature universelle.

» Ainsi, d’une manière universelle, causale, première, mouvoir et opérer sont choses qui appartiennent à la force et à la nature universelle ; mais il leur appartient également de produire des effets contraires à ceux de la nature particulière, et cela de multiple façon.

» C’est le propre de la terre d’occuper le lieu le plus bas ; il

1, Lincolniensis Summa, cap. CCXLV ; éd. Baur, p. 591.

l’horreur du vide

est parfois possible, cependant, qu’elle se trouve logée au sein de la sphère de l’air, voire au suprême faîte de la sphère du feu... L’air et le feu peuvent se trouver transportés fort loin de leurs sphères respectives ; l’eau, qui a pour propriété de surpasser la sphère de la terre, a pu être en partie renfermée dans les entrailles de la terre, afin de laisser apparaître la terre ferme. »

De ces mouvements, contraires aux mouvements naturels, que détermine la nature universelle, notre auteur aurait pu prendre exemple en citant les expériences où cette nature universelle met obstacle à la production du vide. Ces exemples, il les laisse à son maître Roger Bacon, et il en cite un autre, que nous n’avons jamais rencontré hors de sa Somme de Philosophie.

Nous avons vu comment Aristote cherchait dans l’air ébranlé la force motrice qui maintient le mouvement du projectile, après que celui-ci a quitté la main ou la machine balistique. Le prochain chapitre nous montrera qu’au xme siècle, la Scolastique tout entière admettait cette étrange théorie. Notre auteur n’a pas manqué de lui donner son assentiment 1 ; et cependant, elle l’étonne. Que l’air, qui est grave, puisse porter un projectile vers le haut, cela ne saurait être un effet de sa nature particulière ; il faut donc qu’il tienne cette propriété de la nature universelle. Mais citons le curieux passage 2 où se développe cette explication :

« Aristote affirme qu’entre deux mouvements contraires, comme l’ascension d’un grave et la chute de ce même grave, un repos intermédiaire doit s’intercaler nécessairement, d’une nécessité de nature ; aussi voit-on que les graves jetés en l’air demeurent en repos lorsqu’ils parviennent au terme de leur trajectoire vers le haut. Or voilà deux choses [l’ascension et le repos en l’air] qui sont fort contraires à la nature particulière du grave.

» De même, dans le jet d’une pierre, d’une flèche ou d’un objet quelconque mû de mouvement violent, l’air, qui est très mobile et très léger, reçoit, de la violence du premier moteur, une impression par laquelle il puisse conduire le mobile jusqu’au terme du mouvement. Suivant Aristote, à la fin du mouvement aussi bien qu’au milieu, c’est ce même air, mis en branle au début par le moteur violent, qui meut naturellement Je mobile,

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