Vide Supra, pp
LA PREMIÈRE CHIQUENAUDE
« Gilles, » dit-il 1, « oppose à Saint Thomas des arguments très forts ; il lui prouve que la matière du Ciel et la matière des être inférieurs ne peuvent pas être substantiellement différentes. Mais on peut prouver aussi contre Gilles que ces deux matières ne sauraient être de même nature.
» Gilles, en effet, se persuade bien que cette matière céleste n’est affectée d’aucune privation, qu’elle ne désire aucune forme autre que la sienne, parce que celle-ci contient virtuellement en elle-même toutes les autres formes. Mais il est une difficulté à laquelle il ne saurait échapper, et voici quelle elle est : La matière des êtres inférieurs est privée de cette forme céleste et, cependant, elle a une puissance naturelle à la recevoir ; elle ne possède pas cette forme, et, cependant, sa nature intrinsèque la rend apte à être soumise à cette forme céleste ou à une forme analogue, tout comme y est soumise la matière que Gilles place dans le Ciel, puisque ces deux matières sont de même nature. Ainsi la matière de ces êtres inférieurs aurait appétit à acquérir la forme substantielle des corps célestes ; et comme il est impossible qu’elle soit jamais soumise à cette forme, sa puissance et son appétit naturels se trouveraient frustrés pour l'éternité, ce que nul ne peut admettre. »
La solution à une telle difficulté paraît tout indiquée ; elle consiste à revenir à la doctrine du Commentateur et à nier qu’il y ait, en la substance céleste, une matière soumise à une forme.
D’ailleurs, la seule raison pour laquelle Aristote a admis une matière dans les êtres sublunaires est tirée des transformation» substantielles auxquelles ces êtres sont soumis ; la supposition d’une semblable matière paraît superflue au sein des Cieux, exempts de toute génération et de toute corruption.
Le Ciel n’est donc pas composé par une matière soumise à une forme ; c’est une substance simple qui est en acte d’ellemême. « Elle est dite simple dans le sens où ce mot s’oppose à ceux-ci : composé de matière et de forme ; mais elle est composée de parties douées de grandeur... Il est permis de lui donner le nom de matière, si l’on entend, par ce mot : matière, désigner le sujet du mouvement local, quelque chose qui soit capable de se trouver ici en ce moment et ailleurs à un autre moment. »
1. In Metaphysicen Aristolelis Quæstiones argutissimæ Magistri Joannis Buridani. Llb. VIII, quæst. unica : Utrum cælum habeat materiam subjectam forma substantiali sibi inhawenti. Éd. dt., fol. lv et lvi.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
Moyennant ces définitions on peut, pour une partie déterminée du Ciel, considérer la vitesse avec laquelle elle se meut, la quantité de matière qui la forme ; Buridan ne se contredira donc pas, en attribuant un certain impetus à cette partie.
Tout en continuant à nier que la substance céleste soit composée de matière et de forme, il pourra continuer à parler de la densité de cette substance : « Dans le Ciel, une partie est d’autant plus dense qu’elle renferme, sous un moindre volume, davantage de cette substance céleste ; il n’est pas nécessaire, pour cela, d’y supposer l’existence d’une matière. »
Buridan tient, d’ailleurs, le même langage dans ses Questions sur le traité du Ciel et du Monde ; après s’être demandé si le Ciel a une matière, et avoir répondu à cette question comme il le fait dans sa Métaphysique, il écrit 1:
« Nous avons dit souvent qu’il n’y a pas, au Ciel, une rareté et une densité de même nature que la rareté et la densité des corps inférieurs ; il ne faut pas définir la rareté et la densité par la matière dont nous nous enquiérions, » c’est-à-dire par le sujet de la génération et de la corruption substantielles, « mais par la substance qui est le sujet de la grandeur, quelle que soit cette substance ; le rare, donc, c’est ce qui a peu de cette substance sous un grand volume, et il en est au contraire du dense. »
L'intensité de 1 ’ impetus se doit donc mesurer, selon la pensée de Buridan, par le produit d’une fonction croissante de la vitesse, du volume du mobile et de la densité de la substance qui forme ce mobile. Pour les corps pesants, cette densité est, sans doute, proportionnelle à la pesanteur spécifique. Mais elle représente un attribut bien plus général que la pesanteur spécifique. Il y a une densité même pour les corps célestes qui sont exempts de toute gravité comme de toute légèreté ; ces corps, eux aussi, peuvent se mouvoir en vertu de Yimpetus qui leur est imprimé.
Maintenant que nous avons reconnu la rigueur logique de la doctrine de Buridan, il est temps de montrer à quel point cette doctrine était neuve et féconde.
Buridan a dit 2 :
«C’est Yimpetus qui meut la pierre après que celui qui la lance
1. Questiones super libris de Celo et Mundo Magistri Johannis Byridani rectorts Parisius ; lib. I, quæst. X : Utrum c idum habeat materiam. Bibl. Royale de Munich, Cod. lat. 19551, fol. 75, col. a.