Ms. cit., fol. 71, col. c. et d
LA CHUTE ACCÉLÉRÉE DES GRAVES
» Item. Ce qui reçoit intensité ou affaiblissement [dans son mouvement] selon qu’il s’approche ou s’éloigne d’une chose est mû par cette chose ; mais un grave se comporte de cette façon à l’égard de son lieu ; ce grave est donc mû par son lieu. La mineure [de ce syllogisme] est évidente ; en effet, plus le grave approche de son lieu naturel, plus vite il se meut et, partant, plus intense est son mouvement ; au contraire, plus il est distant de son lieu, plus il se meut lentement et, partant, plus faible est son mouvement.
» Au contraire : La fin ne meut pas en vérité ; elle n’est motrice que d’une manière métaphysique. Or le lieu meut à titre de fin. Il ne meut donc pas en vérité.
» Item. Le lieu est extérieur au corps logé ; il mouvrait donc ce corps, alors qu’il lui est extrinsèque ; un tel mouvement serait un mouvement violent, et non pas un mouvement naturel, ce qui est faux.
» Pour répondre à cette question, il faut observer que, pour un corps grave ou léger, il y a deux moteurs ; l’un meut en vérité, l’autre meut seulement d’une manière métaphysique et selon notre conception. A son tour, le moteur qui meut en vérité est double ; il comprend le moteur principal et un moteur qui excite seulement.
» Nous dirons donc que le lieu meut un corps grave ou léger, d’une part, d’une manière métaphysique et, d’autre part, non pas à titre de moteur principal, mais seulement à titre d’excitateur. Quant à l’agent ou moteur principal, c’est la forme matérielle ou immatérielle du grave.
» Que le lieu meuve d’une manière véritable, tout au moins à titre d’excitateur, cela est rendu évident par la troisième raison. En effet, par la plus grande proximité du lieu, la vertu du grave se trouve excitée par la vertu du lieu, et le grave se meut plus facilement et plus vite.
» Ce que nous venons de dire fournit la solution des raisons invoquées de part et d’autre.
» A la première raison, on répondra que le lieu est cause du mouvement non seulement à titre de cause finale, mais encore à titre de cause efficiente excitatrice. Or la proposition invoquée doit être entendue de la cause efficiente. Le raisonnement procède donc d’une manière concluante.
» Semblablement, la réponse à l’autre argument est évidente. Le lieu meut, en effet, d’une part, à titre de cause finale et, d’autre part, à titre de cause efficiente excitatrice ; mais c’est
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
la forme qui meut d’une manière immédiate et à titre d’agent principal.
» Mais, à ce sujet, on proposera peut-être l’argument suivant : Le lieu attire le corps logé comme l’aimant attire le fer ; or c’est par sa propre vertu que l’aimant attire le fer ; il en est donc de même du lieu et du corps logé.
» Nous répondrons qu’il n’y a pas similitude. Si la vertu de l’aimant se trouvait répandue dans tout l’espace au travers duquel se fait le mouvement de la même manière qu’elle est contenue dans l’aimant, il n’y aurait aucune nécessité que cette vertu de l’aimant se propageât. Le fer, alors, se mouvrait de lui-même vers l’aimant, au travers de ce milieu tout rempli de la vertu magnétique, car, en chaque partie de ce milieu, il recevrait ou acquerrait une existence nouvelle et plus complète.
» Comme il n’en est pas ainsi, il est nécessaire que l’aimant émette une vertu qui excite le fer et le tire vers lui. Mieux encore dira-t-on, comme on le voit au septième livre des Physiques : Il faut que la vertu de l’aimant excite la forme même du fer et l’anoblisse ; ainsi anoblie, elle deviendra capable de mouvoir le fer vers l’aimant, tandis que de soi, et sans cette excitation, elle ne le pourrait mouvoir.
» Mais il n’en est pas de même de la vertu du lieu ; de cette vertu, en effet, toute partie de l’espace possède quelque chose, car cette vertu est diffusée dans toutes les parties de l’espace ; il n’est donc pas nécessaire que le lieu émette une vertu par laquelle il attire le corps logé ; c’est de soi que le mobile se meut au travers du milieu, selon que dans ce milieu qu’il traverse par son mouvement, il trouve plus ou moins de l’existence qui lui convient.
» En voilà assez touchant le mouvement des corps graves et des corps légers. — Et hæc de motu gravium et levium sufficiant. »
Les dernières remarques, où Bacon compare l’action du lieu naturel sur un corps grave à l’attraction que l’aimant exerce sur le fer, reproduisent la pensée d’Averroès ; nous avons dit autrefois 1 combien ces vues du Commentateur sur les actions magnétiques, vues que tout le Moyen Age a acceptées, étaient, en vérité, prophétiques.
A l’exemple du maître ès-arts Roger Bacon, les physiciens vont, pendant la plus grande partie du xme siècle, expliquer,