L. Albert de Saxe et Marsile d’Inghen
En cette question de la possibilité du vide, Albert de Saxe et Marsile d’Inghen sont les fidèles échos de l’enseignement de Buridan.
Albert 1 n’admet pas que le vide puisse exister de la première manière : «Un volume ( dimensio ) séparé ne doit pas être admis, car on ne doit pas admettre qu’un accident puisse exister séparé de son sujet. » Notre auteur sous-entend, sans doute, la condition : Par voie naturelle, car les considérations suggérées par la transsubstantiation eucharistique avaient conduit les théologiens à admettre que Dieu peut séparer un accident de tout sujet ; Guillaume d’Ockam, par exemple, enseignait formellement cette proposition 2.
« De la seconde manière, le vide peut exister par pouvoir surnaturel, car Dieu pourrait anéantir tout ce qui existe entre les parois du ciel, cela fait, le ciel serait vide. » En ce cas, les parois qui enserrent ce vide seraient-elles distantes ou indistantes ? « Les parois du ciel ne seraient pas conjointes ; le ciel serait, comme à présent, un globe sphérique ; ses parois ne se toucheraient pas d’une manière immédiate ; cependant, entre elles, il ne demeurerait aucune distance...
Ainsi, d’une manière surnaturelle, il peut arriver que certains corps ne soient pas distants, et qu’ils ne soient pas non plus voisins et contigus. » Nous percevons ici un reflet de l’enseignement de Duns Scot.
En ses Questions sur la Physique, Marsile d’Inghen ne discute pas de la possibilité du vide ; il se contente d’examiner si un grave se mouvrait, dans le vide, d’un mouvement successif. Il aborde, au contraire, le problème de l’existence du vide en ses Abbreviationes libri Physicorum. Cet ouvrage est ici, comme d’ailleurs en presque toutes ses parties, un simple résumé des Questions sur la Physique de Jean Buridan.
1. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros physicorum ; lib. IV, quæst. VIII.
2. Tractatus quamgloriosus de sacramenlo altaris Venerabilis Inceptoris Guilhelmi Ockam Anglici, Cap. XII.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
« Le vide, dit Marsile 1 peut exister des deux manières, j’entends le vide par puissance surnaturelle.
» Cela est évident en ce qui concerne la première manière ; il est possible, en effet, que Dieu conserve un volume ( dimensio ) séparé sans aucun corps ; il peut faire que ce volume, sans aucune cession de place, reçoive un corps ; ce serait là le vide entendu de la première manière.
» De même, il serait possible à Dieu d’anéantir tout ce qui se trouve au-dessous de la surface concave de l’air, tandis que cette surface demeurerait en même situation et disposition que maintenant ; on aurait alors le vide au second sens du mot, car on aurait un lieu qu’aucun corps ne remplirait.
» Il est évident [que Dieu peut faire l’un et l’autre], car ni l’un ni l’autre n’implique contradiction. »
M. Nicole Oresme
Ni Jean Buridan ni ses disciples, Albert de Saxe et Marsile d’Inghen, n’ont refusé à Dieu le pouvoir de produire le vide; mais des considérations présentées par Robert Holkot et par Walter Burley, mais de l’existence actuelle du vide hors du Monde, que ces considérations prétendaient démontrer, ils n’ont soufflé mot. Cette existence actuelle et présente d’un espace vide hors des bornes de l’Univers, nous allons l’entendre affirmer de la manière la plus formelle par un illustre contemporain d’Albert de Saxe et de Marsile d’Inghen, par le grand adversaire d’Aristote, par Nicole Oresme.
C’est le problème de la pluralité des mondes qui conduit Oresme à s’expliquer à cet égard.
Oresme vient d’affirmer 2 que « selon vérité, Dieu pourroit créer de nient nouvelle matière et faire un autre monde ; mes ce ne octroroit pas Aristote. »
Après avoir rappelé diverses objections d’Aristote contre la pluralité des mondes, il poursuit en ces termes :
« Il fait une autre raison ou XXIIIIe chapitre que, hors ce monde, n’est lieu ne plain ne vuit ne temps ; mes il prouve par ce que, hors cest monde, ne puet estre corps, si comme il a
1. Subtiles doclrinaque plene abbrevtationcs libri phislcorum édité a prestantissimo philosopho Marsilio inguen doclore parisiensi. Fol. sign. e 2, col. d.
2. Nicole Oresme, Traictie du Ciel et du Monde. Bibliothèque nationale, fonds français, ms. n° 1083. fol. 21, col. c et d, et fol. 22, col. a.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
monstré par les raisons dessus mises ausquelles je ay respondu ; et doncques ne convient autrement respondre à ceste.
» Mes ceste raison pourroit estre confermée ou formée autrement ; car se II mondes estoient un hors de l’autre, il conviendroit que, entre les II, eust vuit, pour ce que il seroient de figure spérique ; et c’est impossible que rien soit vuit, si comme Aristote prove ou quart de phisique.
» Je respon. Et me semble premièrement que entendement humain aussi comme naturellement se consent que, hors le ciel, le monde, qui n’est pas infini, est aucune espace, quelle qu’elle soit ; et ne puet bonnement consevoir le contraire, et semble que ainsi soit par raison.
» Premièrement, car si le derrenier ciel estoit ; par dehors, de figure autre que de spérique, et que il eust aucune superéminence dehors, en manière de angle ou boce, et il fust meu, si comme il est, circulairement, il conviendrait que celle bosse passast par une espace, qui serait vuide quant celle boce en serait hors. Et pour ce que le ciel ne soit pas de telle figure, et que nature ne le pourroit faire, toutevoies est-ce chose vmaginable sans contradiction et que Dieu porroit faire.
» Item, posé que l’espère des élémens ou touz les corps corruptibles qui sont dedens la concavité du ciel ou de l’espère de la Lune fussent adnichilés, et que le ciel demourast tel comme il est, il conviendrait pas nécessité que, en ceste concavité, eust une distance et une espace vuide. Et telle chose est ymaginable et simplement possible ; ja soit ce que ce ne pourroit estre fait par vertu purement naturele, si comme il appert par les raisons d’Aristote ou quart de phisique, lesquelles ne concludent pas que ce soit impossible autrement, si comme il puet apparoir legièrement par ce que dit est.
» Et doncques hors le ciel est une espace vuide incorporèle, d’autre manière que n’est quelconque espace plaine et corporèle ; tout aussi comme la duracion appelée éternité est d’autre manière que n’est duracion temporèle, meisme qui serait perpétuèle, si comme il appert par ce que est dit devant en cest chapitre.
» Item, ceste espace dessus dicte est infinie et indivisible, et est l’imensité de Dieu, et est Dieu meisme ; aussi comme la duracion de Dieu appelée éternité est infinie et indivisible, et est Dieu meisme, si comme il est dit devant en cest chapitre.
» Item, en cest chapitre est dit devant que nostre pensée ne puet estre sans transmutacion ; nous ne povons comprendre
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
ne proprement entendre que est éternité ; et nientmoins raison naturèle nous enseigne qu’elle est.
» Semblablement, pour ce que la cognoissance de nostre entendement despent de noz sens qui sont corporelz, nous ne povons comprendre ne proprement entendre quelle est ceste espace incorporèle qui est hors le ciel, et toutevoies raison et vérité nous fait cognoistre que elle est. Et de ce puet estre entendue l’Escripture qui dit de Dieu (Job, xxvie) : Qui extendit aquilam super vacuum.
» Je conclu doncques que Dieu puet et pourroit faire par sa toute-puissance un autre monde que cestui, ou plusieurs semblables ou dissemblables, et Aristote ne prouva oncques, ne autre, souffisamment le contraire. Mais oncques de fait ne fu, et ja ne sera, fors un seul monde corporel, si comme il est dit devant. »
'Admettre qu’il y a, hors des bornes de ce Monde, un espace vide infini, c’est reprendre, contre le Péripatétisme, l’enseignement du Stoïcisme. Mais admettre que cet espace vide n’est autre que l’immensité de Dieu, c’est proposer la doctrine même que Newton concevra de nouveau, que Clarke soutiendra contre Leibniz.
N. Graziadei d'Ascoli s
Qu’il ne faille pas refuser à Dieu le pouvoir de créer un espace vide, les décrets portés par Etienne Tempier et ses conseillers avaient été les premiers à le proclamer, au moins indirectement ; ces décrets avaient, pour ainsi dire, forcé l’Université de Paris et les écoles soumises à son influence d’adopter cette proposition ; mais on la vit bientôt reçue même dans les universités où les condamnations de Paris n’avaient point autorité ; ainsi la pouvons-nous entendre à Padoue, où elle est professée par le dominicain Graziadei d’Ascoli.
« La Cause première, dit Graziadei 1, peut, par sa force, introduire un espace vide dans le Monde. » La Cause première, en effet, n’agit pas d’une manière nécessaire, mais par une volonté entièrement libre. « Elle pourrait donc ôter absolument l’existence à tout ce qui se trouve dans la sphère des choses passives, sans l’ôter aux choses qui sont dans la sphère des orbes célestes ;
1. Preclarissime questiones littérales édité a fratre gratiadeo esculano sacri ordinis predicatorum super libros Aristo de physico auditu... ; lib. IV, lect. XII, quæst. III ; éd. Venetiis, 1503, fol. 50, col. b.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
en effet, ce n’est pas par nécessité, c’est par volonté libre qu’elle donne l’existence à ce à quoi elle la veut donner. »
Graziadei sait quelles objections on a coutume de dresser contre cette proposition 1. Les uns, avec le Commentateur, disent : Si le vide existait, il y aurait une grandeur qu’aucun corps ne porterait, c’est-à-dire un accident sans substance. D’autres écrivent : Les trois dimensions relèvent de la considération du mathématicien ; on verrait donc exister des êtres mathématiques séparés de toute propriété physique. Pour éviter ces objections, d’autres soutiennent cette opinion : « Si le vide existait, non seulement il n’en résulterait aucune dimension séparée, mais encore il n’existerait plus de distance entre les extrémités de l’espace vide ; si les corps compris entre le ciel et la terre se trouvaient supprimés, toute distance entre le ciel et la terre disparaîtrait par là même, en sorte que le ciel se trouverait conjoint à la terre. »
« Comme tout cela paraît frivole, répond Graziadei ! Lo vide ne pose pas des dimensions réelles, mais seulement des dimensions conçues (imaginatæ) ; s’il existait donc, il n’y aurait pas d’accident réel sans substance, ni de réalité mathématique sans matière sensible ; cet être mathématique serait seulement conçu.
» Mais la distance entre les extrémités de l’espace vide ne serait pas pour cela supprimée ; car, si elle l’était, le' vide ne poserait plus aucune dimension, aucune étendue ni réelle ni conçue, ce qui est faux ; dans un point, en effet, il ne peut y avoir dimension ni étendue, soit réelle soit simplement conçue. Le vide, au contraire, pose trois dimensions conçues, attendu que le corps que peut recevoir cet espace possède réellement trois dimensions. »
La pensée de Graziadei est évidemment très voisine de celle qu’avait exposée Richard de Middleton.
Digression : Qu’est-ce que la pesanteur d’un grave ?
L’exemple de saint Thomas d’Aquin nous a montré comment cette proposition : Dans le vide, un grave tomberait avec une
1. Gratiadei Op. laud., lib. IV, lect. XII, quæst. IV ; éd. cit., fol. 50, col. c.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
vitesse finie, devait amener les Scolastiques à concevoir une notion absolument étrangère à la Physique péripatéticienne, la notion de masse. On ne pouvait, d’ailleurs, préciser ce que c’est que la masse d’un grave, si l’on ne précisait ce qu’est la force qui fait tomber le corps ; les deux notions de poids et de masse ne peuvent se définir qu’en se distinguant l’une de l’autre.
Qu’est-ce donc que le poids d’un corps ? C’était, pour les Péripatéticiens, une difficile question.
Avant de formuler les règles de sa Dynamique, Aristote ouvre le Septième livre de sa Physique par cette déclaration 1 :
« Tout ce qui est en mouvement est nécessairement mû par quelque chose ; si donc il ne possède pas en lui-même le principe du mouvement, il est évidemment mû par un autre. "Ait av to ‘<C(,v3'jp.£vov àvâyy.ir] 0-6 Tivo; xt.vsïc7Ôat.. El [Pv ouv èv éauTfji ^ èyei rr}V à;^r;v rëï xiv^teou, cpavspov o-ci ucp’ Éxspou xLvelTai. »
Cette déclaration semble un simple truisme ; on n’y devinerait pas, tout d’abord, l’un des principes les plus essentiels du Péripatétisme et l’un des plus féconds en inadmissibles conséquences. C’est que, pour le pleinement entendre, il faut savoir ce que, pour Aristote, requiert cette condition : Le mobile possède en lui-même le principe de son mouvement. Or, cette condition suppose que le mobile est un être vivant, qu’il a une âme, « car 2 cela d’où provient, en premier lieu, le mouvement local, c’est l’âme, ’AxXà piv xal oflev ÿ xrcà x6x:ov
Toutes les fois donc qu’un mobile ne sera pas un être animé, on devra chercher hors de lui le moteur qui l’a mis et qui le maintient en mouvement.
Nous disons qui l’a mis, et qui le maintient en mouvement ; Aristote, en effet, ne concevait pas que l’action du moteur dût être bornée au début du mouvement et qu’un corps, une fois lancé, pût continuer à se mouvoir sans force motrice ; il faut, tant que le mouvement dure, que cette force continue de s’exercer, que le mobile soit mû ; c'est ce qu’exprime très précisément cette proposition : "A-itav x b xivoÛuevjv àvay/.v) uico xwo,-
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Donc, tant que se poursuit le mouvement d’un être inanimé, nous devons trouver hors de lui le moteur qui le conduit. Voilà le sens complet de la proposition qui nous semblait, tout