I. Robert Holkot
C’est ce dont ne convenaient pas tous les Scolastiques et, en particulier, Robert Holkot. Que le pouvoir accordé à Dieu de créer un monde hors celui-ci impliquât non seulement la possibilité, mais l’existence réelle d’un espace vide hors de
1. Pétri Aquilani cognomento Scotelli ex Ord. Min. In doctrina Ioan. Duns Scoti spedatissimi. Quæstiones in quatuor Sententiarum libros, ad eiusdem Dodrinam conferentes. Veuetiis, MDLXXXIIII. Apud Hieronymum Zenarium, et Fratres. Lib. II, Dist. I, quæst. II : An aliquid a Deo possit esse ab eo sine fine durationis. P. 185, col. b, et p. 186, col. a.
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notre Monde, c’est ce que ce dominicain formule 1 avec une netteté qui n’a été atteinte par aucun autre.
« Si Dieu avait pouvoir de créer un second monde, dit Holkot, il faudrait qu’il le créât quelque part (alicubi) comme ce monde-ci, de telle sorte qu’entre les diverses parties de ce monde-là, il y eût des distances. Mais, je le demande, qu’y a-t-il actuellement là où ce monde eût été créé ? Rien ou bien quelque chose ? S’il y a quelque chose, il y a donc, en fait, quelque chose hors du Monde. S’il n’y a rien, on peut raisonner ainsi : Hors du Monde, il n’y a rien, et, hors du Monde, il peut exister quelque chose ; donc, hors du Monde, il y a le vide ; car là où un corps peut exister et où il n’y a pas de corps, il y a le vide. Donc, maintenant, le vide existe. »
A cet argument, Holkot ne répond pas ; mais comme, un peu plus loin 2, nous l’entendons dire qu’il n’y a aucune contradiction à supposer que Dieu peut créer un second monde, nous devons penser qu’il souscrit à la conclusion qu’il vient de formuler : Maintenant, le vide existe.
En un autre endroit 3, d’ailleurs, Holkot proclame très explicitement la possibilité d’un espace vide.
J. Walter Burley
Au xive siècle, donc, les théologiens paraissent unanimes à déclarer que la foi en la toute puissance de Dieu requiert que l’on croie à la possibilité du vide à l’intérieur du Monde, voire à son existence actuelle hors des bornes de l’Univers. C’est un point où les conséquences du dogme révélé se heurtent en une contradiction absolue aux enseignements des philosophes.
En ce conflit, quelle va être l’attitude de ceux qui ont pour
1. Magistri Roberti Holkot Super quatuor libros sententiarum questioncs. Quedam conferenlie. De imputabilité peccati questio longa. Determinationes quarundam aliarum questionum. Tabule duplices omnium predictorum. Colophon : Hujus operis diligenter impressi Lugduni a magistro Johanne Trechsel alemanno. anno salutis nostre. MCCCCXCVII. ad nonas Aprilis.
Une autre édition porte le même titre et ce colophon : Hujus operis diligenter impressi Lugduni a magistro Johanne cleyn alemano. Anno salutis nostre M. quingentesimodecimo ad idus Aprilis charte huiuscemodi characteribus signate. Suit le registrum.
Lib. II, quæst. II. art. 1 : Utrum Deus ab æterno sciverit se producturum mundum. 3m principale.
2. Roberti Holkot Quæst. cit., art. VI : Deus potest facere quicquid non includit contradictionem.
3. Roberti Holkot Op. laud., lib. II, quæst. III : Utrum dæmones libéré peccaverunt. Ad rationes Hibernici.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
métier de raisonner suivant les principes de la philosophie naturelle et qui, n’étant pas théologiens, n’ont pas à prendre, pour principes de leurs déductions, les vérités révélées ? Que diront les maîtres ès-arts ?
Fidèle au système qu’il a maintes fois formulé, Jean de Jandun exposera purement et simplement l’enseignement de la Physique péripatéticienne, qui conclut à l’impossibilité du vide ; aux raisons théologiques qui concluent en sens contraire, il ne fera même pas une allusion.
Mais la plupart des maîtres ès-arts ne garderont pas cette sereine impassibilité qui semble ignorer jusqu’à l’existence du conflit. En tout ce qu’il dira au sujet du vide, Burley se montrera disciple fidèle d’Aristote et d’Averroès ; toutefois, il ne laissera pas ignorer à ses auditeurs que la théologie catholique leur demande d’admettre des conclusions contraires à celles qu’ont formulées le Philosophe et son Commentateur ; il leur indiquera ce qu’exigent d’eux, à son avis, les décisions prises par Etienne Tempier.
« Ceux qui admettent la création du Monde sont tenus de dire ce qui suit 1 :
» De même que Dieu a créé un Monde discontinu, formé de diverses parties, discontinuité en vertu de laquelle les diverses parties du Monde sont proprement en un lieu, de même Dieu eût pu créer un corps absolument continu en toutes ses parties et ne rien créer d’autre que cette boule continue. Admettons donc que Dieu, lorsqu’il a créé le Monde, eût créé, au lieu de ce Monde-ci, un corps sphérique absolument continu. Tout corps étant en un lieu, ce corps sphérique, lui aussi, eût été en un lieu ; il n’eût pas, d’ailleurs, été en un lieu par ses parties ; aucune partie, en effet, n’eût été en un lieu, puisque le lieu est un corps contenant divisé [au corps contenu] et que ce corps est absolument continu. Il reste donc que ce corps se fût trouvé dans le vide. Ainsi, ceux qui admettent la génération du Monde sont tenus de supposer l’existence du vide.
- » Disons, à ce propos, que les théologiens des diverses reli-
1. Bukleus super octo libros physicorum. Colophon : Et in hoc flnitur expositio excellenlissimi philosophi Gualterij de burley anglici in libros octo de physico auditu Aristo. stragerite (sic) emendata diligentissime. Impressa arte et diligentia Boneti locatelli bergomensis. sumptibus vero et expensis Nobilis viri Octaviani scoti modoetiensis. Et humato Jesu eiusque genilrici virgini Marie sint gratie infinité. Uenetijs. Anno salutis nonagesimo primo supra millesimum et quadringentesimum. Quarto nonas decembris. Lib. IV, tract. I, cap. I ; fol. précédant immédiatement le fol. sign. 1, coi. c.
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gions 1 affirment que Dieu pourrait créer un semblable corps sphérique absolument continu, qui remplirait tout l’espace occupé par ce Monde-ci. Cela admis, ceux qui parlent au point de vue de la Physique (loquentes physice ) sont tenus de dire que ce corps ne serait pas en un lieu, car il n’y pourrait être ni par ses parties, ni par la portion ultime du corps contenant, car il n’y a rien hors de lui, rien qui le contienne. Ils en concluraient qu’il n’est pas de la nature (ratio) du corps d’être nécessairement en un lieu. » Cette conclusion est, en effet, celle qu’avait formulée Duns Scot 2.
Burley poursuit : « Mais on dira que Dieu pourrait mouvoir ce corps de mouvement local, soit qu’il lui donne un mouvement de rotation, soit qu’il lui impose un mouvement de translation qui transporte ce mobile à telle région de l’espace ; or, tout mouvement local requiert un lieu ; une fois donc admise l’existence de ce corps isolé, il faut lui accorder un lieu, et on ne peut lui accorder d’autre lieu qu’un lieu précédemment vide ; nous avons supposé, en effet, que Dieu avait créé ce corps, et rien d’autre ; il n’avait donc pas créé de lieu pour ce corps ; ce lieu donc a préexisté privé de tout corps.
» A cela, voici ce qu’il faut répondre : Si l’on admet qu’il existe un tel corps continu, et rien au dehors de ce corps continu, Dieu ne pourrait mouvoir ce corps d’un mouvement de translation à moins de créer un lieu nouveau auquel il le transporterait. Il ne pourrait pas non plus le mouvoir d’un mouvement de rotation ; ou bien, s’il le mouvait d’un mouvement de rotation, ce ne serait pas un mouvement local, mais, plutôt, un mouvement de situation (motus situalis).
» Il me semble toutefois difficile d’éviter que les théologiens de notre religion et tous ceux qui croient à la création du Monde ne soient tenus d’admettre que le vide existe hors du Monde. Ils admettent, en effet, que Dieu, qui a créé ce Monde, en peut tout aussi bien créer un autre. Supposons donc que Dieu crée un second monde. Je pose alors la question suivante : Entre les surfaces convexes qui bornent ces deux mondes, y a-t-il ou n’y a-t-il pas une certaine distance ? S’il y a quelque chose entre ces surfaces, c’eût le vide, car c’est un espace divisible qui ne renferme pas de corps, bien qu’il soit susceptible de recevoir un corps. Si, au contraire, il n’y a aucun intermédiaire
1. Loquentes cujuslibet legis. Le mot loquentes, traduction de motekallemtn, désigne, dans les versions latines d’Averroès, les théologiens.
2. Joannis Duns Scoti Quodlibeta, quæst. XI, quamtum ad primum.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
entre ces surfaces sphériques, c’est donc qu’elles se touchent soit en un seul point, soit tout le long d’une étendue divisible. Eiles ne sauraient se toucher seulement en un point ; alors, en effet, entre un point de la première sphère et un point de la seconde, il y aurait quelque chose de divisible qui ne pourrait être que le vide ; d’où la conclusion. Dira-t-on qu’elles se touchent tout le long d’une aire divisible ? Cela ne saurait être ; un corps sphérique ne saurait toucher un autre corps sphérique tout le long d’une aire divisible ; si une surface touche une surface convexe tout le long d’une aire divisible, c’est que cette première surface est concave dans la région où le contact a lieu ; or il est impossible que la surface sphérique qui termine un monde soit concave. On voit donc que les théologiens de notre religion sont tenus d’admettre le vide. Nous avons traité plus longuement de cette question au premier livre Du ciel 1. »
Contraint, par sa foi, d’admettre la possibilité du vide, Burley examine 2 comment ce vide pourrait être.
On peut, dit-il, entendre par vide « un espace apte à recevoir un corps naturel et, cependant, privé de la présence d’un tel corps naturel. Mais cela se peut entendre de deux manières. En un premier sens, il n’y a, en cet espace, ni corps naturel ni dimensions séparées. En un second sens, il y a, en cet espace, des dimensions séparées. .
» Le premier sens implique contradiction ; supposer quelque chose qui est capable de recevoir un corps mais qui n’a aucun volume, c’est admettre un volume sans volume, car il n’y a qu’un volume qui soif; apte à recevoir un volume,
» Le second sens, celui qui regarde le vide comme un certain volume ayant longueur et largeur et profondeur mais séparé de tout volume sensible, ce sens-là est moins impossible. Selon les théologiens, en effet, cela est possible à Dieu ; de même qu’au sacrement de l’autel, il reste un volume sans qu’aucune substance corporelle en soit le support, de même, Dieu pourrait faire qu’un volume existât sans aucune qualité. Un semblable
1. On voit que Walter Burley avait composé des commentaires sur le De Cœlo et Mundo. Nous n’avons pu trouver aucun indice de l’existence actuelle sous forme imprimée, de ces commentaires. Mais ils sont conservés, sous forme manuscrite, ainsi que les commentaires sur les Météores du môme auteur, à la Bibliothèque de l’Université d’Oxford. Cf. Houzeau et Lancaster, Bibliographie générale de 1‘ Astronomie, t. I, n08 1741 et 1742.
2. Burlei Op. laud., lib. IV, tract. II, cap. IV ; éd. cit., fol. qui précède immédiatement le fol. sign. o, col. c.
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volume séparé et capable de recevoir un corps, c’est ce que quelques anciens ont appelé vide. »
C’est aussi en ce sens que Jean Buridan va concevoir la possibilité du vide.
K. Jean Buridan
Walter Burley n’a point dissimulé la gravité du conflit soulevé, au sujet du vide, entre l’enseignement des . théologiens catholiques et l’enseignement de la Physique péripatéticienne ; il a laissé deviner que ce conflit n’était pas sans inquiéter sa raison. Jean Buridan va, non moins nettement que Burley, définir les termes du débat et, plus clairement que le maître Anglais, nous avouer son embarras.
En une première question de sa Physique 1, Buridan traite du vide selon les principes naturels, c’est-à-dire selon les doctrines du Péripatétisme.
Il distingue deux manières d’entendre le mot vide.
D’une première manière, le vide « est un espace distinct des grandeurs des corps naturels, qui n’a pas à céder la place pour recevoir les corps naturels ; de cet espace, chaque corps naturel occupe une partie qui lui est égale. » Ce vide est alors le lieu de tous les corps. « On voit que ce vide-là est un volume (dimensio corporea) égal en longueur, largeur et profondeur au corps naturel qui le remplirait si on le posait en ce vide. »
D’une seconde manière, le vide est défini comme un lieu sans corps, et le lieu lui-même est entendu au sens aristotélicien « La surface du corps qui contient le corps logé. Alors, si le vide existait, il le faudrait imaginer de la manière suivante : D’un lieu plein, on enlève le corps qu’il contient ou bien on anéantit ce corps, tandis que le lieu garde sa figure, que les parois du lieu ne se rapprochent pas l’une de l’autres. Imaginons, par exemple, que ce monde sublunaire soit totalement anéanti, tandis que le ciel garderait la grandeur et la figure qu’il a maintenant ; la surface concave de l’orbe de la Lune qui est, à présent, un lieu rempli par le monde inférieur, serait alors un lieu vide, car aucun corps n’y serait plus contenu ; qui plus est, il ne contiendrait plus aucun espace, aucun volume (dimensio) ; il ne contiendrait plus rien du tout. »
1. Johannis buridani Subtilisime questiones super octo physicorum libros. Lib. IV, quæst. VII : Utrum possibile est vacuum esse. Fol. lxxii, col. d, et fol.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
Qu’on l’entende d’une manière ou qu’on l’entende de l’autre, le mot vide désigne quelque chose qu’aucune puissance naturelle ne saurait réaliser. Mais ce que ne peuvent faire les puissances de la nature est-il également interdit à la toute-puissance de Dieu ? C’est ce que Jean Buridan va examiner dans une seconde question 1. Voici ce qu’il déclare à ce sujet :
« Quelques-uns de mes Seigneurs et Maîtres en Théologie m’ont fait des reproches de ce que, parfois, à mes questions de Physique, j’entremêle quelques considérations théologiques, alors qu’il n’appartient point aux artistes de le faire. Je leur réponds avec humilité que je voudrais bien n’être pas astreint à agir de la sorte. Mais tous les maîtres, lorsqu’ils débutent dans les arts, jurent qu’ils ne discuteront d’une manière déterminée aucune question purement théologique, l’incarnation par exemple ; ils jurent, en outre, que s’il leur arrive de discuter ou de trancher quelque question qui touche à la foi et à la théologie 2, ils la trancheront conformément à la foi et résoudront les objections comme elles leur paraissent devoir être résolues. Or, s’il est des questions qui touchent à la foi et à la Théologie, c’en est une, assurément, que celle-ci : Le vide peut-il exister ? Si donc je la veux discuter, il me faut, à moins d’être parjure, dire ce qui me semble devoir être affirmé selon la Théologie, et éviter comme il me semblera possible de le faire les raisons qui concluent en sens contraire. Or, ces raisons, je ne pourrais les résoudre si je ne les exposais. Je suis donc forcé de le faire.
» Je dis donc que nous pouvons concevoir le vide de deux manières différentes, comme on l’a expliqué en la question précédente ; des deux manières, il est possible, par la puissance divine, que le vide soit. Cela est pour moi objet de foi et non de preuve fondée sur une raison naturelle. Je n’entends donc aucunement le prouver, mais seulement dire de quelle manière cela me semble possible.
» A l’égard de la première manière de concevoir le vide, j’admets que Dieu peut faire un accident sans sujet, qu’il peut séparer les accidents des sujets qui les portent et les conserver après les avoir séparés ; il peut donc créer un simple volume ( dimensio ) sans qu’aucune substance coexiste à ce volume...
» A l’égard de la seconde manière de concevoir le vide, je crois que Dieu pourrait anéantir ce monde inférieur et conser-
1. Johannis Buridani Op. laud., lib. IV, quæst. VIII ; fol. lxxiii, col. d, et fol. lxxiiii, col. a et b.