‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 5 sur 158 · Aristote U sp\ Oùpavoo, Livre I, ch. IX · texte numérisé non relu

Aristote U sp\ Oùpavoo, Livre I, ch. IX

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

pris, par un exact péripatéticien, comme propre à convaincre. Mais la faiblesse d’un argument l’a-t-elle jamais empêché d’avoir vogue ?

Celui-ci paraît avoir séduit nombre de philosophes du xine siècle, et non des moindres.

Parmi eux, nous devons, tout d’abord, citer Guillaume d’Auvergne.

Supposons, dit l’Evêque de Paris \ qu’il existe plusieurs mondes ou une infinité de mondes extérieurs les uns aux autres. Outre ces mondes, existera-t-il quelque corps qui leur soit extérieur et étranger ? Assurément non. L’existence d’un tel corps est impossible ; elle l’est pour des raisons toutes semblables à celles qu’invoquent les partisans de l’existence de notre monde lorsqu’ils veulent prouver que, hors de ce mondeci, il n’existe aucun corps. « Nécessairement, en effet, un monde contient ou l’universalité absolue des corps, ou bien l’universalité des corps qui lui conviennent. On ne saurait donc imaginer un corps qui ne convienne ni à ce monde-ci ni à aucun autre monde. »

Puisqu’entre ces divers mondes, il ne saurait exister aucun corps de quelque nature que ce soit, voilà donc les diverses surfaces sphériques qui les bornent obligées de se toucher les unes les autres non pas seulement en un point, mais suivant certaines aires ; aucune distance, en effet, ne peut séparer ces sphères les unes des autres ; « seule, la présence d’un corps intermédiaire peut faire qu’il existe une distance entre deux corps. »

Dira-t-on qu’entre ces deux mondes que rien ne sépare, il y a le vide 1 2 ? Mais le vide est une impossibilité que Guillaume d’Auvergne établit par divers arguments. Voilà donc les partisans de la pluralité des mondes acculés à cette absurdité : Deux sphères peuvent se toucher non pas en un point, mais tout le long d’une surface.

Cet argument n’est pas le seul que Guillaume d’Auvergne oppose à la pluralité des mondes ; il en formule d’autres que nous retrouverons au chapitre spécialement consacré à l’exa-

1. Guillelmi Parisiensis De Univcrso ; Primæ partis principalis pars prima (Guillelmi Parisiensis Opéra onmia, tomus II ; Parisius, apud Franciscum Régnault, MDXVI. Secundus tractatus, Cap. III ; fol. xcviij, col. a. — Guillelmi Parisiensis Opéra onmia, t. I ; Aureliae, ex typographia F. Hottot. Et vaeneunt Parisiis apud Ludovicum Billaine. MDCLXXÎV. Cap. XIII.)

2. Guillaume d’Auverone, loc. cil. ; éd. 1516, cap. IV, t. II, fol. xcviii, col. a et b ; éd. 1674, cap. XIV.

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men de cette question et des discussions qu’elle a provoquées ; pour le moment, le problème de la pluralité des mondes ne nous intéresse que par les liens qui le rattachent au problème de la possibilité du vide.

Nous ne saurions nous étonner de reconnaître, dans les écrits de Roger Bacon, l’influence de Michel Scot et de Guillaume d’Auvergne. A plusieurs reprises, il cite le Traducteur d’Aristote, encore qu’il le malmène fort. Quant à l’Évêque de Paris, il nous conte qu’en sa jeunesse, il en avait recueilli l’enseignement.

Il est, d’ailleurs, une autre influence que Roger Bacon avait grandement éprouvée, et qui le pressait de regarder le vide comme une impossibilité, qui l’autorisait à prendre cette impossibilité comme un axiome propre à supporter des démonstrations. Cette influence est celle de Robert Grosse-Teste.

Dès le début de son enseignement, Bacon se montre soucieux d’aflirmer que la production du vide est impossible.~Les Questions sur la Physique que nous conserve un manuscrit de la Bibliothèque municipale d’Amiens semblent être, avons-nous dit, des témoins de la pensée de Bacon alors qu’il n’était encore que maître ès-arts à l’Université de Paris. Or, en la seconde série de ces questions, nous le voyons, à propos du quatrième livre de la Physique, répondre à cette demande 1 : « Faut-il admettre l’existence réelle du vide ?» Voici sa réponse :

« Que le vide ne puisse être, cela paraît. En effet, s’il existait, il serait une substance ou un accident. Mais le vide n’est pas une substance incorporelle, car il serait âme ou intelligence. Il n’est pas non plus une substance qui soit corps car il occuperait un lieu. Enfin il n’est pas un accident, car aucun accident ne peut exister séparé d’une substance, et le vide est une dimension séparée. Il n’est donc rien du tout (ergo nichil est), ce que j’accorde avec Aristote, car Aristote dit que le vide n’est rien du tout. »

Est-ce à dire, toutefois, que la production d’un accident séparé de toute substance et, partant, du vide soit interdite même à la toute-puissance de Dieu ? Bacon ne l’accorde pas sans précaution. Comme tous les Scolastiques, il distingue entre la toute-puissance absolue de Dieu, à laquelle rien n’est impossible que ce qui est contradictoire, et la toute-puissance

1. Questiones supra librum phisicorum a magistro dicto bacuun. Queritur utrum sit ponere vacuum in natura. (Bibliothèque municipale d’Amiens, ms. n° 406, fol. 48, col. d.)

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ordonnée, qui ne peut produire ce que réprouverait la sagesse divine. Or, la production du vide, interdite à la toute-puissance ordonnée, ne le serait cependant pas à la toute-puissance absolue. C’est ce qu’enseigne Bacon en la seconde série de ses Questions sur la Physique, un peu avant de donner la réponse que nous avons rapportée.

A l’endroit qui nous intéresse maintenant 1 2, Bacon se demande «si l’on doit admettre l’existence du vide au-dessous du ciel. » Il commence par préciser le sens de la question en déclarant qu’on y considérera le vide comme un espace séparé de tout corps mais doué de dimensions ( dimensio separata). Il énumère d’abord les raisons que l’on peut invoquer en faveur de la possibilité du vide ainsi entendu. La première de ces raisons est la suivante :

« La puissance du premier Etre surpasse tout acte fini. Mais l’existence d’une telle dimension séparée est un acte fini. La puissance du premier Etre peut donc faire qu’une telle dimension vide existe d’une manière actuelle. »

A cette raison, Bacon objecte ce qui suit : « Je réponds que cela n’est pas vrai. En effet, une dimension est un accident ; or un accident ne peut exister sans un sujet qui le porte ; faire un accident sans sujet, c’est un acte qui n’est pas dans l’ordre (aclus inordinatus). Cette dimension séparée pourrait donc bien exister en vertu de la puissance absolue (potentia abstracta) du premier Etre, car, ainsi entendue, cette puissance surpasse tout acte fini. Mais si nous parlons de ce que la puissance doit faire, de la puissance ordonnée (de debito potentie et ordin itione potentie ), alors la puissance du premier Etre ne surpasse plus tout acte ; elle équivaut aux actes et aux effets qui sont dans l’ordre, qui sont possibles selon la possibilité des choses ( ordi natis et possibilibus fieri secundum possibilitatem rei) ; de cette manière, il apparaît que faire le vide, ce serait faire une substance, ce qui entraîne le contraire de ce que l’on supposait. »

Ici, Bacon n’a pas regardé l’existence du vide comme une pure absurdité, puisqu’il admet, en Dieu, le pouvoir absolu de créer une dimension séparée. Mais partout ailleurs, il s’exprime d’une manière plus formelle et plus tranchante. En ïOpus tertium *

1. Questiones supra librum phisicorum a magislro dicto bacuun. Dubitatur utrum sit ponere vacuum iufra celum. (Bibliothèque municipale d’Amiens, ms. n° 406, fol. 47, col. c.)

2. Rogeri Baconis Opus tertium, cap. XL III. Ed. Brewer, p. 154.

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comme aux Communia naturalium \ il répète que les dimensions séparées ne sauraient exister, car elles seraient un accident isolé de toute substance : « Accidens non potest per se stare. » — « Accidens non potest esse sine subjecto. » L’existence du vide apparaît, en vertu de ces formules comme une impossibilité pure.

On peut donc se servir de cette impossibilité comme d’un axiome et en déduire, par exemple, qu’il ne saurait exister plusieurs mondes.

En son Opus majus , Roger Bacon consacre un chapitre 1 2 3 * * à l’examen de ces deux questions : Peut-il exister plusieurs mondes ? La matière du monde s’étend-elle à l’infini ? Voici ce qu’on lit en ce chapitre :

« Aristote dit, au premier livre Du Ciel et du Monde, que le Monde réunit toute sa matière propre en un seul individu d’une seule espèce, et qu’il en est de même de chacun des corps principaux dont le Monde se compose ; en sorte que le Monde est numériquement unique, qu’il ne peut exister plusieurs mondes distincts appartenant à cette même espèce, et qu’il ne peut davantage exister ni plusieurs soleils ni plusieurs lunes, bien que. beaucoup de gens aient imaginé de telles suppositions.

» En effet, s’il existait un autre monde, il serait de figure sphérique comme celui-ci. Ces deux mondes ne pourraient être distincts l’un de l’autre, car s’ils l’étaient, un espace vide serait assignable entre eux, ce qui est faux. Il faudrait donc qu’ils se touchassent ; mais par la XIIe proposition du IIIe livre des Eléments d’Euclide, ils ne se pourraient toucher qu’en un point, ainsi qu’on l’a précédemment démontré par le moyen de cercles. Dès lors, partout ailleurs qu’en ce point, il y aurait entre eux un espace vide. »

En Y Opus tertium 8, Bacon reprend simplement et sommairement l’argumentation d’Aristote contre la pluralité des

1. Liber primus Communium naturalium Fratri3 Rooeri, pars III, De existencia vacui secundum se. Ed. Steele, p. 217.

2. Fratris Rooeri Bacon, Ordinis Minorum, Opus Majus ad Clementem quartum, Pontificem, Romanum, ex Ms. Codice Dubliniensi, cum aliis quibusdam collato, nunc primum edidit S. Jebb, M. D. Londini, typis Gulielmi Bowyer, MDCCXXXIII, p. 102 (marquée, par erreur, 98). Pars quarta, Dist. IV, Cap. XII : An possint esse plures mundi, et an materia mundi sit extensa in infinitum.

3. Fr. Rogeri Bacon Opéra quaedam hactenus inedita. Vol. I, contained : I.

Opus tertium. — Opus minus. • — III. Compendium philosophiæ. Edited by J. S.

Brewer, London, 1859. Opus tertium, cap. XLI, pp. 140-141.

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mondes ; il ne fait aucun appel au raisonnement tiré de l’impossibilité du vide. Ce raisonnement, au contraire, il le reprend lorsqu’il écrit ses Communia naturalium, ou mieux ce traité De caelestibus dont le manuscrit célèbre de la Bibliothèque Mazarine fait le second livre des Communia naturalium. Après avoir résumé l’argumentation d’Aristote, il écrit 1 :

« Nous ajouterons, à cette intention, une démonstration mathématique.

» S’il y avait plusieurs mondes, en effet, il faudrait admettre le vide, ce qui a été réfuté précédemment d’une manière générale. Cette conséquence est évidente par la XIIe proposition du troisième livre d'Euclide, pour quiconque connaît la pureté de la Géométrie ; cette pureté de la Géométrie, je la suppose toujours connue en ces Naturalia, car je l’ai précédemment exposée. En effet, si ces mondes sont partout distants, il y aura le vide. S’ils sont conjoints, ils ne le seront qu’en un point, par cette douzième proposition, et leurs convexités, [à partir de ce point], s’écarteront l’une de l’autre. »

D’ailleurs, le chapitre du traité De Caelestibus où Bacon combat la pluralité des mondes est, tout aussitôt, suivi d’un long chapitre où se trouve développée cette pensée d'Aristote : Hors du monde, il n’existe, il ne peut exister aucun corps, en sorte qu’au delà du ciel, il n’y a ni espace plein ni espace vide.

« Que le vide ne puisse exister en la nature réelle, écrit Bacon 2, nous l’avons montré précédemment en nos discours généraux ; mais nous avons seulement montré qu’il n’existait pas audessous du ciel. Jusqu’à présent, nous avons réservé la considération spéciale du vide hors du ciel. Lors donc qu’à plusieurs reprises, en ce qui vient d’être dit, j’ai supposé la non-existence du vide, je l’ai supposé en vertu de la considération générale par laquelle il a été prouvé que le vide ne peut exister. En particulier, donc, je dis d’une manière semblable qu’il ne peut être hors du ciel. » Une argumentation longue, souvent confuse, parfois puérile appuie cette affirmation.

Par Michel Scot, par Guillaume d’Auvergne, par Roger Bacon, le sort de cette proposition : Le monde est nécessaire-

1. Incipil secundus liber communium naturalium [Rogeri Bacon) qui est de celeslibus, vel de celo et mundo, pars III, cap. II (Bibliothèque Mazarine, ms. n° 3576, fol. 108, col. a et b). — Liber secundus communium naturalium Fratris Rogeri. De celestibus. Ed. Steele, pp. 374-375.

2. Rogeri Bacon Op. laud., pars III, cap. III ; ms. cit., fol. 109, col. c ; éd. Steele, p. 379.

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ment unique, a été si bien lié au sort de cette autre proposition : Le vide est impossible, que l’anathème qui va condamner la première frappera, par contre-coup, la seconde.

Les condamnations de 1277 et la possibilité du vide

L’impossibilité du vide était, par nombre d’auteurs — tel Robert Grosse-Teste — tenue pour un axiome dont la négation impliquait contradiction. Cet axiome leur semblait propre à servir de majeure à des déductions d’une^absolue rigueur ; ainsi l’avons-nous vu] employé à la démonstration de cette proposition : Il ne peut y avoir plusieurs mondes.

Dieu ne peut faire ce qui est contradictoire ; il ne peut donc faire un espace vide ; partant, tout effet qui entraînerait nécessairement la production d’un espace vide est interdit même à la toute-puissance de Dieu. Ainsi raisonnaient assurément les auteurs, inconnus de nous, qui avaient formulé cette proposition : Dieu ne pourrait donner à l’Univers entier un mouvement de translation, car le Monde laisserait le vide derrière lui.

En 1277, Etienne Tempier condamna cette proposition, en même temps qu’il frappa d’anathème cette autre affirmation : Dieu ne pourrait créer plusieurs mondes. Obligés de regarder ces deux thèses pour erronées, plusieurs docteurs de Paris crurent qu’ils leur fallait tenir la production du vide pour chose possible, du moins à l’égard de la toute-puissance de Dieu.

A. Gode/roid de Fontaines

Il en est, toutefois, qui, en leurs lectures sur les Sentences ou en leurs discussions quodlibétiques, tout en accordant que Dieu pouvait créer plusieurs mondes, s’efforçaient de sauvegarder leur croyance en l’impossibilité du vide. De ce nombre était Godefroid de Fontaines.

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« L’existence de deux mondes, dit-il \ n’obligerait pas à admettre le vide. Le vide, en effet, c’est un lieu vacant ( locus inanis ) ; c’est la surface d’un corps, surface apte à contenir un autre corps, mais qui n’en contient aucun. S’il existait un autre monde, il aurait son lieu de la même manière que celui-ci à le sien ; entre l’un et l’autre, il n’y aurait pas le vide, car il n’y a pas là quelque chose qui soit apte à contenir et qui, cependant, ne contienne rien ; du moins, une telle chose ne s’y trouve que par l’effet de notre imagination, tout comme maintenant, hors du ciel, nous imaginons le vide. »

B. Henri de Gand

Cette remarque, nous l’avons dit, nous paraît conforme à la doctrine d’Aristote.

Mais elle n’est valable que si l’on suppose les deux mondes coexistants de toute éternité ; elle cesse de l’être si l’on pose la question comme la posaient les Scolastiques : Dieu peut-il actuellement, hors du monde, créer un autre monde. Répondre oui, c’est, par le fait même, nier cette proposition d'Aristote : Hors du monde, il n’y a pas de corps et aucun corps n’y peut être engendré. Es xoo sùpavoô ojx’ £jti.v eux’ evEs/exai.

yeviMa!. câjjxa. Or c’est cette proposition qui permet de conclure cette autre : Hors du ciel, il n’y a ni lieu ni vide.

« Dieu peut-il créer hors du ciel un corps qui ne soit pas contigu au ciel ? » C’est la question à laquelle Henri de Gand entreprend de répondre en un de ses Quolibets s.

« Dieu », répond le Docteur Solennel, « peut fort bien, hors du ciel ultime, créer un corps ou un autre monde, de même qu’il a créé la terre en la région interne du monde ou du ciel, de même encore qu’il a créé le monde lui-même et le ciel ultime. »

1. Les Philosophes Belges. Textes et Etudes. T. II. Les quatre premiers Quoditbets de Godefroid de Fontaines, publiés par M. De Wulf et A. Pelzer. Louvain, 1904. Quodlib. IV, quæst. VI (longa), p. 255. — Cf. : Epitome quodlib. IV, quæst. VI (brevis), p. 332.

2. Quodlibeta Magistri Henrici Goethals a Gandavo doctoris Solemnis : Socii Sorbonici et archidiaconi Tornacensis, cum duplici tabella. Vænundantur ab Jodoco Badio Ascensio, sub gratia et privilegio ad finem explicandis. Colophon : In chalchographia Iodoci Badii Ascensii ...ab undecimo Kalendas Septemb. Anno domini MDXVIII... Quodlib. XIII, quæst. III : Utrum Deus possit facere corpus aliquod extra caelum quod non tangat caelum ; fol. cccccxxiv, verso.

Mais où ce corps nouveau, ce monde nouveau seront-ils créés ? Existe-t-il, hors du monde, un espace vide, des dimensions séparées, comme l’enseignaient les Stoïciens ? Faut-il dire que le nouveau corps ou le nouveau monde est créé dans ce vide ou dans cet espace ? Pour s’exprimer en ces termes, Henri de Gand tient encore trop à l’enseignement du Stagirite, il est encore trop fermement convaincu qu’il n’y a, hors du Monde, ni lieu ni vide.

Ce corps ou ce monde que Dieu pourrait produire hors du ciel, « il ne le produirait pas dans quelque chose, mais dans le néant (in nihilo). Il ne faut pas entendre ces mots dans un sens matériel comme si le néant était quelque chose. Il faut entendre que ce corps succède au néant parce qu’il est créé là où, auparavant, il y avait le néant ; cela ne veut pas dire qu’alors il y eût là quelque chose comme un espace séparé (dimensio separata ) et que dans ce quelque chose, fût le néant ; qu’il y eût là, pour ainsi dire, quelque chose où les dimensions du corps pussent être reçues après en avoir chassé le néant qui, auparavant existait en ce quelque chose. Il faut comprendre la proposition tout entière au sens négatif, comme si l’on disait : Il n’y a pas là quelque chose, en comprenant par là que l’on nie, à la fois, et l’existence d’un lieu ( ubitas ) et l’existence de quelque chose (aliquitas). C’est en un sens analogue que nous disons : Ce corps ou ce monde a été fait de rien. »

Ainsi Dieu, en créant un monde nouveau, ne le créerait pas là où, auparavant, il y avait un certain espace vide ; l’existence de ce monde nouveau ne serait pas plus précédée par le vide que l’existence de celui-ci ne l’a été. Henri de Gand était sans doute d’accord avec Etienne Tempier pour condamner cette erreur : 201 [190]. « Celui qui a 'met la génération totale du monde admet le vide ; nécessairement, en effet, le lieu précède ce qui est engendré en ce lieu ; partant, avant la création du monde, il y aurait eu un lieu sans corps logé, ce qui est le vide. »

Dieu peut donc, hors du ciel ultime, créer un corps nouveau ou un monde nouveau. Peut-il créer ce corps ou ce monde de telle sorte qu’il ne touche pas le ciel ? Roger Bacon et, avec lui, toute la Physique péripatéticienne l’eussent nié. Entre ces deux mondes ou bien entre notre monde et ce corps, aucun autre corps ne se trouve ; il n’y a donc, entie eux, aucune distance, car la distance entre deux corps est un attribut, un accident des corps qui sont interposés à ces deux-là ; l’existence d’une distance entre deux mondes, alors qu’il n’y a pas de corps

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entre eux, équivaut à l’existence d’un espace vide entre ces mondes ; au gré du Péripatéticien, ces deux existences s’expriment par une seule et même proposition, et cette proposition implique contradiction.

Il n’en est pas de même au jugement d’Henri de Gand, qui introduit ici une distinction subtile, mais essentielle.

« Je prétends, dit-il, que deux corps peuvent être distants l’un de l’autre de deux manières différentes.

» D’une première manière, ils peuvent être distants à proprement parler ( per se); c’est ce qui a lieu lorsqu’il existe entre eux une distance réalisée ( positiva ) à l’aide d’une dimension d’un corps interposé.

» D’une seconde manière, ils peuvent être distants par accident ( per accidens). Dans ce cas, il n’existe entre eux aucune distance réalisée (positiva); mais à côté d’eux ou hors d’eux, il existe un objet dans lequel se trouve réalisée une certaine dimension, et cette dimension permet de reconnaître la distance des deux corps.

» Supposons, par exemple, qu’entre deux corps se trouve le vide, et que ces deux corps touchent l’un le haut et l’autre le bas d’un mur de trois pieds ; on dira alors que trois pieds est la distance entre le corps qui est au-dessus du vide et le corps qui est au-dessous.

» S’il n’existe donc rien entre deux corps, mais si un corps d’une certaine dimension est apte à être reçu entre les deux premiers, on jugera que l’intervalle entre ces deux corps a précisément cette même dimension, mais qu’il l’a par accident. »

Par là, le Docteur Solennel définit en quel sens il est permis d’attribuer l’existence au vide. « Le vide n’est pas autre chose que la dimension ou la dista- ce entre deux corps »,v entre lesquels il n’existe aucun autre corps ; « distance qui, comme nous l’avons dit, existe seulement par accident, soit parce qu’une certaine dimension se trouve réalisée ( positiva ) tout contre ces deux corps, soit parce qu’une certaine dimension réalisée ( positiva ) est susceptible d’être placée entre ces deux corps ou à leur contact.

» Le vide lui-même n’a donc pas d’autre existence qu’une existence par accident, en ce que les corps entre lesquels il existe sont disposés de telle sorte qu’une certaine dimension d’un certain corps soit susceptible de se placer entre les premiers corps. »

Prenons un exemple ; c’est Henri de Gand qui nous le four-

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nira. En une discussion quolibétique ultérieure, on lui pose cette question : « Dieu peut-il faire que le vide existe ? 1 » A cette question, il répond par l’ affirmative et, pour justifier sa réponse, il reprend, bien qu’avec moins de développement et, aussi, moins de profondeur, les considérations que nous venons d’analyser.

A ce propos, il imagine que Dieu anéantisse tous les éléments compris entre la terre et l’orbe de la Lune, sans rien changer à la grandeur et à la situation de ces deux derniers corps. Entre ces deux corps, le vide existera, mais il existera seulement par accident. Cette existence purement accidentelle consistera en ceci que Dieu pourrait rendre l’existence actuelle aux éléments détruits, et que cette eau, cet air, ce feu, trouveraient place entre la terre et l’orbe de la Lune. L’épaisseur de la couche sphérique que formeraient ces trois éléments susceptibles de se loger entre l’élément terrestre et l’orbe lunaire serait la distance par accident de ces deux derniers corps.

Le Docteur 'Solennel s’efforce de distinguer 2 entre le vide ( vacuum ) tel qu’il vient d’être défini et le néant (nihil) qui est hors du Monde. Hors du ciel, dit-il, le vide n’existe pas, même par accident ; « là, en effet, il n’y a pas de distance par accident, car il n’existe aucun corps susceptible d’être reçu en un certain vide intermédiaire. » Hors du ciel, donc, comme le voulait le Philosophe, il n’y a ni plein ni vide.

« Après qu’un nouveau corps ou qu’un autre monde aurait été créé par Dieu, hors du dernier ciel et sans contact avec le ciel, entre ce corps ou ce monde et le ciel ultime, nous aurions à déclarer que le vide existe 1 et ce vide aurait une dimension bien déterminée, à savoir celle du corps qui pourrait être reçu entre le ciel extrême et le corps nouvellement créé ; mais ailleurs qu’entre ce ciel et ce corps, nous ne pourrions dire qu’il y ait le vide ; de même qu’à présent, au delà du ciel ultime, nous ne pouvons dire ni qu’il y ait le plein ni qu'il y ait le vide, mais seulement qu’il y a le pur néant...

» Si donc Dieu créait maintenant, hors du ciel, un corps qui ne touchât pas le ciel, ce corps ne serait créé ni dans le plein ni dans le vide, mais dans le pur néant ; et du côté qui ne regarde pas le ciel, ce corps continuerait de subsister dans le néant absolu, ce mot néant étant pris comme une pure négation ;

1. Henrici a Gandavo Op. laud., quodlib. XV, quæst. I : Utrum Deus possit facere quodvacuum esset. Ed. cit., fol. CCCCCLXXV, verso.

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