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Lincolniensis Summa, cap. CGXLV ; éd. Baur, pp

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

lors même que la pierre lancée serait de la taille d’une meule de moulin ou incomparablement plus grande. Platon pensait que le premier air ébranlé en mouvait un second, et ainsi de suite jusqu’à la fin ; mais un mouvement de cette sorte serait un mouvement violent. Selon ce qu’affirme Aristote, au contraire, tant au milieu du mouvement qu’à la fin, la force motrice active, en ce qui concerne l’air qui maintient le mouvement, serait naturelle. Le même Aristote et les autres Péripatéticiens attribuent à l’eau une nature qui a même facilité pour recevoir d’un moteur violent une impression quelconque, et même propriété de mouvoir ensuite par sa nature.

» Mais cela ne peut appartenir uniquement à la nature particulière de l’air et de l’eau ; c’est une propriété que la nature universelle a imprimée à l’élément fluide.

» En effet, de deux objets opposés, il en est toujours un auquel tend la nature particulière ; la nature universelle, au contraire, regarde de même façon ces deux objets opposés ; lors donc que la nature particulière agit, la nature universelle collabore avec elle ; mais elle pourra aussi opérer en sens contraire de la nature particulière. »

C’est bien la théorie imaginée par Roger Bacon ; l’inventeur ne l’avait appliquée qu’aux expériences où les corps graves suspendent leurs mouvements naturels pour éviter le vide ; audacieusement, son disciple a tenté de la généraliser et d’en tirer une explication du mouvement des projectiles. Les physiciens qui viendront après l’auteur de la Summa philosophiæ ne renouvelleront pas sa tentative ; comme Bacon, c’est seulement aux expériences relatives à la fuite du vide qu’ils appliqueront la notion de nature universelle ; seul, Jean de Dumbleton écrira, au sujet du mouvement des projectiles, une page où l’on pourra peut-être reconnaître un souvenir de la Summa Lincolniensis.

Les Commentaires sur la Physique d'Aristote, composés par Gilles de Rome, sont le premier écrit où nous remarquions, au sujet du vide, l’influence des idées émises par Bacon.

Cette influence se devine déjà, croyons-nous, dans ce que Gilles de Rome dit de l’expérience de la clepsydre :

« On prouve, écrit-il x, que l’air est quelque chose au moyen d’un certain vase qu’on appelle clepsydre ; il a un trou dans

1. Ægidii Romani In libros de physico auditu Aristolelis commentarta, lib. IV lect. X ; éd. Venetiis, 1502 ; fol. 76, col. a.

l’horreur du vide

la partie supérieure et un grand nombre de trous dans la partie inférieure. Le vase, une fois rempli, si l’on ouvre les trous inférieurs, tout en maintenant bouché l’orifice supérieur, l’eau ne s’écoule pas ; l’air, en effet, voulant entrer par ces trous, ne permet pas à l’eau de sortir. C’est par là qu’on démontrait que l’air est quelque chose ; en effet, si l’eau sortait de ce vâse artificieusement combiné, et si l’air n’y entrait pas, il y resterait le vide. L’air donc, en voulant entrer par les trous d’où l’eau s’échapperait, empêche la sortie de l’eau. Partant, disaient-ils, l’air est quelque chose. »

Dans l’insistance avec laquelle Gilles de Rome, en l’air qui veut entrer, met la cause qui empêche l’eau de sortir, peut-être reconnaîtra-t-on un souvenir de ce que Bacon disait de la clepsydre, dans la première série de ses Questions de Physique. Mais l’influence de Bacon se marque avec une tout autre netteté dans ce que Gilles dit de la traction exercée par le vide (tractus a vacuo).

« On se demanderait peut-être, écrit-il 1, s’il y a une traction exercée par le vide... Il faut répondre que la traction par le vide se peut entendre de deux manières. En premier lieu, le mot vide peut désigner d’une manière positive une certaine nature, par laquelle serait exercée une attraction proprement dite ; imaginer de la sorte la traction du vide, c’est purement fantastique... On peut entendre d’une autre manière la traction du vide, et désigner par là une traction exercée afin qu’il n’y ait pas de vide ; de cette manière, il s’exerce, en effet, une traction du vide, car la nature ne souffre pas le vide. De cette façon, dans une foule de circonstances, il se produit une traction afin qu’il n’y ait pas de vide.

» C’est manifeste pour la ventouse. Si l’on y met de l’étoupe enflammée, ce feu raréfie l’air contenu dans la ventouse ; qu’on pose alors la ventouse sur la chair ; comme le feu s’éteint, cet air se refroidit et occupe moins de place ; alors, pour que le vide ne se produise pas, il se fait une attraction de la chair.

» Toutefois, dans la ventouse où l’on met de l’étoupe allumée, il y a peut être concours de deux attractions, celle de la chaleur et celle du vide. Maintes fois, cependant, la traction provient du vide seul ; cela se voit dans ces tuyaux recourbés ( fistulæ

1. Ægidii Romani In libros de physico auditu Aristotelis commentaria, lib. IV, lect. XII, dubitatio 5* ; éd. Venetiis, 1502, fol. 79, col. b et c.

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tortuosæ ) que certains appellent des serpents 1 ; si on les plonge dans un tonneau de vin, le tonneau se trouve vidé presque en entier ; cela provient de ce que ces tuyaux sont recourbés, en sorte que si l’écoulement s’arrêtait, il resterait au milieu un espace vide.

» Mais peut-être concevra-t-on, en outre, le doute que voici 2 : Attirer est un certain effet positif ; à un effet positif, il faut assigner une cause positive ; quelle est donc cette cause positive qui tire afin qu’il n’y ait pas de vide ?

» Il faut répondre que nous ne pouvons supposer que cette cause soit quelque corps mixte ; en effet, au sein d’un élément pur, où il n’y aurait aucun corps mixte, il pourrait arriver qu’une telle traction se produisît. A cette traction, nous ne pouvons, non plus, assigner comme cause quelqu’un des éléments ; il arrive, en effet, que cette traction s’exerce de n’importe quel côté et en n’importe quelle direction ; or, il n’advient à aucun des éléments d’avoir, par lui-même, un tel mouvement. Il reste donc que cette traction provient de la force du ciel.

» Ainsi, en effet, nous devons imaginer que toute la sphère des choses sujettes à l’action et à la passion tient sa connexion de la force du ciel ; or, ce qui a la propriété de conj oindre a aussi la propriété d’attirer, afin qu’il ne survienne pas quelque division là [où la connexion doit être maintenue] ; donc la force céleste, dont c’est le propre de conj oindre toutes ces choses, tire afin qu’elles ne se séparent pas les unes des autres, et qu’il n’arrive pas à l’intervalle compris entre elles de demeurer vide. Ainsi, en effet, en est-il de l’aimant, qui à la propriété de s’unir le fer à lui-même ; aussi, de quelque côté qu’on le place, le fer est-il attiré par l’aimant. De même, comme le ciel a la propriété d’unir entre elles les diverses parties de l’Univers, en tout endroit où se produirait une séparation et un espace vide, en ce même endroit, par la force céleste, s’exerce une attraction afin que cela n’ait pas lieu. »

La Physique péripatéticienne enseignait que les corps célestes ont communiqué aux corps sublunaires deux sortes de forces, la gravité et la légèreté ; par l’une ou par l’autre de ces forces, chaque corps se meut, de mouvement naturel, vers le lieu où sa forme atteint la perfection qui lui est propre. A cette action, génératrice de la gravité et de la légèreté, Gilles de Rome propose

1. Au lieu de : serpents ( serpentes ), ne faut-il pas lire : siphons (siphones) ?

2. Ægidius Romanus, loc. cit., dubitatio 6a ; éd. cit., fol. 79, col. c.

l’horreur du vide

d’adjoindre une autre action, plus générale, qui a pour objet de maintenir la continuité du monde sublunaire ; cette action, dans chaque cas où une discontinuité, où un vide tendrait à se produire, met en jeu une force capable d’empêcher cette discontinuité, de prohiber ce vide ; c’est à cette force qu’on donne, assez improprement, le nom de traction exercée par le vide, tractus a vacuo.

Cette théorie, fort logiquement reliée aux principes généraux de la Physique péripatéticienne, la complétait d’heureuse manière ; elle permettait de rendre compte d’une foule d’expériences qui semblaient contredire aux lois du grave et du léger ; qu’elle ait été entièrement inspirée par la doctrine de Bacon, cela saute aux yeux.

Jean de Jandun n’est pas moins intéressé que Gilles de Rome par les expériences où l’on voit la nature fuir le vide ; mais il se montre moins affirmatif au sujet de l’explication qu’elles comportent.

« Certains disent, écrit Jean de Jandun 1, que si deux corps absolument plans étaient appliqués l’un à l’autre sans quelque intermédiaire que ce soit, jamais ils ne pourraient être séparés simultanément en toutes leurs parties ; pour qu’ils pussent être disjoints, il faudrait que ce fût successivement, d’abord une partie, puis une autre ; et autant il y aurait d’espace entre ces parties, autant d’air entrerait ; l’air se glisserait ainsi successivement, au fur et à mesure que ces deux corps seraient disjoints. En effet, à cause de la fuite du vide, il serait impossible que toutes les parties se séparassent également et au même instant. Considérez bien cette question, car elle est assez belle. Peut-être, moyennant la supposition faite, ces deux corps ne pourraient-ils jamais être séparés l’un de l’autre ; mais peut-être aussi dirait-on que la supposition est impossible. »

Jean de Jandun rapporte une des expériences qui figuraient, nous a dit Marsile d’Inghen, au Tradatus de- inani et vacuo:

« Qu’on fasse un vase gros et large par le bas, étroit par le haut ; qu’il ait une petite ouverture en la partie étroite et, en la partie large, plusieurs ouvertures ; si l’on plonge ce vase dans l’eau, il est manifeste que l’eau le remplira ; qu’on bouche alors, d’une manière très parfaite, l’ouverture supérieure et qu’on retire le vase de l’eau... Pour la cause susdite, l’eau ne pourra

1. Joannis de Janduno Super octo libros Aristotelis de physico anditu quæstiones; lib. IV, quæst. X : An vacuum esse sit necessarium.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

tomber par les trous qui sont au bas du vase. Mais qu’est-ce donc qui la retiendra ? On répondra que c’est la nature universelle, car cette nature ne permet point le vide qui se produirait nécessairement si l’eau tombait ; il y a moindre mal, en effet, à ce que l’eau soit ainsi retenue en haut qu’à la production du vide en ce lieu... »

Voici une autre expérience, dont Jean Buridan et Marsile d’Inghen se plairont à invoquer le témoignage :

« Supposons qu’en un vase très épais et très résistant, il y ait une seule ouverture ; qu’en cette ouverture, on introduise le bec d’un soufflet, et que ce soufflet n’ait aucun trou dans ses parois... Jamais aucune force ne pourrait soulever les parois du soufflet ni les séparer l’une de l’autre. Qu’est-ce qui l’empêcherait ? La nature universelle, en vue de la fuite du vide...

» Voilà ce qu’on peut dire au sujet de ces expériences, et je n’ai pas entendu de meilleures raisons.

» Mais quelle est cette nature universelle, qui produit ces empêchements ? Cela n’est pas absolument manifeste. »

En revanche, ce qui est absolument manifeste, c’est que Jean de Jandun emprunte aux Questions de Physique de Roger Bacon, et cela d’une façon presque textuelle, tout ce qu’il dit de cette nature universelle. Il ne paraît pas, d’ailleurs, qu’il ait connu 1 ’Opus tertium; il y eût trouvé des considérations propres à dissiper quelque peu le doute qui est demeuré dans son esprit.

Après Jean de Jandun, l’École de Paris ne nous présente plus, au xive siècle, de physicien qui ait très fidèlement suivi, au sujet du vide, l’opinion de Roger Bacon.

François de Meyronnes écrit 1 :

«Que faut-il penser de la traction du vide (tractus vacui), car le vide ne cause rien ?... Il ne semble pas qu’une intelligence produise cette traction. Je ne vois donc point de cause, à moins de recourir au premier Agent universel ; car on voit un corps de même nature se mouvoir tantôt vers le haut, tantôt vers le bas. »

Il semble par là que François de Meyronnes voit une action directe de Dieu en tout mouvement qui tend à éviter le vide ; à moins que par premier Agent, il n’entende le ciel ; sa pensée

1. Francisci Mayronis Scriptum in secundum Sententiarum, dist. XIV, quæst. VI; éd. Venetiis, 1520, p. 151, col. b.

l’horreur du vide

rejoindrait alors celle de Gilles de Rome dont, visiblement, il s’est inspiré.

A l’imitation de Jean de Jandun, Jean le Chanoine énumère 1 les diverses expériences que renfermait le Tractatus de inani et vacuo. Comme son prédécesseur, il les présente d’abord sous la forme de procédés propres à réaliser un espace vide, puis il explique comment les choses se passeront afin que ce vide ne se produise pas :

« Qu’on fixe une chandelle au fond d’un vase plein d’eau, de telle sorte que la flamme se trouve bien à la hauteur d’une palme au-dessus de l’eau ; puis qu’on la recouvre d’un vase ; on constate que la chandelle s’éteint.

» Qu’on prenne quelque vase de dur métal ; qu’on l’emplisse d’eau par un temps froid ; si la congélation survient, l’eau congelée occupera moins de place ; entre les parois du vase, il demeurera un espace vide...

» Qu’on prenne deux disques parfaitement plans et qu’on les applique l’un sur l’autre sans rien d’interposé... Supposons ensuite qu’on attache un fil au centre du disque supérieur ; si l’on soulève ce disque au moyen du fil, il se produira un vide dans les parties centrales ;... l’air, en effet, parviendra aux par ties voisines de la circonférence avant d’atteindre les parties centrales. »

« Au sujet de la chandelle, je dis » qu’il ne se produirait pas, de vide « car l’eau monterait et l’air se raréfierait. — Mais cela ne peut être, car il est contraire à la nature que l’eau monte, puisqu’elle est grave. — Je réponds que l’ascension d’un grave est contraire à la nature particulière ; mais la nature particulière doit naturellement obéir à la nature universelle et au régime de l’Univers total, qui a horreur (abhorret) d’être dissous et interrompu ; cela se fait donc afin qu’il ne reste pas de vide.

» A propos de l’expérience suivante, je dis que s’il y avait un tel vase dans lequel l’air ne pût entrer, ce vase serait brisé par la force de l’Univers entier, car la nature aurait, à ce point, horreur du vide (et in tantum natura vacuum abhorreret).

» A propos de l’expérience suivante, je dis... que l’air se raréfie, en sorte qu’avec l’air environnant, il suffit à remplir l’intervalle des deux disques. Et si cela était impossible, il serait également

1. Joannis Canonici Quæstiones super VIII libros Physicorum Aristotelis ; lib. IV, quæst. IV. Ed. Venetiis, 1520, fol. 42, col. cet d; fol. 43, col. b.

impossible, en vertu de la force qui régit l’ensemble de l’Univers, de soulever un disque au-dessus de l’autre. »

De la bouche de Jean le Chanoine, nous venons d’entendre cette expression qui, après les découvertes de Torricelli, et de Pascal, excitera tant de sarcasmes : La nature a horreur du vide. Cette expression, il n’en était pas l’inventeur, car nous verrons qu’en 1310, Pierre d’Abano l’employait déjà. Elle était, en fait, courante depuis longtemps ; elle constituait une sorte de dicton. Guillaume d’Auvergne, par exemple, veut 1 qu’entre Dieu le Créateur et l’âme raisonnable, il y ait des intelligences pures bien que créées ; « sinon, il y aurait un vide, ce dont la nature a horreur. Si non..., esset ibi vacuum, abhorret quod natura. »

Rien n’indique, d’ailleurs, que notre auteur, en usant de cette expression, sous-entende toutes les pensées ridicules qu’on y a, plus tard, reconnues ; rien ne laisse supposer qu’il fasse, de la nature, un être doué de sentiment, capable de sympathie ou d’antipathie ; il est clair qu’il n’a rien voulu signifier, sinon la théorie que Roger Bacon et Gilles de Rome avaient exposée plus en détail.

Albert de Saxe, lui aussi, use de cette expression ; mais le sens qu’il lui confère anime encore moins la nature. Il examine 2 cette objection : « Le plein existe ; donc le vide existe ; la conséquence résulte bien de l’antécédent, car si, de deux choses opposées, l’une existe dans la nature, l’autre, dit-on, y existe aussi. » Il répond : « On l’accorde dans le cas où la nature n’aurait horreur ni de l’une ni de l’autre des deux choses ; mais il n’en est pas ainsi dans le cas proposé, car la nature a horreur du vide (natura abhorret vacuum ); l’objection donc est sans valeur. »

Or à cette expression : « la nature a horreur du vide », Albert attribue exactement le même sens qu’à celle-ci : « Par aucune puissance naturelle, le vide ne peut être (Per nullam potentiam naturalem possibile est esse vacuum) ». Nous en avons l’assurance par les lignes suivantes, qui se lisent entre l’objection et la réponse rapportées ci-dessus : « Par aucune puissance naturelle, il n’est possible que le vide soit... On le prouve par certaines expériences.

1. Guliermi Parisiensis Episcopi De Universo secunda pars principalis, pars I, cap. XLV (Guliermi Parisiensis Episcopi Opéra, éd. 1516, t. II, fol. CCXIV, col. c.

2. Alberti de Saxonia Quæstiones super libros de physica auscultatione, lib. IV, quæst. VIII.

l'horreur du vide

» Premièrement, si l’on bouchait toutes les ouvertures d’un soufflet, aucune puissance ne pourrait soulever un des battants pour le séparer de l’autre, à moins qu’il ne se fît quelque rupture par où l’air pût pénétrer ; cette rupture faite, il devient facile de soulever un des battants en le séparant de l’autre, car il y a alors quelque chose qui peut être admis entre les parois du soufflet ; cela semble un signe que la nature abhorre le vide ( hoc videtur esse signum naturam abhorrere vacuum ).

» Secondement, on peut prouver la même chose au moyen de la clepsydre. »

Albert de Saxe se borne, d’ailleurs, à cette affirmation : Aucune puissance naturelle ne saurait produire un espace vide. Pas plus que Jean Buridan, pas plus que Marsile d’Inghen, il ne spécule sur les forces que la nature met en jeu afin d’empêcher, au prix de mouvements contraires aux propres tendances des corps, la formation d’un intervalle vide.

Évidemment, au fur et à mesure que le xme siècle recule dans le passé, les physiciens de Paris se montrent plus oublieux des enseignements de Roger Bacon. Peu à peu, toute la théorie que ce dernier avait développée se condense en cette brève formule : La nature a horreur du vide. Ce sont bien encore les pensées de Frère Roger qu’on entend confusément exprimer par cet aphorisme ; mais on ne prend plus la peine de les déclarer d’une manière explicite.

Il est cependant, dans les écrits d’Albert de Saxe, un autre passage où semble s’exprimer une pensée plus voisine de celle qu’avait émise le grand Franciscain. Voici ce passage 1 :

« Il est impossible qu’un même corps simple se meuve successivement de plusieurs mouvements simples spécifiquement différents. Mais, contre ce principe, on peut élever le doute suivant : L’eau descend naturellement ; et avec cela, il arrive qu’elle monte naturellement lorsqu’elle suit l’air qui, dans une pipette (fistula). est violemment attiré vers le haut.

» Répondons qu’on peut entendre dans deux sens différents cette proposition : Un corps simple se meut successivement de plusieurs mouvements simples spécifiquement distincts. On peut entendre, en effet, ou bien que chacun de ces mouvements lui est propre, ou bien que l’un d’eux lui est propre, tandis que l’autre, au lieu de lui être propre, lui est commun avec tout autre corps. Je dis alors, qu’au premier sens, il est impossible qu’un

1. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros de Cælo et Mundu ; lib. I, quæst. I.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

même corps simple ait plusieurs mouvements naturels, mais que cela est bien possible au second sens.

» L’eau monte, afin que le vide ne se produise pas, quand l’air, devant elle, est tirée vers le haut par violence ; mais cela n’est pas particulier à l’eau ; il en adviendrait autant à tout autre corps qui serait placé de la même façon par rapport à l’air violemment mû de la sorte.

» Cette même solution, d’autres la formulent en des termes différents. Le mouvement naturel, disent-ils, qui convient à un corps simple unique en vertu de sa nature propre, est d’une seule espèce ; néanmoins un corps simple spécifiquement unique peut fort bien avoir plusieurs mouvements [naturels] spécifiquement distincts ; de ces mouvements, l’un lui serait naturel en verty de sa nature propre, tandis que l’autre lui serait naturel en vertu d’une nature ou inclination qu’il posséderait en commun avec les autres corps. »

Nous retrouvons ici la distinction, chère à Roger Bacon, entre la nature particulière que l’eau possède en tant qu’elle est tel élément déterminé et la nature universelle qu’elle possède par cela seul qu’elle est corps. Albert de Saxe n’ignore pas cette distinction ; mais il n’en fait pas l’objet d’une théorie autonome et complète ; c’est au cours d’une discussion qu’il y fait, en passant, une brève allusion ; peut-être en faut-il conclure qu’on n’y attachait plus, à Paris, grande importance ; plus probablement devons-nous croire que le recours à la nature universelle était une de ces doctrines sur lesquelles personne n’insiste plus parce que personne ne les conteste plus.

Nous pourrions être confirmé dans cette pensée par la lecture du traité d’Henri de Hesse Sur la réduction des effets spéciaux aux forces communes et aux causes naturelles.

Dans ce traité, Henri de Hesse explique 1 que l’âme d’un être vivant doit demeurer dans la matière qu’elle informe tant que l’organisation de cette matière permet l’accomplissement de quelque fonction vitale. « La séparation de la forme et de la matière à une cause qui consiste tout entière en ceci : Il ne faut pas que, dans la nature, rien demeure oisif. De cela, en effet, la nature a horreur comme du vide. Hoc enim sic natura abhorret sicut vacuum. »

Que cette horreur du vide soit, au gré de notre auteur, un

1. Tractatus de reductione effectuum spedalium in virtutes communes et causas generales a Magislro Henrico de Hassia Parisius factus, cap. VII. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 2831, fol. 105, v° ; ms. n° 14580, fol. 206, col. b.

l’horreur du vide

effet de la nature universelle, nous n’en douterons guère lorsque nous aurons lu le début de sa comparaison entre le macrocosme et le microcosme.

« Le macrocosme, dit Henri de Hesse \ est réglé par deux natures, la nature commune et la nature particulière.

» En vertu de sa nature particulière, chaque partie du microcosme aime non seulement à demeurer dans sa disposition habituelle, mais encore à y demeurer d’une manière parfaite. Aussitôt donc qu’elle est libre ou débarrassée de tout empêchement, elle est apte à reprendre la disposition qualitative qui lui est due et qui lui assure la perfection... Aussi voyons-nous que toutes les parties du Monde, en vertu de leur inclination propre et particulière, possèdent des forces propres à les ramener à la figure qui leur est due, qui convient à toutes en vue de l’ordre que présente chacune d’elles à l’égard des autres parties et à l’égard de l’Univers entier.

» Quant à la nature commune, nous en observons, au sein du macrocosme, plusieurs effets que la nature particulière des différentes parties et espèces de l’Univers ne suffirait pas à sauver ; c’est ce qu’on montre dans un certain Traité de la nature commune. — Ut ostensum est in tractatu quodam de natura communi. »

Ainsi, à la fin du xive siècle, la doctrine de la nature universelle était classique dans les écoles de Paris au point qu’on y lisait un traité spécialement consacré à l’exposition de cette théorie.

Sans doute, pendant tout le xive siècle, elle n’était pas moins répandue à l’Université d’Oxford, où l’influence de Roger Bacon paraît s’être exercée plus puissamment encore qu’à Paris. De cette vogue, Jean de Dumbleton va nous apporter le témoignage.

Au chapitre de sa Summa où il traite de l’impossibilité du vide dans la nature, Jean de Dumbleton écrit ce qui suit1 2 :

« Un corps naturel peut avoir des mouvements de deux sortes.

1. Henrici de Hassia Op.laud., cap. IX. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 2831, fol. 106, v° ; ms. n° 14580, fol. 207, col. a.

2. Johannis de Dumbleton Summa, pars sexta, cap. III ; Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 16621, fol. 60, col. c. et d, et fol. 61, col. a. A l’aide de cet exemplaire, nous avons donné une description de cette Somme dans : Etudes sur Léonard de Vinci et les précurseurs parisiens de Galilée, 3e série, pp. 411-412 el pp. 460-464.

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» Un de ces mouvements lui advient parce qu’il est de telle espèce ; ainsi au feu, en tant qu’il est feu, il advient d’être mû par sa forme vers la concavité de l’orbe lunaire.

» Le second mouvement lui appartient en tant qu’il est un corps naturel ; et, sous ce rapport, tous les corps se comportent de même.

» Pour comprendre la seconde proposition, il faut supposer ce principe tiré de l’expérience : Tout corps, lors même qu’il serait en son lieu naturel, désire être conjoint à un autre corps. Et cela se prouve de la manière suivante : Il répugne que le vide soit, tandis qu’il ne répugne pas qu’un corps se trouve hors de son lieu propre. Il est donc plus naturel qu’un corps se meuve pour demeurer au contact immédiat d’un autre corps plutôt que pour gagner son lieu propre ; la nature d’un corps est d’être conjoint à un autre corps avant que d’être en son lieu propre. Ce mouvement, par lequel un corps demeure au contact immédiat d’un autre corps, n’advient pas à un élément en tant qu’il est élément, mais en tant qu’il est simplement corps naturel. De cette manière, tout corps naturel est mobile vers tout lieu, que ce lieu soit en haut ou en bas ; tout élément est indifféremment mobile vers tout lieu afin de demeurer conjoint à un corps naturel. De même que l’aimant induit dans le fer une forme grâce à laquelle le fer suit le mouvement de l’aimant, de même le corps qui en suit un autre corps par ce mouvement, s’arrête lorsque cet autre corps demeure en repos, comme on le voit lorsque l’eau monte dans une pipette (in fistulam).

» Mais le but de ce mouvement n’est point naturel à un corps, si ce n’est en vue de le maintenir immédiatement contigu à un autre corps. »

C’est donc par une attraction comparable à l’attraction magnétique que tout corps qui délaisse un lieu entraîne, à sa suite, le corps qui lui est contigu, dût-il, pour cela, contrarier les tendances naturelles de ce dernier corps ; s’il en est ainsi, c’est afin qu’il n’y ait jamais, dans là nature, aucun espace vide.

Cette loi ne s’impose pas seulement aux éléments ; elle régit même la substance céleste. Dumbleton prévoit, en effet, qu’on lui adressera l’objection que voici :

« Il résulte de cette supposition qu’afin de rester conjoint à un corps, le ciel est susceptible de mouvement rectiligne ; si, par exemple, le feu descendait, le ciel le suivrait, afin qu’il n’y eût pas de vide entre eux ; en effet, l’existence du vide ne répugne

l’horreur du vide

pas moins au très noble corps du ciel qu’à quelque autre corps inférieur. »

Cette conséquence de sa théorie, notre auteur l’admet pleinement :

« Si tout l’élément qui se trouve au-dessous de la dernière surface concave du ciel venait à descendre, le ciel le suivrait naturellement, de telle façon qu’il serait impossible de séparer le feu d’avec le ciel ; en effet, si le ciel ne suivait pas le mouvement du feu, le vide se produirait entre eux ; et il répugne à la nature que le vide soit* plus que ne lui répugne la présence d’une partie du ciel au lieu de la terre. En ce lieu, toutefois, le ciel continuerait à se mouvoir circulairement, car le mouvement circulaire appartient au ciel en tant qu’il est d’une certaine nature spécifique. » Au contraire, comme nous l’avons vu, s’il est capable, pour éviter la production du vide, de se mouvoir de mouvement rectiligne, ce n’est pas en tant qu’il est formé de substance céleste mais, d’une manière plus générale, en tant qu’il est corps.

Déjà Gilles de Rome avait établi une comparaison entre les mouvements qui ont pour objet la fuite du vide et les mouvements du fer vers l’aimant ; vraisemblablement, la pensée du célèbre Augustin a inspiré Jean de Dumbleton ; elle lui a suggéré l’hypothèse de cette attraction mutuelle par laquelle les corps se retiennent les uns les autres afin de demeurer contigus.

Mais si l’influence de Gilles de Rome se peut soupçonner dans ce que nous avons cité de Dumbleton, il est une autre influence qui y a laissé une trace bien plus profonde ; cette influence est celle de Roger Bacon ; certainement, l’auteur de la Summa a lu ÏOpus tertium.

Si Jean de Dumbleton rappelle, à l’Université d’Oxford, ce que Bacon a enseigné touchant la fuite du vide, il est, à l’Université de Padoue, un professeur qui donne, à ce même enseignement, d’amples développements ; ce professeur, c’est le dominicain Graziadei d’Ascoli.

De bonne heure, à l’Université de Padoue, on avait entendu parler, mais bien sommairement, de l’action par laquelle la nature universelle empêche la formation de tout espace vide.

En 1310, le célèbre Pierre d’Abano terminait à Padoue le commentaire, qu’il y avait commencé, des Problèmes d’Aristote. Dans ce commentaire, l’expérience de la clepsydre est rapportée avec les explications que l’auteur des Problèmes s’est efforcé

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

d’en donner ; mais, parmi ces explications, le Médecin padouan a glissé la remarque suivante 1 :

« Lorsque, pour la susdite cause, l’air sort de la clepsydre, au même instant, l’eau y pénètre, afin qu’il n’intervienne pas de vide; la nature universelle, en effet, a horreur du vide plus que de toute autre chose ; si bien qu’on prête ce propos à Avicenne : [Plutôt que de laisser se produire un espace vide] ; le ciel aimerait mieux descendre pour remplir le lieu — Cum autem propter de prædictam causam aër egrcditur ex clepsedra, in eodem instanti aqua subingreditur, ne vacuum intercidat, quod natura præ aliis abhorret universalis ; ita quod Avicennæ adscribatur quod cælum mallet descendere in repletionem loci. »

Pierre d’Abano nous montre, en ce passage, qu’il avait ouï parler de la théorie qui attribue à la nature universelle les mouvements propres à empêcher la formation de tout espace vide ; mais il nous est aisé de deviner que cette théorie ne le séduisait guère. C’est ainsi qu’il n’invoque aucunement cette horreur de la nature universelle pour le vide, lorsqu’il s’agit d’expliquer comment l’eau demeure dans la clepsydre, sans s’écouler par les petits trous, tant que l’orifice supérieur demeure bouché ; il se contente des raisons données par l’auteur des Problèmes.

p Le peu de goût qu’avait notre médecin pour les explications, où l’on fait intervenir l’horreur du vide se montre encore dans une autre circonstance. Dans le plus célèbre de ses écrits, Le conciliateur des différences entre les philosophes et, particulièrement, entre les médecins, achevé également en 1310, il examine 2 si l’air est pesant lorsqu’il se trouve dans son propre lieu. Il croit, comme Aristote, que l’air est pesant ; il écrit à ce sujet :

« Lorsque la terre ou l’eau quittent un lieu, l’air tend naturellement à occuper ce lieu, par l’inclination de son poids, et non par la nécessité d’éviter le vide (et non necessitate vacui) comme on le dira peut-être...

1. Problemata Aristotelis cum duplici translatione antiqua videlicet et nova scilicet Theodori gaze : cum expositione Pétri Aponi. Tabula secundum magislrum Petrum de tussignano per alphabelum. Problemata Alexandri aphrodisei. Problemata Plutarchi. Cum gratia. Colophon : Expliciunt problemata Plutarchi, perquam emendatissime impressa Venetiis per Bonetum Locatellum presbyterum. Anno salutis 1501. Tertio Kalendas sextiles. Expositio preclarissimi atque eximii arlium ac medicine doctoris Pétri de Ebano Patavini in librum problematum Aristotelis. Particula XVI, problema, VI, fol. 103, col. a.

2. Conciliator differenliarum philisophorum et præcipue medicorum clarissimi viri Pétri de Abano Patavini. Differentia XIV, adjunctum.

l’horreur du vide

» Si deux corps ont une même surface, ils tendent l’un vers l’autre, car il y a composition entre eux ; or il y a une surface commune à l’air et à l’eau...

» L’air descend donc naturellement vers l’eau ; mais l’eau ne monte pas naturellement vers l’air, car elle est plus lourde que lui ; c’est plutôt par violence que l’eau monte vers l’air, avec l’aide, toutefois, de cette surface commune dont nous avons parlé.

» C’est pour cette raison qu’au moyen d’engins faciles à construire ( facilia ingénia ), on peut tirer l’un de ces corps vers l’autre ; parce que l’air est détruit dans un vase fortement chauffé, l’eau y est attirée x.

» Qu’on prenne, en effet, un vase en verre épais, conformé à peu près comme une ventouse, présentant un orifice plus effilé que le reste du corps, et terminé par une pause arrondie ; qu’on y place une chandelle suffisamment allumée et, lorsque l’orifice de ce vase est échauffé, qu’on le plonge vivement dans l’eau, de telle sorte que l’air ne puisse pénétrer d’aucune manière ; vous verrez alors l’eau s’élever rapidement dans le vase, à tel point qu’elle finira par éteindre la chandelle. »

Après avoir ainsi rappelé l’expérience de Philon de Byzance, Pierre d’Abano rappelle, d’après Averroès, qu’il cite, les opinions contraires émises par Alexandre d’Aphrodisias et par Thémistius pour expliquer l’action de la ventouse ; mais pas plus que ces auteurs, il ne prononce même, à cette occasion, le mot de vide.

Pierre d’Abano, comme nous le montre le récit de l’expérience de la chandelle, paraît avoir lu le Tractatus de inani et vacuo ; certainement, il a entendu parler de la théorie qui, pour rendre compte des expériences présentées par ce traité, invoque la nature universelle et l’action par laquelle elle évite le vide ; mais il est clair que ces nouveautés ne lui plaisent point ; comme Averroès, dont il se proclame le disciple, il les dédaigne et s’en tient aux explications d’Aristote et de ses commentateurs anciens. Son enseignement n’avait donc guère préparé l’Université de Padoue à celui que Graziadei devait un jour y donner.

Plusieurs fois déjà, au cours du précédent chapitre, nous avons été conduits à signaler l’influence que la pensée de Bacon

1. Cette phrase est à peu près incompréhensible dans le texte, parce qu’au mot : aer, un copiste a substitué : Ar., abréviation d ’ Aristoteles,

166 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

a exercée sur celle de Graziadei ; cette influence a été particulièrement puissante dans le cas qui va nous occuper.

Dans son commentaire au quatrième livre de la Physique, Graziadei consacre toute une leçon, la XIIe, à traiter ces trois questions :

Les causes particulières qui résident dans le monde des êtres soumis à Faction et à la passion peuvent-elles produire le vide ?

L’action d’une intelligence créée peut-elle faire un espace vide ?

Le vide, enfin, peut-il être produit par la puissance de la Cause première ?

A la première question, voici la réponse de notre auteur 1 :

« Le vide ne peut être produit par l’action d’aucune cause génératrice particulière.

» Pour comprendre cette réponse, il faut considérer ceci : Toutes les choses qui se trouvent dans la sphère des êtres soumis à l’action et à la passion concourent naturellement entre elles, grâce à la cause génératrice universelle qui est le ciel, enveloppe de toutes ces choses. Réunir des choses entre elles, cela revient à les tirer pour qu’elles demeurent connexes, à agir afin d’éviter que quelque séparation ne vienne à tomber entre elles ; nécessairement, donc, La cause génératrice universelle agit pour empêcher toute interruption au sein de la sphère où régnent l’action et la passion. Puis donc que le vide implique séparation et suppression de la connexité, il est nécessaire que Faction de la cause génératrice universelle et naturelle s’oppose à la formation de tout espace vide dans cette sphère ; et comme un agent naturel agit toujours de tout son pouvoir, nous devons conclure que la cause génératrice universelle, qui est un agent naturel, agit de tout son pouvoir pour empêcher le vide dans la sphère des êtres sujets à Faction et à la passion.

» Cela vu, voici une seconde considération : Si deux agents sont tels que la force de l’un soit beaucoup plus puissante que la force de l’autre, si l’un d’entre eux agit dans un sens et l’autre en sens contraire, l’effet qui se produira est celui en vue duquel l’agent doué de la force la plus puissante agit de tout son pouvoir. Mais, de toute manière, la cause génératrice universelle passe en force tout agent particulier ; il agit, d’ailleurs, de tout son

1. Preclarissime questiones littérales édité a fratre gratiadeo esculano... super libros Aristo de physico auditu... Lib, IV, lect. XII. quœst. I ; éd. Venetiis, 1503, fol. 49, col. c et d.

l’horreur du vide

pouvoir pour empêcher le vide. Puis donc que les causes gêné" ratrices particulières ont des forces très débiles en comparaison de la cause génératrice universelle, en quelque nombre qu’elles unissent leurs actions en vue de produire le vide, elles ne parviendront jamais à l’engendrer...

» En outre, un instrument ne peut agir que dans le but pour lequel il est mis en mouvement par l’agent principal. Or une cause génératrice particulière se comporte, à l’égard de la cause génératrice universelle comme un instrument à l’égard d’un agent principal, et en voici la raison : De même qu’un instrument agit en vertu de l’agent principal, de même les causes génératrices particulières agissent en vertu de la cause génératrice universelle. Toute cause génératrice naturelle et particulière agit donc dans le but pour lequel elle est mue par la cause génératrice universelle. Mais, nous l’avons dit, la cause génératrice universelle agit de tout son pouvoir contre la production du vide ; il faut donc qu’elle mette en mouvement vers ce même objet chaque cause génératrice particulière. Dès lors, non seulement le vide ne saurait provenir de l’action d’une cause génératrice particulière, mais, qui plus est, ces causes génératrices particulières ne sauraient agir d’aucune manière en vue de produire le vide. »

Que nous ayions sous les yeux un reflet particulièrement clair et fidèle de la doctrine de Bacon, il est superflu de le remarquer.

Graziadei complète, d’ailleurs, ces considérations.

Une intelligence créée ne saurait déterminer, dans l’Univers, la production d’un espace vide x. L’existence d’un tel espace détruirait les diverses connexions qui font la perfection du Monde ; « or la perfection de l’Univers n’est au pouvoir d’aucune de ses parties/ et toute intelligence créée est une partie de l’Univers. »

Seule, « la Cause première pourrait, par sa force, introduire un espace vide dans le Monde 1 2. Un agent naturel, en effet, n’est pas le maître de l’acte qu’il accomplit ; il ne pourrait pas ne pas agir comme il agit ; aussi la cause génératrice universelle, qui est un agent naturel, ne pourrait-elle pas ne pas agir comme elle le fait en vue de maintenir la connexité des choses d’ici-

1. Gratiadei Op. laud., lib. IV, lect. XII, quœst. II ; éd. cit. fol. 50, col. a et b.

2. Gratiadei Op. laud, lib. IV, lect. XII, quœst III ; éd. cit., fol. 50, col b.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

bas. Au contraire, un agent volontaire est libre dans son action, et le plus haut degré de liberté se trouve dans celui qui est le premier Prince ; s’il agit donc en vue de maintenir la connexité des corps, il pourrait aussi, s’il le voulait, ne pas accomplir cette action. Partant, il pourrait ôter l’existence à tout ce qui 3e trouve dans la sphère sujette à l’action et à la passion, sans ôter l’existence aux choses qui sont dans la sphère des orbes célestes ; car ce n’est pas par nécessité, c’est par une volonté libre qu’il confère l’existence à ce à quoi il la veut donner. » Réunissons en un faisceau tout ce que Roger Bacon, Gilles de Rome, Jean de Dumbleton et Gratiadei d’Ascoli ont dit de l’action par laquelle la nature assure la contiguïté de tous les corps de l’Univers, et nous aurons l’exposé complet de cette doctrine qui complétait si heureusement la théorie péripatéticienne du grave et du léger et qui devait durer jusqu’à la découverte de la pression atmosphérique.

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