L’ASTROLOGIE CHRÉTIENNE
Guillaume d’Auxerre. — les Théologiens du xme siècle et l’Astrologie. — Alexandre de Alès. — Albert le Grand. — Saint Bonaventure
Les théologiens les plus autorisés qui se rencontrent au xme siècle gardent tous, à l’égard de l’Astrologie, une même attitude.
Tous, ils admettent que les mouvements des astres exercent, sur les corps d’ici-bas, de multiples actions et y déterminent de nombreux changements.
Tous, ils leur refusent aucune efficace sur les âmes raisonnables dont les volontés demeurent, à l’égard des phénomènes célestes, exemptes de toute contrainte.
D’ailleurs, le libre choix de notre volonté serait chose vaine si, dans le monde des corps, certaines opérations n’étaient en notre pouvoir ; il faut donc que le monde même des corps inférieurs échappe en partie à la loi nécessaire imposée par les circulations des orbes, il faut qu’il y reste quelque contingence.
En revanche, s’il est vrai que notre volonté n’éprouve, de la part des astres, aucune influence qui la détermine directement, il est véritable aussi que les mouvements célestes modifient le tempérament et la complexion de notre corps et, par là, peuvent incliner notre libre arbitre en tel sens ou en tel autre, sans aller cependant jusqu’à lui imposer le choix qu’il fait.
Telles sont les quatre thèses que les théologiens s’accordent à soutenir ; ils ne se distinguent guère les uns des autres que par des nuances, selon que la divination astrologique exerce sur leur raison un attrait plus ou moins fort.
Ecoutons, tout d’abord, un contemporain de Guillaume
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d’Auvergne, celui qui, plus indulgent que l’Évêque de Paris aux doctrines professées par Aristote et par ceux de sa suite, souhaitait d’allier ces doctrines au dogme catholique et avait été, par Grégoire IX, chargé de réaliser cette alliance ; nous avons nommé Guillaume d’Auxerre.
Guillaume d’Auxerre ne met pas en doute l’action exercée par les astres sur les choses d’ici-bas ; le principe sur lequel repose l’Astrologie judiciaire lui paraît donc exact ; mais, dans la pratique, les astrologues se trompent souvent dans leurs prédictions, à cause de l’extrême complication des influences qui concourent ou qui se contrarient.
C’est bien le sens d’un premier passage 1.
Au cours des objections qu’il prévoit contre une opinion qu’il entend soutenir, Guillaume écrit :
« De même qu’en un miroir, les anges connaissent l’avenir, de même, dans les étoiles et dans les astres errants, les hommes peuvent connaître les évènements futurs. Or un astronome pourrait être si parfait, si pleinement illuminé, qu’il connût tous les évènements futurs. »
A cette affirmation, la solution de l’objection se contente d’apporter la restriction que voici :
« Aucun homme ne saurait être si expert en astronomie qu’il ne se trompât fréquemment, à cause de la multitude infinie des circonstances particulières qu’il lui serait nécessaire d’observer. Cela, Dieu l’a fait en vue d’instruire cet astronome, de le rendre humble, afin qu’il y trouve une marque de son imperfection. »
La pensée qu’exprime ce passage se retrouve un peu plus loin, et sous une forme plus explicite 2.
« Par ce qui précède, écrit Guillaume, il est manifeste que les choses d’ici-bas, en tant qu’elles sont douées de la végétation et du sens, végètent et reçoivent le sens selon le cours des choses d’en haut. Ceux donc qui, de ce qui doit advenir à celles-là, jugent celles-ci, jugent avec rectitude, car ils jugent des effets par les causes. — Manifestum est quod inferiora, inquantum
1. Summa aurea in quatuor libros sententiarum : a subttlissimo doctore Magistro Guillermo altissiodorensi édita... Colophon : Explicit summa aurea in quatuor libros sententiarum : a subtilissimo doctore magistro Guillermo altissiodorensi édita : impressa parisijs impensis Nicolai vaultier et Durandi gelier : aime universitatis parisiensis librariorum. Anno domini millesimo quingentesimo die tertia mensis. Aprilis ante pascha. — Lib. II, tract. V, quæst. IV : Utrum aliquis angélus adeo limpidum habeat visum quod in speculo videat omnia ; fol. XLVII, col. d.
2. Guii.lermi Altissiodorensis Op. laud., lib. II, tract. VII : De operibus sextœ dlel ; éd. cit., fol. LV, col. d, et fol. LVI, col. a.
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surit vegetabilia et sensibilia, vegetantur et sensificantur secundum motus superiorum. Ergo qui de illorum eventibus judicant secundum ilia, recte judicant tanquam de effectibus per causas. »
A cette doctrine, notre auteur fait une objection qu’il emprunte à Saint Augustin ; tous les grains qui, à la même heure, ont été serrés dans un champ ne se développent pas de la même manière ; il semble donc que la végétation de ces grains ne soit pas régie par le cours des astres.
« A cela, poursuit-il, il faut répondre que ceux qui, sur l’avenir portent de semblables jugements méritent reproche à deux sujets.
» Le premier sujet de reproche, c’est la curiosité. Us dépensent une étude excessive et une recherche plus que vaine à poursuivre ce qu’il est impossible ou très difficile, dans l’état où nous sommes, de connaître avec certitude. Sans doute, certaines choses d'ici-bas sont, sous un certain rapport ( secundum aliquid), causées par les choses d’en-haut ; mais tant d’accidents, tant de circonstances accessoires viennent mettre entraves que c’est à peine si la vérité peut être discernée et examinée.
» Ainsi les astronomes disent qu’on doit juger de la complexion d’un homme par le signe qui est ascendant au moment de la naissance de cet homme... Cela peut bien être vrai et n’est pas en opposition avec la vérité (Quod bene potest esse verum nec abhorret a veritate). Mais cette action du signe ascendant peut être empêchée par des circonstances fortuites presque innombrables. C’est donc curiosité inutile que de trop scruter ces questions et d’accorder à ces jugements une confiance trop grande. Ces empêchements qui surgissent de divers côtés sont la raison pour laquelle Saint Augustin fait l’objection des semences...
» En second lieu, parmi ceux qui se vantent d’avoir quelque connaissance de l’avenir, il en est dont il nous faut réfuter les prétentions ; ce sont ceux qui, comme les généthliaques, ne se contentent pas d’affirmer qu’un ordre naturel règne sur les choses naturelles, mais qui font de la nature l’ordinatrice et la dominatrice des mouvements volontaires ; ceux-ci encourent l’accusation d’infidélité, car ils bannissent le libre arbitre ; au contraire, il est véritable et certain, il est très connu en Astronomie, que Dieu et l’esprit (animus) ont domination sur les astres. » Et Guillaume d’Auxerre d’emprunter à Saint Augustin la réfutation du fatalisme des généthliaques.
Que l astrologue, donc, ne prétende pas soumettre à ses pré-
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dictions les décisions du libre arbitre ; on le laissera libre de porter des jugements sur tous les autres évènements d’ici-bas ; on reconnaître la justesse du principe auquel s’appuie son art ; on l’avertira seulement que l’extrême complexité des circonstances dont il lui faudrait tenir compte lui permet malaisément, de ce principe juste, de tirer des conclusions certaines. Telle paraît être l’opinion de Guillaume d’Auxerre touchant l’Astrologie.
Alexandre de Alès se demande 1, à propos de la création des luminaires et des étoiles. « comment ils sont dans le ciel à titre de signes... En outre, si le soleil, la lune et les planètes sont signes des évènements qui se produisent dans les choses d’icibas, ne déterminent-ils pas les causes de ces évènements ? Et s’ils sont causes ou signes de ces évènements, desquels le sontils ? N’est-ce pas de tous ? »
En faveur du dogme astrologique qui soumet le monde inférieur tout entier au gouvernement des orbes, Alexandre invoque quelques raisons, banales en son temps. A l’encontre de ces raisons, il invoque l’autorité de Saint Jean Damascène, dont il rapporte en entier le texte que nous avons précédemment cité.
Que les astres soient signes de certains évènements sublunaires, il ne le met pas en doute : « Parmi les signes qui sont au Ciel, il faut distinguer les signes principaux, qui sont dans le Zodiaque, et ceux qui, vers le Nord ou vers le Sud, s’écartent du Zodiaque ; ils sont tous déterminés par des étoiles ; on les nomme images parce qu’ils sont formés par des constellations. On dit qu’ils sont des signes parce qu’ils fournissent certaines indications touchant les choses d’ici-bas. De même, selon la diversité de leur mouvement et de leur disposition relative, les cinq planètes ont une certaine signification touchant les choses d’ici-bas. Mais ce sont surtout le Soleil et la Lune qui jouent le rôle de signes. »
Mais les astres sont-ils simplement signes des changements qui se manifestent dans le monde sublunaire, ou bien en sontils causes ? Saint Jean Damascène avait formellement rejeté cette proposition-ci pour s’en tenir à celle-là ; Alexandre de Alès veut, avec les « philosophes », accorder que les astres sont véritablement causes de certains évènements d’ici-bas ; il ne veut pas, cependant, méconnaître l’autorité de Jean de Damas ;
1. Alexandri de Alès Sunvna, pars secunda, quæst LII, art. II.
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voici donc par quelle distinction il pense concilier les deux opinions :
« Sauf avis meilleur, on doit, ce me semble, dire ceci : Le mot cause se dit de deux façon. D’une première façon, on appelle cause ce qui, infailliblement et toujours, produit son effet ; ou, tout au moins ce, faute de quoi l’effet ne se produit point. D’une autre façon, on appelle cause une chose par le moyen de laquelle un effet est produit la plupart du temps.
» De la première façon, je ne crois pas que les astres soient causes des évènements d’ici-bas ; en effet, ils ne produisent pas toujours ces effets conformément à la disposition qu’ils affectent ; parfois, lorsqu’il est utile de le faire, la volonté de Dieu produit ces effets sans que les astres aient la disposition appropriée.
» Mais de la seconde façon, on peut dire que les astres sont causes [des changements sublunaires], car ils coopèrent à la génération ou à la destruction de certaines choses.
» Par là, on peut résoudre la contradiction entre Jean Damascène et les philosophes. Damascène parle de la cause considérée d’une manière absolue (simpliciter). Les philosophes, au contraire, parlent de la cause prochaine, qui produit son effet fréquemment, [mais non toujours] ; il arrive, par exemple, qu’il y ait sécheresse en hiver et abondance de pluie en été ; on en peut dire autant de la chaleur et du froid. »
Les astres, donc, sont non seulement signes de certains changements du monde inférieur, mais encore ils en sont causes, pourvu que l’on entende par là des causes qui ne sont pas entièrement nécessitantes et dont l’efficace souffre des exceptions. « Toutefois, ils ne sont ni signes ni causes de toutes choses. Comme le dit Jean Damascène, ils sont signes de la sécheresse du froid, etc ; mais, comme le dit le même Damascène dans le texte qui a été cité ci-dessus, ils ne sont pas signes de ce qui provient en propre de l’âme raisonnable.
» Les philosophes trouvent que les astres signifient, en certains hommes, la colère, la folie, le larcin. Voici ce qu’il faut répondre : Les luminaires déterminent un certain changement dans l’air et dans les autres corps ; par là, ils produisent aussi un changement dans notre propre corps ; mais, par son libre arbitre, l’âme raisonnable incline à suivre le changement que le corps éprouve ; de ce changement, donc, peuvent résulter, du côté de l’âme, certaines dispositions ; mais de ces dispositions, c’est l’âme même qui est cause ; ce n’est pas d’une manière
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nécessaire, en effet, qu’elle penche dans le sens des impressions et des passions éprouvées par le corps et qu’elle les suit. »
Dans la doctrine d’Alexandre de Alès, nous reconnaissons nettement les quatre thèses que nous avions formulées.
Que les astres ne soient pas les causes nécessitantes et uniques de tout ce qui se fait sous la sphère de la Lune ; que l’action de ces causes se combine avec l’efficace d’autres causes, indépendantes des premières et qui ont leur siège dans le monde inférieur, c’est une doctrine qu’Alexandre de Alès avait déjà rencontré l’occasion d’émettre. Il avait, en effet rappelé cette opinion qu’il attribuait au Philosophe 1 :
« Les corps supérieurs ont chacun leur révolution ; selon la diversité que présente la disposition de ces corps les uns par rapport aux autres, des effets différents en proviennent. »
« Si donc des positions et configurations semblables se reproduisent, poursuit notre auteur, est-ce qu’il en proviendra, de nouveau, un effet semblable ? S’il en était ainsi, toutes choses se trouveraient rappelées à leur état primitif lorsque la Grande Année serait révolue ; on appelle, en effet, Grande Année, le temps au bout duquel toutes les étoiles atteignent de nouveau l’état à partir duquel elles ont, pour la première fois, commencé de se mouvoir. »
A l’encontre d’une telle doctrine, Alexandre fait cette objection :
« Les effets qui procèdent en ce monde-ci ne procèdent pas seulement des causes supérieures, mais aussi des causes inférieures ; lors-même, donc, que les causes supérieures reviendraient toutes à un état semblable, les causes inférieures ne reviendraient pas semblablement et, par conséquent, l’effet ne serait point le même ; car en cette circonstance, les effets suivent plutôt la cause inférieure que la cause supérieure. »
Dès là que les astres ne sont plus que d’une manière partielle causes des évènements de ce monde ; qu’il y a, sous la sphère de la Lune, des causes autonomes soustraites au gouvernement nécessaire des circulations d’en-haut, l’axiome péripatéticien sur lequel reposait l’Astrologie perd sa rigidité ; il devient compatible avec une religion qui croit au libre arbitre humain et requiert, dans le Monde, une part de contingence. C’est bien ce qu’admettait Albert le Grand.
1. Alexandri de Ales Summa, pars secunda, quæst. XIV, art. I.
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Les astres, se demande-t-il \ sont-ds signes des évènements qui se produisent ici-bas? A l’encontre de la réponse affirmative, il prévoit cette objection :
« Ou bien ils jouent Je rôle de signe parce qu’ils jouent celui de cause, ou bien non.
» Si oui, comme leur mouvement est nécessaire, il semble que ce signe soit la cause nécessaire des évènements, ce que ne dit aucun catholique.
» Si, au contraire, ils sont signes mais non causes, ce qu’ils signifient se doit ramener à quelque autre chose qui soit cause de l’évènement signifié ; ce quelque chose ne peut être qu’un corps immortel, perpétuel et premier ; avant le Ciel, donc, il existe un tel corps, ce qui est faux. »
En dépit de cette objection, Albert répond à la question posée :
« Je pense devoir accorder que les astres sont, à la fois, signes et causes motrices des êtres soumis à la génération qui réside ici-bas.
» Quant à cette objection : Ce sont donc des causes nécessaires, disons qu’elle est sans valeur. En effet, bien que les étoiles se meuvent toujours de la même manière, elles ne sont pas toujours disposées de la même manière à l’égard des choses d’ici-bas ; pourtant, les effets des étoiles peuvent se trouver empêchés par des dispositions contraires. C’est ce qu’entend Ptolémée, dans son Centiloquium, lorsqu’il dit : « Le savant a domination sur les astres. » Il exerce cette domination en communiquant aux corps des dispositions contraires à celles que produisent le mouvement des étoiles. »
La solution de cette question conduit Albert le Grand à l’examen de cette autre : « Les étoiles ont-elles domination sur le libre arbitre. a»
« Selon l’enseignement des Saints, répond-t-il, elles ne jouent nullement le rôle de causes à l’égard du libre arbitre; les philosophes ne disent pas non plus qu’elles jouent le rôle de causes à l’égard du libre arbitre, si ce n’est de la manière qui a été prouvée en premier lieu. » — Cette action des astres sur la volonté, admise par les philosophes, avait été caractérisée de la manière suivante : « La volonté dépend à un haut degré de la^complexion de l’homme; sQdonc les astres ont pouvoir sur
1. Alberti Magni Scriptum in secundo Sententiarum. Dist. XV, art. IV : Qualiter sol et Luna sint in signa et ternpora.
2. Alberti Magni Op. laud., art. VI : Utrum stellæ habeant dominium super llberum arbitrium.
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les complexions des corps, il paraît qu’elles ont aussi pouvoir sur la complexion de l’âme et sur le libre arbitre. » — L’action des astres sur le libre arbitre ne s’exerce donc « que par contrecoup ( per consequens), en tant que la complexion [du corps] entraîne et incline le libre arbitre vers certains actes. »
» Partant si les astrologues peuvent pronostiquer les évènements qui surviendront dans la vie d’un homme, il faut répéter avec Saint Augustin que ces connaissances « leur ont été plutôt révélées par les démons que par les mouvements des corps supérieurs. Nous pouvons dire, toutefois, que rien n’empêche la faiblesse qui doit affecter le développement d’une certaine vie d’être marquée de force et d’être soutenue par les astres ou bien, au contraire, de trouver en eux un empêchement ; mais on n’en peut dire autant du libre arbitre ; en sorte que l’action causale des astres commence par le corps et n’atteigne point l’âme si ce n’est par l’intermédiaire de l’inclination qui vient du corps. »
Ces propos d’Albert le Grand sont extrêmement semblables à ceux que tient Saint Bonaventure.
« Les divers luminaires, demande Saint Bonaventure \ produisent-t-ils sur les choses corporelles, des impressions diverses ? »
« Les luminaires célestes, répond-t-il, font impression sur les éléments et sur les corps formés au moyen de ces éléments; et je ne dis pas une impression unique, mais une impression aux modes multiples...
» On objecte qu’ils ne font aucune impression parce qu’ils ne sont que des signes. A cela, il nous faut répondre : L’Écriture ne dit pas qu’ils aient seulement pour objet de signifier; non seulement ils ont le pouvoir de signifier la cause, mais ils en ont l’efficace. Si l’Écriture exprime qu’ils sont des signes plutôt que des causes, c’est parce qu’ils ne sont ni causes nécessaires ni causes suffisantes ; voilà pourquoi elle leur attribue de préférence le rôle de signes. »
« Ces impressions 1 2 des luminaires ont-elles quelque effet sur la diversité des mœurs humaines ? »
« Que les astres jouent le rôle de causes dans les mœurs des
1. Sancti Bonaventuræ In secundum librum Sentenliarum disputata , dist. XIV, pars V, quæst. II : Utrum diversa luminaria habeant diversas impressiones super corporalia.
2. Saint Bonaventure, loc. cit., quæst. III : Utrumex impressionibus luminarium causetur in hominibus diversitas inorum.
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hommes et dans la venne des évènements futurs, cela se peut entendre de deux manières ; ou bien on peut entendre qu’ils sont causes nécessaires et suffisantes; ou bien on peut entendre qu’ils sont seulement causes prédisposantes et contingentes.
« Si on l’entend de la première manière, il est faux [ qu’ils soient causes des mœurs des hommes et des évènements futurs] ; il y a plus ; c’est une opinion hérétique et diabolique ; elle répugne à la fois à la Religion chrétienne, au témoignage du sens et à la raison...
» Si l’on dit, au contraire, que les diverses configurations des astres changent les mœurs des hommes, mais d’une manière contingeante et par les dispositions qu’elles produisent, cette affirmation peut contenir une vérité qui ne répugne ni à la foi ni à la raison ; il est évident, en effet, que les changements dans la disposition du corps font beaucoup pour les variations qu’éprouvent les affections et les mœurs de l’âme; car, la plupart du temps, l’âme imite la complexion du corps. »
Les théologiens du xme siècle et l’Astrologie (suite) N
Saint Thomas d’Aquin
La doctrine qu’ Alexandre de Alès, Albert le Grand, Saint Bonaventure ont esquissée touchant l’Astrologie a été amplement développée par Saint Thomas d’Aquin. Au perfectionnement de cette doctrine, le Doctor commuais revient dans nombre d’ouvrages ; il en est un, en particulier, où elle est présentée sous forme d’un système coordonné, dont toutes les parties sont exactement reliées les unes aux autres; c’est la Somme contre les Gentils 1 ; c’est donc à cet ouvrage que nous demanderons le plan suivant lequel il nous la faut disposer, quittes à enrichir notre analyse de maint détail emprunté aux autres écrits de Thomas d’Aquin 2.
1. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, capp. LXXXII
ad XCIII.
2. Nous nous garderons soigneusement de rien emprunter à l’opuscule intitulé : De lato, car cet opuscule est apocryphe (p. Mandonnet, Des écrits authentiques de Saint Thomas d’Aquin, Extrait de la Revue Thomiste, 1909-1910, p. 130 du tirage à part). Le ms. n° 238 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève l’intitule : De fatu secundum Albertum.
La première proposition que l’auteur s’attache à établir, c’est celle-ci x: «Les corps du nom inférieur sont régis par Dieu au moyen des corps célestes. » Quelques-unes des preuves invoquées se peuvent, par l’intermédiaire du Livre des causes ou d’Avicenne, se rattacher à la tradition néo-platonicienne ; mais la partie essentielle de l’argumentation reproduit celle qu’Aristote avait donnée à la fin du vme livre de sa Physique.
Mais à ces preuves philosophiques, Thomas d’Aquin, afin d’établir l’orthodoxie de sa doctrine, joint le recours à l’autorité des Docteurs catholiques 1 2 ; il cite cite divers textes, parmi lesquels ceux-ci, qui sont de Denys le pseudo-Aréopagite, et qu’il reprend souvent dans ses autres ouvrages :
« Les essences célestes intellectuelles 3 émettent d’abord en elles-mêmes l’illumination reçue de Dieu; puis elles nous transmettent les manifestations qui nous sont supérieures. »
« Le Soleil confère le pouvoir d’engendrer aux corps visibles 4 ; il les meut vers la vie, les nourrit, les accroît, les perfectionne, les purifie et les renouvelle. »
Pour rendre chrétienne la supposition que les astres meuvent les corps de ce bas monde, ces textes peuvent sembler des preuves médiocres. Thomas d’Aquin s’en contente.
Dans la Somme contre les Gentils, il se borne à déclarer que Dieu gouverne les corps du monde sublunaire par l’intermédiaire des corps célestes ; il ne pénètre pas dans le détail de ce gouvernement ; U le fait dans d’autres ouvrages.
Dieu, ne se borne pas à gouverner les corps inférieurs par l’intermédiaire des corps supérieurs, mais encore il gouverne les créatures corporelles par les créatures raisonnables. « Parmi ces créatures 5, les plus proches de Dieu sont les créatures raisonnables, qui sont, vivent et connaissent à la ressemblance de Dieu; aussi la divine Bonté leur confère-t-elle non seulement le pouvoir d’influer sur les autres êtres, mais encore le privilège de garder le mode même d’influence que Dieu emploie, le pouvoir d’influer d’une manière volontaire et non par nécessité de nature. Dieu gouverne donc, toutes les créatures
1. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. LXXXII : Quod inferiora corpora reguntur a Deo per corpora cælestia.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Op. laud., lib. III, cap. LXXXIII : Epilogus prædictorum.