C. Richard de Middleton
La doctrine de Richard de Middleton est, en général, un reflet de l’enseignement d’Henri de Gand ; au sujet de la possibilité du vide, ce reflet est tellement affaibli qu’il semble sur le point de disparaître ; la lecture de ce qu’a écrit le Franciscain Anglais ne sera pas, cependant, dénuée de tout en intérêt ; elle nous montrera quel rôle décisif les condamnations portées contre les « articles^de Paris » jouaient dans les discussions qui nous occupent.
Richard accorde 1 que Dieu aurait pu créer un autre monde.
1. Clarissimi lheologi Magistri Ricardi de Media Villa seraphici ord. min. convent. super quatuor libros sententiarum Pétri Lombardi quæstiones subtilissimæ. Brixiæ, MDXCI, tomus primus, p. 392. Lib. I, dist. XL IV, art. I, quæst. IV : Utrum Deus posset facere aliud universum. — En une de scs questions quodlibétiques, Richard traite de nouveau de la pluralité des mondes, mais il n’y fait aucune allusion à la possibilité du vide (Quodlibeta doctoris eximii Ricardi de Media Villa ordinis minorum, quæstiones octuaginta contincntia. Brixiæ, MDXCI. Quodlib. II, art. II, quæst. I : Utrum plures mundos esse simul includat contradictionem ; p. 49.
Parmi les raisons qu’il invoque en faveur de cette, conclusion, relevons seulement celles-ci :
« Je dis que Dieu a pu et peut encore maintenant créer un autre univers. Il n’y a, en effet, aucune contradiction à attribuer cette puissance à Dieu.
» Une telle contradiction ne peut provenir de la chose dont ce nouvel univers devrait être fait, puisque Dieu n’a pas fait le Monde de quelque chose.
» Elle ne provient pas du réceptacle de cet univers nouveau, car le Monde, pris en sa totalité n’est pas reçu en quelque espace ( spatium ). Le Philosophe dit, au premier livre Du Ciel et du Monde, qu’il n’y a, hors du ciel, ni lieu ni vide ni temps ; affirmation qu’il faut entendre du ciel suprême.
» En faveur de cette opinion, on peut invoquer la sentence du Seigneur Etienne, évêque de Paris et docteur en Sacrée Théologie ; il a excommunié ceux qui enseignent que Dieu n’a pu créer plusieurs mondes. »
Richard de Middleton veut donc, comme son maître Henri de Gand, concilier cette décision d’Etienne Tempier avec le dogme aristotélicien : Il n’y a, hors du ciel, ni lieu ni temps ni vide.
Il est plus difficile de concilier ce dogme péripatéticien avec cette autre proposition : « Il n’est pas impossible à Dieu d’imprimer au ciel un mouvement de translation. »
« En effet, remarque notre auteur \ tout mouvement de translation transporte le corps d’un lieu dans un autre. Mais de l’avis du Philosophe, au IVe livre des Physiques, le ciel ultime n’est pas en un lieu ; de son avis aussi, au premier livre Du Ciel et du Monde, il n’y a, hors du ciel ultime ni lieu ni plein ni vide. Il est donc impossible à Dieu de mouvoir le ciel ultime d’un mouvement de translation. »
Cependant, «l’article suivant à été excommunié par le Seigneur Etienne, évêque de Paris et docteur en sacrée Théologie : Dieu ne pourrait mouvoir le ciel d’un mouvement de translation. »
La contradiction entre l’enseignement du Philosophe et celui d’Etienne Tempier est malaisée à dissiper.
Richard admet bien que Dieu pourrait, hors du ciel empyrée, mouvoir une partie de ce ciel empyrée ou un corps quelconque. Le reste du ciel empyrée, demeurant immobile, fournirait un terme fixe auquel le mouvement local de ce corps pourrait être
1. Ricardi de Media Villa Quœstiones in libros Sententiarum, 11b. II, dist. XIV, art. III, quæst. III : Utrum Deus posset movere ultimum cælum niotu recto. Ed. cit., tomus secundus, p. 186.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
rapporté. Mais s’il s’agit de mouvoir le ciel ultime ou l’Univers, pris en sa totalité, d’un mouvement de translation, la difficulté demeure tout entière.
Ce mouvement de translation, Dieu pourrait l’imposer à l’Univers, mais «à condition de créer un espace (spatium) hors de l’Univers. Il est impossible, en effet, à quelque puissance que ce soit, de mouvoir une chose, prise en sa totalité, d’un mouvement local de translation, à moins qu’il n’y ait quelque espace extérieur à cette chose. S’il n’existait aucune créature sauf un seul ange, Dieu ne pourrait mouvoir cet ange d’un mouvement de translation qu’à la condition qu’il pût créer hors de cet ange, ou autour de cet ange, un certain espace. »
« Il y a, ajoute Richard, un autre défaut en l’argument » condamné par l’Évêque de Paris. « Si Dieu donnait un mouvement rectiligne au ciel ultime, il n’en résulterait pas que le vide fût produit, car le ciel n’est pas en un lieu. » Richard oublie ce qu’il vient d’enseigner ; avant de donner un tel mouvement au ciel, Dieu aurait nécessairement créé un espace hors de ce ciel ; il est donc bien vrai que le ciel, en se déplaçant, laisserait derrière lui un espace vide.
Richard, d’ailleurs, admet que l’existence du vide n’est pas contradictoire. Sa pensée à ce sujet paraît être celle d’Henri de Gand, bien qu’il l’exprime en termes moins clairs.
« Dieu pourrait, dit-il, sans donner aucun mouvement au ciel ni à la terre, détruire toute la substance créée qui se trouve entre le ciel et la terre. Après cela, le ciel ne serait pas distant de la terre ; en effet, entre deux choses qui sont localement distantes, il faut qu’il y ait quelque dimension, et toute dimension est une créature. Mais après cela, le ciel ne toucherait pas non plus la terre, parce que, sans rien changer à l’un ni à l’autre, Dieu pourrait, entre eux, créer une distance. Ainsi être distant et ne pas être distants sont contradictoires ; être conjoint et ne pas être conjoints sont aussi contradictoires ; mais, moyennant ce qui a été admis, ne pas être distants et, en même temps, ne pas être conjoints, cela n’implique pas contradiction. » « Dieu pourrait donc faire que le vide fût ; il n’en résulte pas qu’il pourrait faire coexister deux contradictoires. »
D. Raymond Lull
Henri de Gand et Richard de Middleton se sont efforcés de maintenir l’adage du Philosophe : Hors du ciel ultime, il n’y a
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
ni plein ni lieu ni vide. Ils se sont constamment opposés à ceux qui, suivant l’exemple des Stoïciens, voudraient étendre, hors du Monde, un espace (spatium), des dimensions séparées (climensio separata). Mais cette attitude a mis Henri de Gand en un singulier embarras lorsqu’il a voulu admettre que Dieu pouvait, hors du Monde, créer un corps contigu à la sphère ultime ; et pour expliquer comment Dieu pourrait, à l’Univers entier, donner un mouvement de translation, Richard a dû concéder que Dieu créerait, tout d’abord, un espace autour de cet Univers.
Raymond Lull, au contraire, semble admettre l’existence d’un espace préexistant au Monde, créé par Dieu avant le Monde, afin que le Monde y trouvât son lieu. C’est grâce à l’existence de ce lieu séparé du Monde que le Monde pourrait, par Dieu, être mû de mouvement rectiligne. Telle est la doctrine qu’en termes fort obscurs, d’ailleurs, Lull expose à Socrate1, son interlocuteur, afin de réfuter la proposition condamnée à Paris : « Dieu ne pourrait mouvoir le ciel d’un mouvement de translation, car le ciel laisserait un vide derrière lui. »
« Que ta raison, Socrate, s’élève au-dessus de ton imagination, écrit Lull, et considère ceci : Lorsque Dieu a créé le Monde, il a créé le lieu afin qu’en raison de ce lieu, le Monde pût être logé ; tout comme il a créé le principe par lequel le Monde pût avoir un principe ( esse principiatus) ; de même, le temps a été créé afin que le Monde pût avoir existence dans le temps ; de même en fut-il de la quantité, du mouvement et d’autres choses de ce genre, afin que le Monde eût quantité et mouvement. Dieu a donc créé un lieu dont la substance réside en la substance du Monde (in substantiel Mundi sustentatum) ; le Monde est logé dans ce lieu ; de même que ton corps se meut d’un lieu dans un autre sans abandonner son lieu essentiel ni sa surface ni sa couleur, de même Dieu peut mouvoir le ciel d’un mouvement de translation sans que le Monde quitte son lieu essentiel... »
1. Declaralio Raymundi per modum dialogi édita contra aliquorum philosophorum et eorum Sequacium opiniones erroneas et damnatas a venerabili Pâtre Domino Episcopo Parisiensi. Cap. XL IX [Otto Keicher, Raymundus Lullus und seine Stellung zur arabischen Philosophie ( Beitrage zur Geschichte, der Philosophie des Mitlelàlters, Bd. VII, Heft 4-5, Münster, 1S09) ; p. 143].
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
E. Guillaume Varon
L’hypothèse d’un espace distinct du Monde et dans lequel le Monde a sa place paraît également rallier le suffrage de Guillaume Varon.
En son commentaire sur les Sentences, Guillaume Varon consacre une question à établir que Dieu pourrait créer un Monde hors celui-ci 1.
Parmi les objections que l’on peut élever contre cette conclusion, Varon signale celle-ci :
« Il est impossible que Dieu fasse le vide, car l’existence du vide implique contradiction ; mais s'il existait deux mondes, il y aurait le vide ; s’il existait deux sphères, en effet, elles ne se toucheraient absolument qu’en un point, car elles seraient de figure ronde, comme deux pommes ; comme il n’y a rien d’interposé entre les surfaces qui les bornent, il faut bien qu’il y ait le vide. »
Cette objection est celle à laquelle notre auteur s’attarde le plus longtemps. Il expose en détail les raisons des philosophes qui soutiennent cette proposition : Deux corps se touchent lorsqu’il n’y a entre eux aucune distance positive, réalisée en un troisième corps. Il réfute ce que l’on peut, à son avis, objecter à cette opinion, qu’il semble donc faire sienne. Néanmoins, nous l’entendons formuler la conclusion suivante :
« Hors de ce Monde-ci, qui est de figure sphérique, Dieu peut faire un autre monde sphérique qui ne touche le premier en aucun point ; cela, Dieu peut le faire parce que cela n’implique aucune contradiction ; la raison par laquelle il peut faire que les parties d’un ciel soient distantes des parties de l’autre ciel est aussi celle par laquelle il peut faire qu’un ciel total soit distant de l’autre ciel total selon sa volonté ; la création de ce Monde-ci, en effet, n’a, en rien, diminué sa puissance.
» Avant la création de ce Monde-ci, ici où il est, il n’y avait absolument rien, et Dieu y a créé ce Monde-ci ; ainsi peut-il faire hors de ce Monde. On peut imaginer, en effet, un espace quasi-infini dans lequel, toutefois, il n’y a absolument rien ( contingit enim ijmaginari spatium quasi infinitum in quo tamen penitus nichil est) ; de même qu’ici, où il n’y avait rien, Dieu a pu créer un Monde, de même là, où il n’y a absolument
1. Gulielmi Varonis Quæstiones in libros Sententiarum ; 11b. II, quæst. VIII : Quæritur utrum Deus posset facere alium mundum simul cum isto. Elbl. municipale de Bordeaux, ms. n° 163, fol. 96, col. c et d ; fol. 97, col. a, b et c.
rien, il en peut créer une infinité ; je dis une infinité en puissance, c’est-à-dire qu’il n’en aura jamais tant créé qu’il n’en puisse créer davantage. »
F. Jean de Duns Scot
La doctrine que Duns Scot professe, au sujet du vide, c’est, très nettement, la doctrine d’Henri de Gand. En dépit des objections d’Aristote, il admet que Dieu peut produire un espace vide 1.
« On ne voit pas, dit-il, qu’il soit contradictoire d’admettre une surface concave sans admettre aucun rapport de cette surface à un corps qui y serait contenu, pourvu, toutefois, qu’il existât un corps naturellement apte à être contenu par cette surface. » Le Docteur s-ubtil qui vient de déclarer possible l’existence d’un corps que rien ne contient — telle la dernière sphère céleste — remarque fort justement que cette possibilité se doit étendre au corps qui ne contient rien.
Une telle surface concave qui ne contient rien, Dieu pourrait fort bien la réaliser. « D’une manière absolue, Dieu pourrait anéantir les éléments sans rien changer à l’existence du ciel ; cela posé, les parois du ciel ne viendraient pas instantanément se réunir, car la nature ne peut, en un instant, accomplir un tel changement ; la surface concave du ciel subsisterait donc et cependant, cette surface ne contiendrait plus aucun corps. »
Quelle est donc la portée de la démonstration dressée par Aristote contre la possibilité du vide ? « Cette démonstration ne tient que si l’on regarde le vide comme un espace privé de qualités naturelles, mais pourvu de dimensions d’une manière actuelle (spatium acta dimensionatum, licet non habeat qualitates naturales)...
» Mais ce vide que nous déclarons possible à l’égard de Dieu n’est pas un certain espace qui possède des dimensions positives ; là, il y a seulement possibilité de recevoir des dimension» positives de telle grandeur et, en même temps, absence de toute dimension en acte (possibilitas ad tantas dimensiones positivas, cum carentia cujuscunque dimensionis in actu)...
» Par intervalle (medium) on peut entendre soit un intervalle
1. Joannis Duns Scoti Quodlibeta, quæst. XI : Utrum Deus possit facere quod manente corpore et loco, corpus non habeat ubi, sive esse in loco. De secundo.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
positif et actuel, soit un intervalle privatif et potentiel. En un sens comme en l’autre, il n’y a pas d’intervalle entre deux corps qui se touchent, entre deux surfaces qui coïncident. Mais entre les parois d’un espace vide, s’il n’y a pas d’intervalle au premier sens, il y a un intervalle au second sens ; entre ces parois, en effet, un corps pourrait être compris, corps précisément égal à celui qui y est compris lorsque cet espace est plein d’une manière actuelle ; là donc, il y a un intermédiaire potentiel ; et il en résulte que c’est un intermédiaire privatif, ou qu’il y a un intermédiaire d’une manière privative, car ces parois manquent d’un intermédiaire précisément égal à celui qui pourrait être compris entre ces deux extrémités...
» Formellement, la distance consiste en un certain rapport entre deux extrêmes; ce rapport réside en l’un des deux extrêmes; et a l’autre pour terme. Ici, on peut assigner [à la distance entre les parois opposées d’un espace vide] deux termes positifs, bien qu’il n’y ait pas d’intervalle positif. Si, par cela seul que les deux termes entre lesquels il est établi sont positifs, un rapport était appelé positif, nous pourrions admettre qu’il y a, ici, distance positive ; mais si [pour donner au rapport le titre de positif] on requérait, en outre, que l’intervalle fût positif, on devrait dire qu’il y a ici distance privative et potentielle, mais non distance positive et actuelle. »
Cette théorie du vide où, si clairement, transparaît la pensée d’Henri de Gand, Duns Scot la rapproche de sa théorie du temps.
Si le premier ciel se meut, il y a un temps positif et actuel ; entre deux instants donnés s’écoule telle durée positive et actuelle, c’est-à-dire partie réelle du mouvement diurne. Si Dieu arrêtait le premier ciel, il n’y aurait plus de temps positif et actuel, mais il y aurait encore un temps privatif et potentiel ; si, dans le mouvement d’un corps quelconque ou même dans le repos du ciel, on concevait deux instants, il n’y aurait plus, entre ces deux instants, de durée positive, parce qu’entre eux, ne s’accomplirait réellement aucune partie du mouvement diurne ; mais entre eux s’écoulerait cependant une durée potentielle de grandeur déterminée, c’est-à-dire que, si le premier ciel avait continué de se mouvoir, il se serait accompli, entre ces deux instants, une partie déterminée du mouvement diurne.
« Il en est de même, dans le cas qui nous occupe, de la distance positive et de la distance privative qui concernent le lieu. De même que la durée privative mesure les parties successives de quelque chose, de même la distance privative en mesure les
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
parties permanentes. Aussi peut-on, à l’appui de ce que nous voulons établir, apporter l’argument que voici : Entre deux choses, il est possible qu’il y ait, pour ainsi dire, une distance dans le temps, bien qu’il n’y ait, entre ces choses aucun temps positif intermédiaire, c’est-à-dire aucune mesure positive du mouvement [céleste] ; pour qu’il y ait entre elles une sorte de distance temporelle, il suffit qu’il existe un temps potentiel et pris d’une manière primative ; cela suffit pour dire que l’une vient avant l’autre ou après l’autre à telle distance temporelle. Par similitude, on peut conclure qu’il en est de même du lieu et de la distance locale. »
Aristote, en son argumentation contre le vide, a souvent visé ceux qui regardent le vide comme un corps, pourvu de grandeur, de dimensions, mais dépourvu de toutes autres propriétés physiques. Il avait eu soin, d’ailleurs, de remarquer que cette argumentation, en même temps que le /.eviv des Atomistes, atteignait la ywpa de Platon. Duns Scot accorde à Aristote qu’un tel vide ne saurait recevoir aucun corps ; pas plus que le Stagirite, en effet, il n’admet la compénétration des corps ; il ne songe même pas à la possibilité d’une mixtion totale semblable à celle que considéraient les Stoïciens ; la pensée de regarder le lieu comme un corps pénétrable, à la façon dont l’ont considéré Syrianus ou Proclus, ne lui vient même pas à l’esprit. Le vide, selon lui, ce ne sont pas des dimensions actuellement séparées, c’est-à-dire un corps véritable, bien qu’il n’ait pas d’autre propriété que la grandeur ; le vide, ce sont seulement des dimensions potentielles, c’est-à-dire une possibilité de recevoir un corps de grandeur et de figure déterminées ; de même que le temps potentiel, ce n’est pas un certain mouvement ; c’est seulement une possibilité de recevoir un mouvement de durée déterminée.
Que sont, au juste, ces deux possibilités ?
Sont-ce deux concepts ? Assurément ; Duns Scot déclare explicitement que nous avons la connaissance distincte du temps potentiel. Ne sont-ce que deux concepts ? Certainement non ; ce sont choses sinon réalisées, du moins réalisables. Le temps potentiel sera réalisé après la lin du Monde, lorsque le mouvement diurne sera arrêté ; il a été réalisé pendant la station du ciel ordonnée par Josué. S’il plaisait à Dieu d’anéantir ces éléments sans rien changer au ciel, le vide, l’espace potentiel serait réalisé.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
De quelle nature sont ces possibilités réalisables ? A cet égard, Duns Scot ne nous dit rien de plus que ce que nous avons rapporté.
G. Jean le Chanoine
Sous l’influence de Richard de Middleton et de Duns Scot, la possibilité du vide, du moins à l’égard de la puissance divine, paraît avoir été très généralement admise par les franciscains.
Gérard d’Odon, par exemple, croyait très certainement que l’existence du vide n’était pas contradictoire ; son atomisme, cependant, ne requérait pas que le vide fût actuellement réalisé, car les indivisibles, à son gré, se sondaient les uns aux autres d’une manière continue.
C’est à Gérard d’Odon que Jean le Chanoine emprunte, comme il a soin de nous le dire, presque tout ce qu’il écrit en faveur du vide 1.
Or Jean le Chanoine s’exprime en ces termes : « Sauf meilleur jugement, je crois que Dieu pourrait, sans que la sphère ultime éprouvât aucun changement, détruire tous les corps intermédiaires, qui se trouvent au-dessous de cette sphère.
... Le ciel, en effet, est une chose absolue, essentiellement distincte, qui ne dépend aucunement des sphères inférieures. Il ne semble donc pas impossible que Dieu puisse faire, bien que ce soit contre nature, que de la terre au ciel il n’y eût ni air ni feu ni aucun autre corps. Il en résulte que, par la puissance divine, il peut exister un espace séparé de tout corps, mais apte à recevoir un corps. Dieu pourrait, en effet, créer de nouveau une terre, de l’air, les autres éléments et ces corps pourraient se placer au-dessous du ciel comme auparavant. Tous les raisonnements que l’on pourrait élever contre cette conclusion procéderaient de principes purement naturels. »
H. Pierre d'Aquila
Tout en admettant que Dieu pourrait, s’il le voulait, produire un espace vide à l’intérieur du Monde, les Scotistes ne semblent pas avoir pensé, en général, qu’il fût nécessaire d’admettre l’existence actuelle d’un espace vide hors du Monde ; il ne leur
1. Joannis Canonici Quæstiones super VIII libros physicorum Aristotelis ; lib. IV, quæst. IV ; éd. Venetiis, 1520, fol. 42, V°, et fol. 43, r°.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
a pas semblé que cette supposition fût nécessaire pour sauvegarder le pouvoir que Dieu possède de créer un nouveau Monde hors des bornes de celui-ci.
Nous trouvons une afïÿrmation très explicite de cette manière de voir dans le commentaire aux Sentences, composé par le franciscain Pierre d’Aquila. Ce Pierre d’Aquila, surnommé il Scotello.
Pierre d’Aquila enseigne donc 1 « que tout ce qui n’implique aucune contradiction est faisable pour Dieu ; or produire un second monde de figure sphérique n’implique aucune contradiction. »
A l’encontre de la conclusion qui se peut tirer de là se dresse cette objection :
« Dieu ne peut produire le vide ; or, s’il faisait un autre monde de figure sphérique, le vide en résulterait nécessairement, car les deux mondes ne se toucheraient qu’en un point. »
A cette objection, il Scotello répond en ces termes :
« Il n’est pas absurde d’admettre que Dieu puisse faire le vide ; il y a plus, il paraît nécessaire de l’admettre ; si l’on suppose, en effet, que Dieu anéantisse la totalité de l’air et tout ce qui se trouve entre les parois d’un récipient, cet anéantissement se ferait en un instant ; s’il fallait, ensuite, que la nature remplît cet espace, cela ne se pourrait faire qu’en un certain temps ; il faudrait donc que cet espace demeurât vide au moins pendant un instant.
» Je dis, d’ailleurs, qu’admettre l’existence de deux mondes sphériques, ce ne serait pas, par là même, supposer le vide ; en effet, bien que ces mondes ne se touchassent qu’en un seul point, il n’y aurait, hors d’eux, ni plein ni vide. »