L ANALOGIE ENTRE LE TEMPS ET LE LIEU. FRANÇOIS DE LA M \RCHE
Un franciscain, contemporain de Guillaume d’Ockam, partisan des opinions religieuses soutenues par Ockam et par Michel de Césène, a clairement affirmé le principe qui dirigeait implicitement la théorie du temps admise par le Venerabilis Inceptor ; entre le temps et le lieu, il y a, au dire de François de la Marche, la plus étroite analogie.
Dans ses Questions sur les Sentences, François de la Marche se demande « Si le temps diffère du mouvement 1. » La réponse qu'il donne 11e diffère pas essentiellement de celle que donnait Ockam. La notion de temps n’implique pas seulement l’idée du mouvement ; elle implique en même temps un certain rapport du mouvement qu’on nomme temps à un autre mouvement qui est mesuré par le premier ; en sorte que ce qu’on nomme temps, ce n est pas n importe quel mouvement ; c’est un certain mouvement uniforme considéré comme mesure des autres mouvements.
1. Liber Secundus Sententiarurn Magistri Francisci de Marciiia; quæst. IV : Utrum tempus différât a motu. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 3071, fol. 84, col. a.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
C’est pour rendre claire cette pensée que François compare le temps au lieu.
« Comment le lieu et le corps logé se comportent-ils à l’égard î’un de l’autre ? Un lieu, ce n’est pas un volume (quantitas) permanent considéré d’une manière absolue ; c’est cette quantité considérée comme jouant le rôle de logis ; de même, une chose n’est dite logée que si elle joue le rôle de contenu. Le terme : lieu outre l idée de volume, exprime un rapport de contenant à contenu ; et le terme : corps logé exprime semblablement un certain rapport de ce corps à son lieu .
)) J’en dis autant du mouvement et du temps. De même, en effet, que, parmi les quantités permanentes on peut considérer une quantité plus grande qui contient et une quantité plus petite qui est contenue, de même, parmi les quantités successives, on peut se donner une quantité qui contient et mesure et une autre quantité qui est contenue et mesurée.
» De même, donc, qu’on n’appelle pas lieu n’importe quel volume, mais un volume plus grand considéré par rapport au volume plus petit qu’il contient, de même on appelle temps non point tout mouvement, mais précisément celui qui est uniforme et qui est la mesure de tous les autres. Voilà aussi pourquoi le temps est appelé le nombre du mouvement, que cette énumération ait lieu dans la réalité extérieure à l’âme ou seulement à l’intérieur de l’âme.
)) Voici donc ce que je dis : Quand on nomme : lieu un volume permanent, on ne le considère pas par rapport à lui-même, mais par rapport à d’autres volumes qu’il contient. De même, lorsqu’on appelle : temps le mouvement du premier mobile, on ne le considère pas par rapport à lui-même ; on le considère par rapport à d’autres mouvements, par rapport aux mouvements inférieurs qu’il mesure.
» Considérés dans leurs fondements, [qui sont deux corps], le contenant (locus) et le contenu (locatum) sont de même espèce ; mais formellement, au point de vue de la relation que chacun d’eux présente à l’égard de l’autre, ils sont de raison différente ; j’en dis autant du temps et du mouvement. »
Après avoir exposé fort clairement cette doctrine, François entreprend de résoudre une difficulté qu’il était classique d’opposer, dans les discussions d’école, à cette proposition : Le temps est un mouvement. Cette objection, il l’avait formulée dans les termes que voici :
« Des choses qui ont des propriétés (passiones) distinctes et
3<)4 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
opposées sont réellement distinctes. Mais il en est ainsi du temps et du mouvement, car on dit du mouvement qu’il est vite ou lent, et du temps non. »
La réponse de François d’Aseoli est fort concise, mais tous les mots, croyons-nous, méritent d’y être pesés :
« Le temps n’est ni vite ni lent parce que le mouvement qui est le temps même, c’est-à-dire le mouvement du premier mobile, n’est, lui non plus, ni vite ni lent ; il est régulier et uniforme, encore qu’il pourrait être plus vite ou plus lent. Ce mouvement, en effet, est appelé temps parce que c’est lui qui mesure les autres mouvements ; donc, en tant qu il joue le rôle de temps, il n’est dit ni vite ni lent ; quant aux autres mouvements inférieurs, comme ils ne comportent pas ce rôle de mesure, ils sont dits plus lents ou plus vites. — Dico qaod tempus non est velox nec tardum 1 quia nec motus qui est ipsum tempus est velox et tardus, scilicet qui est motus primi mobilis ; sed est regularis et uniformisa LICET POSSET ES&E VELOCIOR ET TARDIOR ; quia 2 liujusmodi motus dicitur tempus ut est mensurans alios motus inferiores ; idco, ut habet rationem temporis, non dicitur velox vel tardus ; alii autem motus inferiores, quia sic non dicunt rationem mensure, ideo dicuntur tardiores vel velociores. »
Nous méprendrions-nous sur le sens de ce passage ? Il nous semble, cependant, qu’il est fort clair et qu’il affirme ceci :
Si nous prenons le mouvement diurne du premier mobile pour marquer le temps, c’est-à-dire pour mesurer les autres mouvements, ce n’est pas que nous sachions par ailleurs que ce mouvement est régulier et uniforme. Nous n’en savons rien, et peu nous en chaut ; il pourrait être tantôt plus vite et tantôt plus lent, nous n’en aurions pas moins la faculté de le prendre comme horloge. Et dès là qu’il a été pris comme horloge, il est régulier et uniforme par définition. On ne peut plus dire de lui qu’il est lent ou vite ; ces mots n’ont aucun sens pour le mouvement qui sert à mesurer les autres mouvements. Ces mots : lent, et : vite, ont au contraire un sens, ils peuvent être employés lorsqu’on parle de mouvements qui ne jouent pas le rôle de mesure.
Si tel est bien le sens du passage que nous venons de rapporter — et nous ne voyons pas qu’une autre signification lui puisse être attribuée — François de la Marche a formellement énoncé une vérité que Guillaume d'Ockam avait peut-être soupçonnée, mais dont il s’était détourné.