Dionysii Areopagitæ De divinis nominibus, cap. III
5. Sancti Thomæ Aquinatis Quœstio dispulata de providentia, art. VIII : Num universa corporalis creatura divina Providentia gubernatur media angelica creatura.
l’astrologie chrétienne
inférieures par les créatures spirituelles en même temps que par les créatures corporelles les plus élevées en dignité.
» La providence des anges est universelle et s’étend à toutes les créatures corporelles. Aussi les Saints aussi bien que les philosophes disent-ils que la divine Providence régit et gouverne toutes les choses corporelles par l’intermédiaire des anges.
» Il est un point, cependant, où il nous faut, séparer des philosophes ; certains d’entre eux admettent non seulement que la providence des anges administre les choses corporelles, mais encore qu’elle les a créées, ce qui est contraire à la foi. Selon les avis des Saints, donc, il nous faut admettre que ces choses corporelles sont seulement administrées par l’intermédiaire des anges; cette administration ne s’exerce que par le moyen du mouvement ; les anges meuvent les corps supérieurs, et les mouvements de ceux-ci causent les mouvements des corps inférieurs. » C’est donc par deux degrés intermédiaires que l’action de Dieu s’exerce sur les corps du monde sublunaire; Dieu gouverne directement les anges ; ceux-ci, à leur tour, meuvent les orbes célestes qui mettent en branle les choses corporelles d’ici-bas.
Cette doctrine se trouve affirmée avec une particulière netteté dans quelques unes des réponses données par Saint Thomas d’Aquin à quarante-deux questions que lui avait posées Jean de Verceil, maître général des Frères Prêcheurs 1.
« Dieu 2 meut-il immédiatement quelque corps ? — L’ordre commun institué par Dieu présente ce caractère que Dieu meuve la créature corporelle par l’intermédiaire de la créature spirituelle... Toutefois, la puissance divine n’est pas tellement enchaînée à cet ordre qu’elle ne puisse, quand il lui plaît, produire une action en dehors de l’ordre des causes secondes. » « Tout 3 ce qui se meut naturellement est-il mû par le ministère des anges moteurs des corps célestes ? Les anges sont-ils, d’ailleurs, les moteurs des corps célestes ? ... Si c’est par l’intermédiaire de la créature spirituelle que Dieu régit
1. Responsio Sancti Thomæ ad Magislrum Joannem Vercellensem de articulis XL II (S. Thomæ Aquinatis Opusculum X). — La plupart de ces réponses sont reprises dans : Responsio Sancti Thomæ ad quemdam lectorem venetum de articulis XXXVI (S. Tiiomæ Aquinatis Opusculum XI).
2. Sancti Thomæ Aquinatis Opusculum X, art. I. — Cf. Opusculum XI, art. XIII.
3. Sancti Thomæ Aquinatis Opusculum X, art. II et III. — Cf. Opusculum XI,
art. I.
358 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
les corps, comme, d’autre part, la mise en mouvement appartient à l’œuvre du gouvernement divin, ... il en résulte que Dieu doit mouvoir les corps célestes par l’intermédiaire de la créature spirituelle... Et en effet, je n’ai pas souvenir d’avoir, dans mes lectures, entendu un saint ou un philosophe nier que les corps célestes fussent mûs par la créature spirituelle. Cette supposition admise, que les anges meuvent les corps célestes, il n’est pas un savant qui révoque en doute cette proposition : Tous les mouvements naturels des corps inférieurs sont causés par le mouvement du corps céleste. Cette proposition est prouvée par le raisonnement des philosophes, l’expérience la rend évidente et les autorités des saints la confirment... Il en résulte donc que tout ce qui se meut naturellement est mû par le ministère des anges qui meuvent les corps célestes. »
Mais 1 « y a-t-il des gens qui aient infailliblement prouvé cette proposition : Ce sont des anges qui meuvent des corps célestes ? » ou, du moins, « a-t-on prouvé d’une manière infaillible que les anges sont les moteurs célestes, une fois admis que Dieu n’est pas le moteur immédiat de ces corps ? — A ces questions, voici ma réponse : Les philosophes, qu’ils soient platoniciens ou péripatéticiens, se sont efforcés de prouver cette proposition par des raisonnements qu’ils regardent comme efficaces; leurs raisonnements sont fondés sur l’ordre des choses dont il a été parlé précédemment, savoir, que Dieu gouverne les choses inférieures par les choses supérieures ; c’est aussi ce qu’enseignent les saints Docteurs... Si donc ils ne sont pas mûs immédiatement par Dieu, il faut que les corps célestes soient animés et mûs par leurs propres âmes, ou bien qu’ils soient mûs par les anges ; ce second avis est le meilleur. Quelques philosophes, toutefois, ont admis que Dieu ne mouvait pas le premier des corps célestes par l’intermédiaire d’une intelligence, mais par l’intermédiaire de l’ame propre à ce corps ; d’autres ont supposé que les corps célestes étaient mûs par l’intermédiaire d’intelligences et d’âmes. »
« Tous les corps d’ici-bas (1 2) qui sont engendrés par le moyen du mouvement sont-ils régis par les anges, auxquels les mouvements des corps célestes servent d’intermédiaires ? Tous ces corps, les anges les produisent-ils par l’intermédiaire des
1. Sancti Thomæ Aquinatis Opuscutum X, art. IV et V. — Cf. Opusculum XI, art. II.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Opusculum X, art. VI et VII. — Cf. Opusculum XI, art. VIII.
l’astrologie chrétienne
mouvements des corps célestes, en tant qu’il s’agit de la production attribuée aux causes naturelles, de celle qui tire à l’acte ce qui était en puissance ? — La réponse à ces questions dépend de ce qui a été précédemment établi. Dès là que, par leurs mouvements, les corps célestes sont causes de la génération, de la destruction, de tous les mouvements naturels des corps d'ici-bas, dès là que, d’autre part, les anges sont causes des mouvements du Ciel, il en résulte que les anges sont causes de la génération, de la destruction, de tous les mouvements naturels des corps d’ici-bas... Tous les précédents articles, dirai-je brièvement, importent peu ou point à la doctrine de la foi ; ce sont entièrement des articles de Physique.
« Selon l’ordre de la nature 1, un forgeron ne pourrait-il donc mouvoir la main sans le ministère des anges qui meuvent les corps célestes ?... Si le mouvement du Ciel s’arrêtait, aucun organe du corps ne pourrait plus être mû par l’âme, car le corps ne demeurerait pas vivant ; ce sont, en effet, les corps célestes qui communiquent le mouvement vital aux corps d’ici-bas... » « En effet, que l’existence des corps mixtes soit conservée par les mouvements des corps célestes, voici qui le rend manifeste : Ils sont engendrés ou détruits suivant une certaine période du mouvement céleste, selon l’approche ou l’éloignement de certains corps célestes. Il est donc vrai de dire que si le mouvement du Ciel s’arrêtait, il n’y aurait plus ni forgerons ni marteaux. »
« Les anges qui meuvent les corps célestes 2, par l’intermédiaire des mouvements de ces corps, font-ils les corps humains qui parviennent naturellement à l’existence, dans le sens ou faire se peut attribuer aux causes naturelles ? En d’autres termes, sont-ce eux qui font passer ces corps de la puissance à l’existence actuelle ? Ces anges qui meuvent les corps célestes font-ils, par l’intermédiaire des mouvements de ces corps, tous les animaux dénués de raison qui vivent et se meuvent sur terre et dans la mer, après avoir été amenés à l’existence par voie naturelle ? Font-ils de même tout ce qui naît sur terre ? Font-ils tous les métaux ? — A toutes ces questions s’applique une seule et même réponse : Les corps célestes sont la cause qui engendre tous les corps d’ici-bas...
1. Sancti Thom.e Aquinatis Opusculum X, art. VIII. — Opusculum XI, art. X.
2. Sancti Thom.e Aquinatis Opusculum X, art. XI, XII, XII:, XIV. — ■ Cf. Opusculum XI, art. IX,
Par conséquent, les anges qui meuvent les corps célestes sont la cause de cette génération. »
On ne saurait souhaiter doctrine plus claire, plus^ formelle, plus générale : Tous les mouvements et changements qui s’observent ici-bas, dans le monde des corps, sont produits par les circulations célestes ; tous les mouvements des astres, à leur tour, sont produits par les anges. Pour gouverner le monde des corps inférieurs, Dieu emploie donc exclusivement le ministère des anges qui, à leur tour, se servent comme intermédiaires des mouvements des orbes célestes.
Mais, maintenant, une nouvelle question se pose : Ces corps célestes, comment exercent-ils leur action sur les corps d’ici-bas ?
Saint Thomas d’Aquin pense que les astres peuvent, sur les corps de ce monde, opérer de deux manières distincres 1.
Le premier mode d’opération est semblable à celui par lequel l’aimant attire le fer. Par l’intermédiaire du milieu, l’aimant transmet au fer une certaine forme; quand cette forme ou qualité a été imprimée dans un morceau de fer, celui-ci suit l’aimant ; si l’on vient, d’ailleurs, à éloigner la pierre magnétique, le fer garde quelque temps la qualité qu’il en a reçue. Notre auteur croit que, de même, certaines actions exercées par les astres sur les corps que composent les éléments « seraient conséquences de certaines formes ou vertus imprimées dans les corps composés d’éléments par les agents supérieurs. » De ces actions là, d’ailleurs, il ne cite point d’exemple.
Les agents supérieurs peuvent, croît-il, mouvoir d’une autre façon les corps composés par les éléments. « Les agents supérieurs, ceux qui surpassent la nature des éléments et des corps que forment ceux-ci, ce ne sont pas seulement les corps célestes, mais aussi les substances séparées supérieures. De la part de celles-ci, comme de la part de ceux-là, on rencontre, dans les corps inférieurs, des actions qui ne procèdent point d’une forme imprimée dans ces corps inférieurs, mais qui proviennent uniquement de la force motrice (motio) émanée des agents supérieurs. Lorsque l’eau de la mer flue et reflue, si elle reçoit en partage ce mouvement, ce n’est pas à cause d’une propriété que l’élément aqueux tiendrait de la vertu de la Lune par le moyen d’une certaine forme qui lui serait imprimée; c’est seu-
1. Sancti Thomæ Aquinatis Opusculnm XXXIV : De occultis operibus naturæ, ad quemdam mililem.
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lement par suite de la forme motrice (motio) qui provient de la Lune ; c’est par cette force que la Lune meut l’eau. »
Celui qui posait cette distinction ne manquait point de clairvoyance. A côté des actions électriques ou magnétiques que les astres peuvent exercer sur les corps terrestres, à condition de les électriser ou de les aimanter par influence, ne considérons-nous pas la force de gravitation par laquelle ils meuvent ces corps sans leur communiquer aucune propriété nouvelle, et ne croyons-nous pas que les marées sont un effet de cette force ?
Nous voici pleinement instruits de tout ce que Saint Thomas entendait affirmer lorsqu’il formulait sa première thèse : « Les corps du monde inférieur sont régis par Dieu au moyen des corps célestes. »
A cette première thèse, le Doctor communis fait succéder celle que voici 1 : « Les corps célestes ne peuvent être causes de ce qui concerne l’intelligence. »
La raison qui justifiait la première thèse justifie également la seconde. L’ordre providentiel veut que les êtres inférieurs soient régis par les êtres supérieurs ; voilà pourquoi les corps sublunaires obéissent au gouvernement des astres ; mais voilà en même temps pourquoi les intelligences ne sauraient être dirigées par les corps célestes.
Les corps, d’ailleurs, n’agissent que par le mouvement ; les intelligences et les âmes qui, par elles-mêmes, sont hors du mouvement, n’en sauraient éprouver aucune influence. Les effets des mouvements célestes sont soumis au temps ; l’intelligence, dont l’opération fait abstraction du temps aussi bien que du lieu, ne saurait être soumise aux mouvements célestes.
« De tout cela, voici ce qu’il faut conclure : Admettre que les corps célestes sont la cause qui nous fait connaître, c’est une suite de l’opinion des philosophes qui regardaient l’intelligence comme ne différant point du sens... Or il est manifeste que cette opinion est fausse. Elle est donc également fausse celle qui regarde les corps célestes comme étant la cause directe de notre opération intellectuelle. »
La thèse que Saint Thomas a établie en second lieu, conduit tout aussitôt à celle qu’il formule en troisième lieu 2: «Les corps
1. Sancti Thom« Aquinatis Sunvna tontra Genllles, 11b. III, eap. LXXXIV : Quoi! corpora cælestia non imprimant in intellectus nostros.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. III, cap. LXXXV : Quod corpora eaelestia non sunt causæ voluntatum et elctionum nostrarum.
362 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
célestes ne sont pas causes de nos vouloirs et de nos choix. »
« La volonté, en effet, réside en la partie intellectuelle de l’âme ; si donc les corps célestes ne peuvent produire directement aucune impression dans notre intelligence, comme nous l’avons montré, ils ne pourront, non plus, rien imprimer dans notre volonté. »
A cet argument en faveur de sa thèse, Saint Thomas d’Aquin en joint bon nombre d’autres ; n’en citons qu’un, qui nous fera souvenir d’Alexandre d’Aphrodisias 1 :
« Nulle faculté n’est donnée en vain à quelque chose que ce soit. Mais, à l’égard de toutes choses, l’homme a la faculté d’examiner et de juger quelle œuvre il lui est loisible d’accomplir, soit qu’il se propose d’user des choses extérieures, soit qu’il s’agisse d’admettre ou de repousser les passions intérieures ; or cette faculté serait vaine si notre choix était causé par les corps célestes qui ne tombent pas sous notre pouvoir ; il n’est donc pas possible que les corps célestes soient causes de notre choix. »
Saint Thomas d’Aquin a déclaré que les corps célestes ne peuvent rien imprimer directement dans notre intelligence, qu’ils ne peuvent directement faire impression sur notre volonté et en déterminer les choix. Prenons bien garde à la présence de cet adverbe : directement ; aux propositions précédentes ; cette présence apporte de graves restrictions.
« Bien que les corps célestes 2 ne puissent être, directement , causes de notre opération intellectuelle, il faut savoir, toutefois, qu’ils y coopèrent indirectement dans une certaine mesure. Sans doute, notre intelligence n’est pas une faculté corporelle ; cependant, en nous, l’opération de l’intelligence ne peut s’accomplir sans la coopération de facultés corporelles qui sont l’imagination, la mémoire et l’attention... Si quelque indisposition du corps vient gêner l’œuvre de ces facultés, l’opération de l’intelligence s’en trouve entravée ; c’est ce qu’on voit chez les gens atteints de folie, de léthargie ou d’autre chose semblable. Pour la même raison, la bonne disposition du corps rend l’homme apte à faire œuvre d’intelligence, parce que les dites facultés sont alors plus vigoureuses...
» Or la disposition du corps humain est soumise aux mouve-