Sancti Thom.e Aquinatis Op. laud., lib. III, cap. LXXXV
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
occasions, qu’elle soient extérieures ou intérieures, ne sont pas la cause nécessaire de notre choix ; par sa raison, l’homme peut soit leur résister, soit leur obéir. »
Bien rares, cependant, sont ceux qui trouvent dans leur raison la force de résister à ces impressions astrales ; le grand nombre se laisse entraîner par elles.
« Ils sont nombreux, ceux qui suivent ces impulsions naturelles ; ce sont seulement les sages, c’est-à-dire le petit nombre, qui ne suivent point les occasions de mal agir. »
« La plupart du temps, dit encore Saint Thomas 1, la multitude suit les inclinations naturelles, car la foule des hommes acquiesce à ses passions ; les sages, toutefois, surmontent les passions et les inclinations dont nous venons de parler. Partant, que l’action se produise dans le sens où incline le corps céleste, cela est plus probable lorsqu’il est question d’une multitude que lorsqu’il s’agit d’un homme particulier, qui peut-être, par sa raison, surmonte cette inclination. Il en serait de même si l’on considérait une multitude d’hommes bilieux ; il arriverait difficilement qu’elle ne se laissât pas entraîner à la colère, bien que cela puisse arriver plus facilement pour un seul homme. » Quelle conclusion doit-on tirer de là touchant la légitimité des prédictions astrologiques ? Cette conclusion, elle se trouve formulée dans un livre attribué à Ptolémée :
« Voilà pourquoi, écrit Saint Thomas 2, Ptolémée dit dans le Centiloquium :
« L’âme du sage vient en aide aux étoiles. » Et aussi :
« L’astrologue ne pourra, par l’inspection des étoiles, donner y> des jugements, s’il ne connaît bien la force et la complexion » de l’âme. »
Et encore :
« L’astrologue ne doit pas prédire des effets particuliers, mais des effets universels. »
» Car, l’impression des étoiles produit tout son effet dans la majorité des hommes qui ne résistent point à l’impression venue du corps ; mais elle ne le produit pas toujours en tel ou tel qui peut-être, par sa raison, résiste à l’inclination naturelle. »
Voilà donc les astrologues autorisés à donner des prédictions même au sujet de faits où la volonté humaine intervient, pourvu
1. Sancti Thomæ Aquinatis Quæstio disputata de Providentia, art. X : Num humani actus a divina Providentia gubernentur méd is corporibus cælestibus.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. LXXXV.
l’astroi.ogie chrétienne
qu’ils se contentent de prédictions d’ordre général et qu’ils admettent la possibilité d’exceptions particulières.
A plus forte raison seront-ils en droit d’émettre des pronostics dans les circonstances où la libre détermination de la volonté humaine n’a point de part ; à plus forte raison, par exemple, pourront-ils annoncer à l’homme la bonne ou la mauvaise fortune.
La fortune, bonne ou mauvaise, qui doit se rencontrer dans la vie d’un homme est, en effet, régie par les constellations.
« Les bonheurs extérieurs qui nous arrivent naturellement, par réduction à l’acte de quelque puissance, les tenons-nous des anges qui meuvent les corps célestes ? » demande Jean de Verceil L Et Saint Thomas de déclarer : «Je dis que la réponse à cette question-là dépend encore de ce qui a été précédemment posé. Être amené naturellement de la puissance à l’acte, c’est la môme chose que d’être mû naturellement ; si donc tout mouvement naturel des corps inférieurs est causé par le mouvement des corps supérieurs, il en résulte que les bonheurs de ce genre proviennent du ministère des anges qui meuvent les corps célestes. »
La doctrine contenue dans cette courte réponse se trouve détaillée par la Somme contre les Gentils. L’auteur examine 1 2 « en quel sens on peut dire d’un homme qu’il a une heureuse fortune, et comment les causes supérieures viennent en aide à l’homme. »
« On dit qu’un homme a une bonne fortune lorsqu’il lui arrive quelque bien sans qu’il ait eu l’intention de l’acquérir ; ainsi en est-il si, fouillant dans un champ, il trouve un trésor qu’il ne cherchait pas...
» Par son corps, l’homme est subordonné aux corps célestes, par son intelligence aux anges, par sa volonté à Dieu. Une chose lui peut donc advenir sans qu’il en ait l’intention, parce que cette chose est conforme à l’ordre des corps célestes ou à une disposition voulue des anges ou encore à la volonté de Dieu. Dieu seul, en effet, coopère directement aux choix que fait un homme ; l’action des anges, toutefois, coopère à un certain degré, sous forme de persuasion, au choix de cet homme ;
1. Sanctl Thomæ Aquinatis Opusculum X : Responslo ad Magistrum Joannem V ercellensem de articulis XL II ; art. IX.
2. Sancti Thomæ Aquinatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. XCII : Quomodo dicitur aliquis bene fortunatus, et quo modo adjuvatur homo ex superioribu»
•ausit.
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l’action des corps célestes y coopère également comme prédisposante ; en effet, les impressions corporelles produites par les corps célestes dans notre corps nous disposent à faire certains choix.
» Quand donc un homme, par l’impression des corps célestes et des causes supérieures, se trouve, de la manière qui vient d’être dite, incliné à prendre quelque détermination qui lui sera utile et dont, cependant, il ignore l’utilité, ...on dit que cet homme a une bonne fortune ; il a, au contraire, une mauvaise fortune quand les causes supérieures l’inclinent à choisir quelque chose qui lui doit être fâcheux.
» Il est un point à considérer : Les impressions que les corps célestes font en notre corps y sont causes de certaines dispositions naturelles ; aussi, en vertu de la disposition que le corps céleste a laissée dans son propre corps, un homme n’est pas seulement dit objet d’une bonne ou d’une mauvaise fortune ; il est dit bien né ou mal né...
» Il est un autre point à considérer. Le corps céleste ne nous dispose à faire tel ou tel choix qu’en produisant dans notre corps des impressions qui nous incitent à choisir à la façon dont les passions nous poussent à prendre une détermination ; partant, la disposition qui provient, en nous, des corps célestes y est sous la forme d’une passion ; ainsi en est-il quand la haine, l’amour, la colère ou quelque sentiment analogue nous induit à faire un certain choix...
» Les événements fortuits sont ceux qui nous adviennent sans que nous en ayons l’intention ; or les biens de l’ordre moral ne peuvent exister en l’absence d’intention, car c’est dans l’intention même qu’ils consistent ; à l’égard de ces biens, donc, un homme ne peut être l’objet d’une bonne ou d’une mauvaise fortune. Mais sous le rapport de ces biens, un homme peut être bien né ou mal né, parce que la disposition naturelle de son corps le rend apte à choisir ce qui est vertueux ou ce qui est vicieux. Au contraire, à l’égard des biens extérieurs qui peuvent advenir à un homme sans qu’il ait eu l’intention de les acquérir, on peut dire d’un homme qu’il est l’objet d’une bonne fortune, et qu’il est bien né, et qu’il est gardé par les anges, et qu’il est gouverné par Dieu.
» Des causes supérieures, l’homme peut encore recevoir un secours d’un autre genre touchant l’issue de ses actions.
» L’homme, en effet, n’a pas seulement à prendre une déter-
l'astrologie chrétienne
mination ; il lui faut aussi exécuter ce qu’il a décidé de faire ; dans J’une comme dans l’autre de ces opérations, il peut être soit aidé, soit empêché par les causes supérieures.
» Il est dans son choix comme nous l’avons dit précédemment, soit parce que les corps célestes le prédisposent à faire un certain choix, soit que la garde des anges éclaire son intelligence, soit que l’opération divine l’incline dans un certain sens.
» Il l’est aussi dans l’exécution de sa décision parce qu’une cause supérieure lui peut communiquer la force et l’efficace propres à accomplir son choix. Cette efficace lui peut venir non seulement de Dieu ou des anges, mais aussi des corps célestes, en tant, du moins, que cette efficace est susceptible de résider dans un corps. Il est manifeste, en effet, que les corps inanimés eux-mêmes peuvent recevoir des corps célestes certaines forces, certaines efficaces en sus de celles qui résultent des qualités actives et passives des éléments ; il n’est pas douteux, d’ailleurs, que celles-ci même ne soient soumises aux corps célestes ; si l’aimant attire le fer, il le doit à une vertu du corps céleste ; de même en est-il d’autres vertus occultes que possèdent certaines herbes et certaines pierres. Rien n’empêche donc qu’un homme tienne de l’impression faite par le corps céleste quelque efficace, propre à l’exécution de certaines opérations, que les autres n’ont pas ; qu’un médecin, par exemple, ait une efficace particulière pour guérir, un cultivateur pour planter, un soldat pour vaincre. »
Nous avons ici une justification complète et systématique des croyances dont se réclament les astrologues ; celui qui, par un horoscope, juge si un homme est bien né ou mal né ; celui qui, par l’inspection des astres, prétend découvrir les trésors cachés peuvent également s’autoriser de Saint Thomas d’Aquin.
Celui-ci, d’ailleurs, déclare formellement qu’il est licite de recourir aux prédictions des astrologues pourvu qu’on ait soin de sauvegarder le libre arbitre.
« Sachez tout d’abord, écrit-il à un de ses frères en Saint Dominique \ que la vertu des corps célestes va jusqu’à produire des changements dans les corps d’ici-bas. Aussi Saint Augustin dit-il, dans La Cité de Dieu : « On peut prétendre sans une » absurdité absolue que certaines influences astrales atteignent » les seules propriétés des corps. » Il n’y a donc aucun péché
1. Sancti Tiiom.k Aquinatis Opusculum XXVI : De judiciis aslrorum ad fratrem Reginaldum Ordinis Prœdicatorum, socium suum charissimum.
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à user des jugements astrologiques pour pronostiquer des effets corporels, tels la tempête ou le temps serein ; la santé du corps ou la maladie ; la fécondité ou la stérilité des moissons, et autres choses semblables qui dépendent de causes naturelles et corporelles. Tous les hommes, en vue de prévoir de semblables effets, usent de quelque observation des corps célestes ; le cultivateur sème ou moissonne à certaines époques qu’il reconnaît par le mouvement du Soleil ; les marins évitent de prendre la mer dans la pleine lune ou dans la nouvelle lune ; les médecins, dans l’étude des maladies, observent des jours critiques qui sont déterminés par le cours du Soleil et de la Lune. Il n’y a donc aucun inconvénient à user de jugements astrologiques qui concernent des effets corporels et qui ont pour fondement l’observation de propriétés plus cachées des étoiles.
» Mais voici ce qu’il faut tenir pour absolument sur : La volonté de l’homme n’est pas soumise à une nécessité imposée par les astres ; sinon le libre arbitre périrait ; les bonnes œuvres ne pourraient plus être imputées à l’homme comme méritoires ni les œuvres mauvaises comme coupables. Tout chrétien doit donc tenir pour très certain que ce qui dépend de la volonté de l’homme, telles toutes les œuvres humaines, ne saurait être soumis à la volonté imposée par les astres. »
Saint Thomas d’Aquin a invoqué l’autorité de Saint Augustin. Il est un point, en effet, où s’accordent ces deux saints, et ce point est celui-ci : Les principes de l’Astrologie n’intéressent la doctrine chrétienne que dans la limite où, à la volonté libre de l’homme, ils substitueraient une inéluctable nécessité ; l’Église aurait alors à les condamner formellement. Que si les droits du libre arbitre humain sont sauvegardés, la justesse ou la fausseté des jugements astrologiques reste un objet de discussion pour la science humaine ; elle n’a plus rien à faire avec la foi.
Saint Augustin et Saint Thomas tiennent, à ce sujet, le même langage. Mais, aux astrologues, Saint Augustin est disposé à refuser, au nom de la raison humaine, même les croyances que l’Église les laisse libres de professer ; il réduit au minimum l’action des corps célestes sur les chose d’ici-bas. Saint Thomas, au contraire, concède à l’Astrologie tout ce que sa foi de Chrétien ne l’oblige pas strictement à lui refuser ; il soumet sans aucune exception Je monde des corps sublunaires au gouvernement des circulations supérieures.
Très certainement, le Péripatétisme de Thomas d’Aquin est tenté de souscrire au célèbre axiome d’Aristote : « Ce monde-ci
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est lié en quelque sorte, et d’une manière nécessaire, aux mouvements locaux du monde supérieur, en sorte que toute la puissance qui réside en notre monde est gouvernée par ces mouvements. » Mais dans cet axiome, il est deux mots que son Christianisme l’oblige à biffer ; ce sont les mots : è£ àvàyxyjç, d’une manière nécessaire. Pour que nous soyons libre, en effet, il ne suffit pas qu’en notre for intérieur, nous puissions, entre deux partis, choisir sans contrainte celui que nous préférons ; il faut encore que nous ayons l’assurance de voir les mouvements de notre corps obéir à la détermination de notre volonté et, par là, imposer aux corps extérieurs des changements prévus et voulus par cette détermination ; il faut donc que, dans les mouvements et changements du monde corporel, il y en ait qui soient à notre disposition (èrj’ rjpùv ) ; il faut que l’avenir soit riche d’évènements contingents, de mouvements qui sont également et indifféremment possibles dans un sens ou en sens contraire (ÔTOTepa) et dont notre libre choix déterminera l’orientation ; ainsi se trouve affirmée l’existence d’une certaine contingence même dans le monde des corps.
D'où provient cette contingence? Après Plutarque, Claude Ptolémée et Alexandre d’Aphrodisias, Saint Thomas d’Aquin va s’efforcer de nous le montrer 1.
« On dira peut-être, écrit-il, que les effets des corps célestes se doivent accomplir nécessairement, et que, toutefois, la possibilité n’est pas, par là, enlevée aux choses d’ici-bas ; car, avant qu’il soit accompli, tout effet est en puissance, et on dit alors qu’il est possible ; puis, au moment où il se trouve mis en acte, il passe de la possibilité à la nécessité ; et tout cela demeure sowmis aux mouvements célestes ; qu’un effet, donc, doive être, un jour, produit nécessairement, cela n’empêche pas que cet effet ne soit possible. »
Saint Thomas se trompe lorsqu’il ajoute : « C’est ainsi qu’Albumasar, au premier livre de son Introdudorium, tente de défendre la possibilité. » Cette prétendue conciliation de la nécessité et de la possibilité est de Chrysippe ; Cicéron et Alexandre d’Aphrodisias en ont montré l’inanité ; mais Abou Masar ne l’a même pas rapportée ; de la contingence, il a donné 2 la défi-
1. Sancti Thomæ Aquixatis Summa contra Gentiles, lib. III, cap. LXXXVI : Quod corporales effectus in istis inferioribus non sequuntur ex necessitate a corporibas cœlestibus.