Voir : Première partie, ch. XIII, f XIV ; t. II, p
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
nition qu’ Aristote avait proposée au traité De V interprétation, que Plutarque et Alexandre d’Aphrodisias avaient admise.
Si Thomas d’Aquin se trompe en attribuant cette théorie à Abou Masar, il ne se trompe pas en la déclarant vaine, et en formulant cette conclusion :
« S’il résulte des mouvements célestes que leurs effets doivent un jour s’accomplir d’une manière nécessaire, par là se trouve supprimée la contingence, qui est l’opposée de la nécessité. »
Il rapelle alors qu’ Avicenne, conséquent avec l’axiome d’Aristote, proclamait l’absolue nécessité de l’action des astres sur les choses d’ici-bas :
« Pour démontrer que les effets des corps célestes se produisent nécessairement, Avicenne, dans sa Métaphysique \ use du raisonnement suivant : Si quelque effet des corps célestes se trouvait empêché, il faudrait que ce fût par une cause volontaire ou par une cause naturelle ; mais toute cause volontaire ou naturelle se ramène à quelque principe céleste ; tout empêchement des effets des corps célestes provient ainsi de quelque principe céleste ; si donc on considère dans son ensemble l’ordre entier des corps célestes, il est impossible que son effet total cesse, à aucun moment, de se produire. Il conclut de là, que les corps célestes font que tous les effets, tant naturels que volontaires, qui se produisent ici-bas, doivent exister nécessairement. »
Saint Thomas fait, à juste titre, ce rapprochement : « Ce raisonnement fut aussi, comme Aristote nous l’apprend au second livre de la Physique, celui de quelques anciens qui niaient le hasard et la fortune ; car ils disaient : Tout cela provient d’une cause bien déterminée ; or, la cause une fois posée, l’effet est aussi posé d’une manière nécessaire ; puis donc que tout arrive par nécessité, rien n’est casuel ni fortuit...
» Mais il n’est pas vrai qu’une cause quelconque étant posée, l’effet en soit, lui aussi, nécessairement posé. Cela n’a pas lieu pour toutes les causes ; parfois, bien qu’une cause soit, par elle-même, la cause propre et suffisante d’un certain effet, elle peut êf^re empêchée par l’intervention de quelque autre cause, de telle façon que son effet ne se produise pas...
» Si donc on nous propose quelque effet nous dirons qu’il
1. Melaphysica Avicenne Sive ejus prima philosophia. — Colophon : Explicit metaphysica Avicenne... ’impressa Venetiis per Bernardinum Venetum expensis viri Jeronymi duranti anno domini 1499. Lib. II, tract. X, cap. I, fol. suivant le fol. sign. i III, col. b.
l’astrologie chrétienne
a eu une cause, mais qu’il n’en résultait pas d’une manière nécessaire, car il eût pu être empêché par le concours accidentel de quelque autre cause. Bien que cette cause-ci se doive, de son côté, ramener à quelque cause plus élevée, toutefois, le concours des deux causes, qui a produit l’empêchement, ne se peut ramener à aucune cause. On ne peut donc pas dire que ce qui a empêché tel ou tel effet de se produire procède de quelque principe céleste. Partant, il ne faut point dire que les effets des corps célestes se produisent nécessairement ici-bas. »
A l’appui de cet opinion, Thomas d’Aquin rappelle ce que Ptolémée disait dans la Syntaxe en quatre livres h Le rapprochement est légitime. La pensée du théologien est, ici, évidemment la même que celle de l’astrologue.
Cette pensée, un déterministe comme Chrysippe ou Avicenne ne la tiendrait pas pour vérité ; des deux causes qui s’empêchent l’une l’autre, il nierait que le concours fût irréductible à une cause plus élevée ; de l’existence de ces deux causes et de leur concurrence, il demanderait la raison à la loi universelle du Destin ou au gouvernement que les mouvements célestes exercent sur toutes les choses d’ici-bas. Pour échapper à leur riposte, il faut rejeter le principe même dont ces philosophes s’autorisent ; il faut admettre que certaines causes sont libres de produire ou de ne pas produire certains mouvements au sein du monde sublunaire et que, des deux séries de causes qui interfèrent, l’une au moins, à son point de départ, présente une des ces causes données de liberté ; à cette condition, mais à cette condition seulement, on pourra déclarer que le concours de ces deux séries de causes n’est point nécessité par une autre cause plus haut placée, qu’il est purement contingent.
Dans le monde sublunaire, donc, tout serait nécessaire et la contingence se trouverait aucune place s’il ne s’y rencontrait des êtres doués de libre arbitre. Il ne semble pas que Saint Thomas d’Aquin soit prêt à souscrire à cette affirmation. Il paraît vouloir admettre une certaine indétermination au sein de la sphère des éléments, et l’y laisser subsister même en l’absence de toute volonté libre ; les corps doués de matières, les corps soumis à la génération et à la destruction, ne sont pas, à son gré, susceptibles de suivre les règles immuables d’un déterminisme absolu.