Roger Bacon, loc. cit. ; éd. cit., p
4. Opéra hactenus inedila Rogeri Bacon. I.iber primus communtum naturalium Fratris Rogeri. Edidit Robert Steele. Oxonii. MCMXI. Pars III, dist. II, cap. IV, pp. 208-210.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
livrât passage, un changement de place s’y ferait-il instantanément ou en un certain temps ?... Lors même que le vide céderait, il y a là la dimension de l’espace qui ferait un avant et un après , en sorte que le vide ne céderait pas subitement, qu’il ne serait pas totalement traversé en un instant, mais peu à peu et en un certain temps. »
En cette théorie, à laquelle Bacon revient plusieurs fois avec faveur, nous ne trouvons rien de la pensée féconde de Saint Thomas d’Aquin, de la première âperception de la notion de masse ; ce qui empêcherait un mouvement, au gré de Bacon, de se produire instantanément dans le vide, c’est simplement la divisibilité géométrique dont le moteur et le mobile sont également affectés. Dans ses réfutations, Gilles de Borne a mêlé cette théorie avec celle du Doctor commuais ; ce n’était pas, assurément, le moyen de publier et d’éclaircir cette dernière.
Il arrivait, d’ailleurs, qu’on empruntait en partie, mais en partie seulement, les raisons de Thomas d'Aquin pour justifier la théorie de Roger Bacon. D’une telle synthèse, nous ne saurions citer d’exemple contemporain des deux maîtres qui en ont fourni les éléments ; mais au milieu du xive siècle, renseignement donné à l’Université de Padoue par le dominicain Graziadei d’Ascoli nous présentera cette union des deux doctrines.
Le soin pris par Graziadei de suivre exactement, dans ses Leçons de Physique, l’ordre que Thomas d’Aquin avait imposé aux siennes, montre assez quelle admiration le professeur de Padoue avait conçue pour son illustre frère en Saint Dominique ; d’autre part, ce chapitre et les suivants nous diront à quel point les enseignements de Roger Bacon, particulièrement ceux qui concernent le vide et la pesanteur, avaient eu d’influence sur la raison du philosophe d’Ascoli.
Graziadei s’est occupé à deux reprises de la possibilité du mouvement dans le vide. Une des questions disputées par lui à l’Université de Padoue a pour titre 1 : « L’existence du vide étant supposée, le mouvement s’y pourrait-il accomplir ? Supposé qu’un grave tombât dans le vide, y tomberait-il instantanément ? » Plus tard, en rédigeant ses Leçons de Physique,
1. Questiones fratris oratiadei de esculo excellenlissimi sacre pagine doctoris predicatorum ordinis per ipsum in florentissimo studio patauino disputate féliciter. Qu»«t. XI ; éd. Venetiis, 1503, fol. 119, col. d, fol. 120, et fol. 121, coll. a et b.
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il consacre les dix questions de la XIe leçon à l’examen des même problèmes 1.
Dans les deux circonstances, c’est à peu près dans les mômes termes que l’auteur développe le raisonnement qui nous intéresse 2. De ces deux exposés, reproduisons le plus récent :
« Selon ce que nous avons dit, dans nos Quæstiones disputatæ, pour décider cette question, il faut considérer ceci :
» Dans la transmutation qui conduit la matière à une certaine forme, on trouve une certaine résistance à l’agent, du fait même qu’il réside au sein de la matière une certaine disposition opposée à la disposition que la force de l’agent doit introduire, et qui répugne à cette disposition nouvelle ; de même faut-il, d’une manière nécessaire, que dans le changement de lieu d’un mobile, nous trouvions une certaine résistance à la force motrice ; elle provient de ce fait que le mobile renferme une certaine disposition qui est opposée et qui répugne à la disposition que doit amener son changement de lieu. En effet, la disposition que le mobile acquiert directement par le mouvement local est ce qu’on nomme ubi; aussi le mouvement local est-il appelé mouvement vers l 'ubi. La disposition qui est rejetée par le mobile, c’est un ubi opposé à celui qui doit être introduit, et qui répugne à celui-ci. La raison de cette opposition, la voici : Deux choses sont dites opposées l’une à l’autre et répugnantes entre elles, lorsque, dans un même sujet, elles ne peuvent exister simultanément, mais seulement à tour de rôle ; or les ubi qui proviennent de parties diverses de l’espace peuvent bien, à tour de rôle, exister dans un même mobile, mais ils n’y sauraient exister simultanément ; ... il faut donc que ces ubi provenant des diverses parties de l’espace soient opposés entre eux et répugnent les uns aux autres. Partant, dans le changement de lieu du mobile, se doit nécessairement rencontrer une résistance à la force motrice, et cela parce que le mobile est conçu comme existant dans une partie de l’espace autre que celle où le doit mener la force motrice.
» Mais dans un changement de forme de la matière, ...ce qui requiert nécessairement un certain temps, c’est la résistance
1. Preclarissime questiones littérales édité a fralre gratiadeo esculano sacri ordinis predicatorum super libros Aristo. de physico auditu: secundum ordinem lectionum Divi Thome Aquirtatis. Lib. IV, lect. XI ; éd. cit., fol. 46, col. c, à fol. 49, col. c.
2. Gratiadei Quæstiones disputatæ, quæst. XI, ratione autem... ; éd. cit., fol. 120, coll. a et b ; Quæstiones in libros de Physico auditu, lib. IV, lect. XI, quæst. II ; éd. cit., fol. 46, col. d, et fol. 47, col. a.
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provenant de la disposition contraire qui existe au sein de la matière ; et le temps requis est d’autant plus grand que cette disposition est plus distante de la disposition à introduire, à laquelle elle répugne. De même faut-il dire que, pour un changement de lieu du mobile, un certain temps est nécessairement requis en vertu de la résistance ; que cette résistance provient de ïubi qui existe dans le mobile et qui répugne à 1 ’ubi destiné à être introduit par le changement local ; que toutes choses égales d’ailleurs, ce temps est d’autant plus long que la distance des lieux est plus grande. »
Le début de ce raisonnement s’inspirait vraiment des paroles de Saint Thomas d’Aquin ; celui-ci avait justifié l’existence d’une résistance intrinsèque au mobile par ce fait « qu’il existe dans une situation opposée », à celle qu’il doit prendre. Mais la conclusion nous amène à la théorie de Bacon : si le mouvement d’un corps, même dans le vide, requiert un certain temps, c’est par suite de la distance à franchir, et parce qu'un mobile ne. peut être simultanément en des lieux différents.
Cette déduction, en nous faisant passer de la théorie de Thomas d’Aquin à celle de Bacon, a fait disparaître ce que la première renfermait de plus précieux ; elle jette un voile sur ce premier aperçu de la notion de masse, identifiée avec la matière première quantifiée, avec le corpus quantum.
Graziadei, d’ailleurs, se serait formellement refusé à attribuer à ce corpus quantum la résistance sans laquelle la force motrice conduirait instantanément le mobile au terme du mouvement. Entendons avec quelle fermeté il s’oppose 1 à la doctrine de Thomas d’Aquin :
« La matière pure ne peut jouer le rôle de moteur ; cela est évident de soi ; il en est semblablement de la matière comprise seulement sous la seule corporéité et douée de grandeur et de dimensions. Pour le bien comprendre, faisons attention à ceci : On dit que les êtres mathématiques, pris selon leur raison propre, sont immobiles et qu’il y est fait abstraction du mouvement. Pourquoi ? Parce qu’en les considérant sous leur raison propre, on fait abstraction des qualités naturelles, et que celles-ci sont, chacune à sa manière, les principes des divers mouvements. On dit, au contraire, que les corps naturels sont mobiles, qu’ils concernent le mouvement, et cela parce qu’ils
1. Gratiadei Quæstiones in libros de physico auditu, 11b. VIII, lect. VI, quæst. IV ; éd. cit., fol. 84, col. d, et fol. 85, col. a. — Cf. Questiones disputatæ, quæst. XIII, secunda autem... ; éd. cit., fol. 123, col. b et c.
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concernent les qualités naturelles. Mais il n’en est ainsi ni de la matière prise en elle-même, ni de la matière soumise à la seule forme de corporéité et de dimension quantitative. De cette façon, elle ne concerne aucune qualité, car le corps en tant que corps et en tant que doué de grandeur, n’est pas corps naturel plutôt que corps mathématique ; bien au contraire. Pour qu’il conserve quelque qualité naturelle, il faut qu’il soit pris sous quelque forme naturelle, la forme de corps grave, par exemple, ou la forme de corps léger ; c’est d’une telle forme que résulte cette qualité naturelle qui est la gravité ou cette gravité naturelle qu’est la légéreté. C’est donc seulement lorsqu’il est considéré comme soumis à la gravité ou à la légéreté, que le corps peut jouer le rôle de mobile, de corps mû ; c’est cela même qui est, pour lui, le principe et la raison d’être de sa mobilité. »
Qu’un corps ait une masse en vertu de la seule quantité de sa matière première, c’est une géniale aperception de Thomas d’Aquin, mais c’est une aperception prématurée ; les esprits, au temps du Dodor communis, n’étaient pas préparés à en reconnaître la justesse ; nul ne l’a comprise ; c’est une pensée que les mécaniciens des siècles suivants devront laborieusement découvrir une seconde fois.
L’impossibilité du vide et la Scolastique avant 1277 (suite). Le vide et la pluralité des mondes
A la Scolastique du xme siècle, cette proposition : Le vide est impossible, apparaissait comme une sorte d’axiome dont la négation constituait une véritable absurdité. Nous l'avons entendu déclarer par Robert Grosse-Teste. Cet axiome semblait propre à servir de majeure à certaines déductions. C’est ainsi que l’impo6sibilité du vide servit, à son tour, à justifier par une méthode dont Aristote n’avait point usé, cette proposition péripatéticienne : Il ne saurait exister plusieurs mondes.
Nous trouvons pour la première fois cet argument dans le commentaire au Traité de la sphère de Joannes de Sacro-Bosco que Michel Scot composa à la demande de l’empereur Frédéric II.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
Une des premières questions 1 examinées par Michel Scot est celle-ci : Existe-t-il un seul monde ou plusieurs mondes ?
Pour prouver l’impossibilité de plusieurs mondes, le célèbre astrologue reproduit sommairement le raisonnement d’Aristote ; mais il le fait précéder de celui-ci :
« Entre les surfaces convexes des sphères qui limitent les divers mondes, il existerait nécessairement un certain espace. Dès lors, ou bien il existerait un corps occupant cet espace, ou bien non. Mais il ne peut exister de corps qui remplisse ce lieu ; ce corps, en effet, serait étranger à tout monde, puisqu’il serait en dehors des sphères qui bornent tous les mondes. S’il n’existe aucun corps qui remplisse cet espace, cet espace est donc vide ; or il ne peut y avoir de vide dans la nature, comme Aristote l’a démontré au quatrième livre des Physiques; il ne peut donc y avoir plusieurs mondes. »
Cette démonstration n’a pas été donnée par Aristote ; est-elle bien dans l’esprit péripatéticien ? A la fin des Chapitres du tUpi Où;av;o où la pluralité des mondes se trouve réfutée, le Stagirite avait écrit 2 :
« II est évident que, hors du ciel, il n’y a ni lieu ni vide ni temps. En tout lieu, en effet, un corps peut exister ; ce qu’on appelle vide, c’est ce en quoi il n’y a pas de corps, mais où un corps pourrait être produit... Or on a démontré qu’à l’extérieur du ciel, il n’existait aucun corps, et qu’aucun corps ne pouvait y être produit. — "A;xa 8è B-^Xov
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Si Aristote avait admis l’existence simultanée de plusieurs mondes, mais s’il avait affirmé, en outre qu’aucun corps n’existe ni ne peut exister qui n’appartienne à l’un de ces mondes, il n’aurait rien eu, semble-t-il, à changer aux phrases que nous venons de citer ; il eût pu continuer de déclarer qu’en dehors de ces mondes, il n’y avait ni lien ni vide ; l’argument formulé par l’astrologue de Frédéric II ne devrait donc pas être
1. Eximii alque exceilentissimi physicorum motuum cursusque siderei indagatoris Miciiaelis Scoti super Auctore Spheræ, cum quæs'ionibus diligenter emendatis, expositio confeda illuslrissimi Imperatoris Domini D. Frederici præcibus. Quæst. IL — Cet écrit se trouve dans les collections de traités astronomiques imprimées à Venise, par Octavianus Scotus de Modène en 1518 et par Lucantonius de Giunta de Florence en 1518 et en 1531.