‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 143 sur 176 · Henri de Hesse, ibid · texte numérisé non relu

Henri de Hesse, ibid

5. Henrici de Hassia Op. laud., cap. XXV : De effectibus talium combinacionum et ultimato posse nature; 12* propositio; ms. n° 2.83i, fol. n5, r°; ms. n° i4.58o, fol. 212, col. c.

Henri de Langenstein s’avoue donc disciple d Oresme ; il ne fait guère, d'ailleurs, que développer et présenter d’une manière systématique les thèses proposées par le futur évêque de Lisieux. Sa pensée n a pas 1 originalité de celle du savant français ; elle n’en a, non plus, ni 1 ordre, ni la clarté ; trop souvent, la doctrine d Henri de Hesse s’égare dans de longs détours ou se diffuse en redites. La langue même du Docteur allemand est fréquemment obscure et barbare ; lorsque nous lisons 1 : calor activatur et fit activa actualité r, nous songeons au Latin dont usera le recteur de 1 Université de Paris pour haranguer Gargantua.

Le premier chapitre du traité d Henri de Hesse est une sorte de préambule qui mérite de retenir l’attention.

A. la Physique trop générale d’Aristote, Bacon opposait la Science expérimentale, appliquée à l’étude des effets particuliers et peu communs, dont il ne cessait de vanter l’excellence et la fécondité. Sous ce titre : « De la façon de découvrir la Philosophie naturelle », Henri de Langenstein développe et précise la pensée de Bacon 2.

a C’est 1 étonnement qui a fait, autrefois, que les hommes ont commencé de philosopher. L’étonnement causé par les effets sensibles; par les changements des corps du ciel et des choses d ici-bas, invitait l’esprit humain à s’en enquérir, car cet esprit est naturellement avide de science et de connaissance.

» C’est donc de l’apparence sensible, de la connaissance sensible des effets que toute déduction philosophique spéciale a dû ou doit être tirée, car c’est sur les choses sensibles qu elle porte.

» Aux effets qui, dans ce monde, apparaissent communément aux hommes, correspond la connaissance philosophique commune et générale ; les conclusions qu’elle contient portent sur les causes principales et bien connues ; ces conclusions sont celles qui, du premier coup, semblent se déduire de ces effets.

» De même, donc, que, parmi les effets et les dispositions manifestes de ce monde sensible et de ses parties, ceux qui apparaissent communément ont permis de déduire une philosophie commune et générale, de même est-il une considération attentive, une science portant sur les effets rares et spéciaux, sur ceux qui ne se montrent pas communément et vulgairement, qui se sont

1. Henrici de Hasssia Op. laud., cap. XV : De modo excitationis et reductionis talium in actualem operationem ; ms. n° 2.83i, fol. J09, v°; ms. n° i4.58o, fol. 209, col. b.

2. Henrici de Hassia Op. laud., cap. 1 : De modo inventionis philosophie naturalis; ms. n° 2.83i, fol. io3, r°; ms. n° i4- 58o, fol. 2o5, col. a.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU Xrv® SIECLE

offerts seulement à un petit nombre d’hommes, au cours d une longue , suite de temps, à l’aide de recherches minutieuses et d expériences voulues ; cette considération, cette science permettraient de déduire une philosophie singulière et occulte ; cette* philosophie traiterait des natures occultes des choses, de leurs conditions, vertus, manières d agir et de se transformer qui ne sont pas habituelles, qui semblent merveilleuses au point de vue de l’observation commune et de la philosophie vulgaire. »

Pour constituer cette philosophie spéciale, Henri de Langenstein voudrait qu’on réunît tous les effets naturels mais insolites, mais étrangers au cours habituel des choses qu’a pu révéler la pratique de la Médecine, de la Chirurgie, de l’Alchimie, de l'Astronomie ; qu’on rassemblât. aussi tous les phénomènes que révéleraient des expériences où les choses seraient combinées les unes avec les autres, appliquées les unes aux autres des manières les plus variées.

De toutes ces observations, comment, à son gré, pourrait-on déduire la philosophie qu’il souhaite ? Il prend pour exemple « la discipline astronomique, qui suffit aux apparences recueillies ; ainsi ont été inventées les démonstrations astronomiques. » Ce qu’il souhaiterait à chacune des parties de sa philosophie spéciale, ce sont des hypothèses tellement imaginées que les déductions auxquelles elles serviraient de principes permettraient de sauver les phénomènes. C’est bien ainsi, nous l’avons dit l, que l’École de Paris concevait la construction de la Physique.

(( Semblablement, donc, chaque art, chaque discipline donnerait lieu à la déduction d’une philosophie spéciale ; en plusieurs de ces conclusions, ce serait une philosophie occulte pour ceux qui philosophent [selon la philosophie commune] ; à l’égard de cette dernière* philosophie, elle se comporterait comme une sorte de métaphysique naturelle ; elle lui montrerait ce qui est, pour elle, comme transcendant ; elle enseignerait des choses qui, selon la considération de la philosophie commune, paraissent surnaturelles et sans lien [avec les effets habituels] ; de cette considération commune, elle corrigerait, elle affinerait les principes rudimentaires touchant les essences des choses, leurs actions et passions, leurs diverses manières d’agir, leurs rapports naturels les unes à l’égard des autres.

» Envers la philosophie commune, cette philosophie spéciale se comporterait comme se comporte la Théologie à l’égard de la

i. Voir : Quatrième partie, tome VI, cliap. IX, S D, p. 1 15 et pass.

philosophie prise en sa totalité. La Théologie peut bien être en contradiction avec les opinions de certains philosophes, tels cpi Aristote et autres ; mais elle n est, par aucune conclusion, en contradiction avec la Philosophie même ; cependant elle perfectionne grandement ces conclusions de la Philosophie ; elle donne à la raison humaine l’occasion de s’élever à des spéculations plus hautes et plus profondes. Ainsi ferait cette philosophie métaphysique lorsqu’elle se viendrait joindre à la science commune, lorsqu’elle concourrait avec la connaissance vulgaire qui nous fournit les rudiments et les premiers principes de la Philosophie. »

Cette philosophie naturelle spéciale dont Henri de Hesse détermine l’objet et définit la méthode, c’est bien la Physique telle que nous concevons aujourd’hui. A notre auteur, qui voyait si clairement ce que devait être cette Physique, qu’a-t-il donc manqué pour qu’il en soit un des créateurs P II lui a manqué le sens critique qui lui eût fait révoquer en doute une multitude d’observations imaginaires rapportées par les livres ou par la tradition orale. Il lui a manqué, surtout, l’heureuse idée de soumettre ce qu’il entendait dire au contrôle de l’expérience.

Henri de Langenstein recommande l’expérience, mais il ne la pratique pas. Il rapporte 1, par exemple, <( ce résultat de l’expérience : Certains disent que l’aimant, avec le fer qu’il retient, ne pèse pas plus que s'il était seul. » Et le voilà tirant des conséquences de cette affirmation sans songer qu’il y aurait lieu d en éprouver la véracité, et qu’il lui serait bien facile de la convaincre d’erreur.

Par là, Henri de Langenstein ressemble à ceux qui l’entourent. Tous ses contemporains reçoivent avec la même crédulité les on-dit les moins autorisés ; jamais ils ne les soumettent au contrôle de l'observation. Sans nous attarder à cette remarque, venons aux pensées où se manifeste l’originalité de notre auteur.

La doctrine d’Henri de Hesse c’est, poussée jusqu’à ces dernières conséquences, la théorie que suggérait la lecture du Traité de la génération et de la corruption, que paraissaient esquisser, dans leurs Questions sur ce traité, les Albert de Saxe et les Marsile d’Inghen. Toutes les qualités résultent de l’action exercée, en la matière première, par les quatre qualités primordiales, le chaud et le froid, le sec et l’humide ; quand la matière première a été

i. Henrici re Hassia Op. laud., cap. XVII : Ostendil quomodo ex predictis salvari possunt effectus et actiones rerum spéciales; ms. n° 2.83i, fol. no, r°; ms. n° i4-58o, fol. 209, col. c.

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convenablement préparée et prédisposée par ces quatre qualités primordiales, on en voit sortir une forme substantielle déterminée, et aussi, toutes les formes accidentelles qui constituent les qualités secondes.

« Certaines formes accidentelles, dit-il 1, pour sortir des puissances de la matière, exigent que celle-ci ait reçu, de certaines qualités, une préparation adaptée à la nature de ces formes ; cette disposition, d ailleurs, elles 1 exigent également, tout comme les formes substantielles, pour demeurer dans le sujet.

» Parmi ces formes accidentelles, il en est qui résultent du concours de plusieurs qualités actives combinées de telle ou telle manière au sein d’un patient disposé de telle ou telle façon ; il en est qui proviennent de l’action d une seule qualité sur un patient convenablement disposé.

» Les qualités de cette sorte sont les couleurs, les odeurs, les saveurs.

» A l’égard de ces qualités secondes, les quatre qualités premières sont, en quelque façon, des éléments simples ; par leur concours, et selon la variété de leurs proportions et de leurs combinaisons, les diverses qualités secondes sont tirées de la puissance des sujets.

» Parfois, la blancheur est produite, comme l’expérience nous le montre, par la seule action du froid sur un patient disposé à cet effet ; parfois, aussi elle est produite, en un patient autrement disposé, par l’action de la seule chaleur. De même, par le concours tantôt de deux qualités premières, tantôt de trois, tantôt de ces quatre qualités, selon la variété de la disposition naturelle produite par ce concours, les diverses espèces de qualités secondes sont tirées des puissances de la matière.

» De même que se comportent les formes substantielles des quatre corps simples, des quatre éléments, à l’égard des formes des corps mixtes susceptibles d’être engendrés aux dépens de ces éléments, de même faut-il imaginer la façon dont les quatre qualités premières se comportent à l’endroit de la génération des qualités secondes ; celles-ci sont, à l’égard des qualités premières, comme des mixtes à l’égard de leurs éléments.

» Dans la forme du mixte, les formes substantielles des quatre éléments concourent d’une façon virtuelle ; il en est une, cepen-

1. Henrici de IIassia Op. laud., cap. XIV : De modo resultationis variaram specierum sensibiliurr. qualitatum e concursu primarum; ms. n° a.83i, fol. 109. r° et v°; ms. n° i4.58o, fol. 208, col. d, et fol, 209, col. a.

LA LATITUDE DES FORMES. ORESME ET SES DISCIPLES 5q I

danl, qui y est dominante, car il y a un élément dont le mixte participe d’une façon dominante... De même, chaque qualité seconde, à sa manière, participe virtuellement à la nature des qualités premières dont la combinaison l’a tirée des puissances de la matière ; mais parmi ces qualités, il en est une à la nature de laquelle elle participe d’une manière dominante... »

« De tous les sens, le toucher est le premier et le plus naturel 1 ; aussi les qualités élémentaires tombent-elles sous sa prise, de même que certaines qualités secondes imparfaites ; telles sont la mollesse et la dureté, la viscosité et la qualité qui lui est opposée, la gravité et la légèreté, la densité et la rareté. Ces qualités secondes qui tombent sous le toucher se comportent de même façon que certaines espèces de mixtes imparfaits à l’égard d’autres espèces de qualités secondes telles que l’odeur, la saveur, la lumière, la couleur, qui résultent d’une sorte de digestion, d’une combinaison et d’une action plus parfaite des qualités premières.

)) D’autre part, les qualités secondes diffèrent des qualités premières, parce qu’elles en sont les effets, ou, plus exactement, parce qu elles sont les effets des formes substantielles qui, au moyen des qualités premières, produisent des qualités secondes, plus parfaites que les qualités premières.

» Elles en diffèrent aussi en ce que la production des qualités premières n’exige pas, en la matière, cette disposition préalable que réclame la production des qualités secondes. »

Cette théorie doit s’étendre, sans aucune exception, à toutes les qualités que nous observons dans les choses d’ici-bas, même aux qualités dont on attribuait la production à quelque vertu occulte, distincte des quatre qualités premières, actives et passives.

Par exemple, (( le mouvement du fer vers l’aimant 2 se peut sauver sans recourir à quelque qualité occulte et insensible qui siégerait dans l’aimant et qui serait distincte des qualités sensibles ; il suffit de dire, en effet, qu’à l’égard de l’harmonie des qualités communes, sensibles et actives de l’aimant, le fer présente une telle disposition qualitative qu’une certaine qualité est extraite de la puissance de la matière de ce fer ; et celte qualité est de telle espèce qu elle meut le fer de mouvement local. Il est aussi rai-

1. Henhici de Hassia Op. laud., cap. XV : De modo excitationis et reductionis lalium in aclualem opérât ionern ; ms. n° 2.83i, fol. 109, v°; ms. n° i4.58o, fol. 209, col. a.

2. Henhici de Hassia Op. laud.., cap. XVII : Ostendit quomodo ex prediclis salvari possunt efïectus et actiones rerum spéciales; ms. n° 2.83i, fol. 110, r°; ms. n° i4.58o, fol. 209, col. c.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

sonnable de faire eette supposition que d imaginer tout de suite, en vue de la production de cette qualité, une qualité insensible et occulte. »

Dans le fer placé en présence de l’aimant, notre auteur, comme tous les physiciens de l’École, admet l’existence d’une certaine qualité, d’une certaine aimantation, qui était en puissance dans le fer ; mais pour mettre en acte cette aimantation, il ne veut pas qu’on recoure à une certaine vertu magnétique insensible et occulte que l’aimant posséderait et qu'il laisserait rayonner autour de lui ; il se contente d’invoquer la chaleur et le froid, la sécheresse et l’humidité qui sont, dans l’aimant, combinés suivant certains rapports, et qui suffisent à extraire l’aimantation de cet ensemble d existences en puissance qu’est la matière du fer. Une fois mise en acte, cette aimantation meut le fer vers l aimant ; en cette dernière proposition, Henri de Hesse s accorde avec toute la Scolastique.

« Lorsqu’on se propose ainsi 1, sans recourir à des qualités occultes, de sauver un grand nombre d effets spéciaux ou de dispositions des choses, il faut, en premier lieu, considérer le nombre des qualités actives, spécifiquement différentes les unes des autres, qui résident dans l'agent, et en faire autant pour le patient.

» Il Faut ensuite considérer la façon dont sont combinées entre elles ces qualités actives et la comparer au mode de combinaison des vertus passives, afin d’en apprécier la similitude ou la dissemblance.

» Enfin, il faut examiner comment ces qualités actives rayonnent sur le patient, voir si ce rayonnement se fait par réflexion, réfraction ou pénétration, si ces circonstances proviennent de la résistance du patient ou de celle des corps qui l’environnent.

» Par là, en effet, on voit grandement varier le mode et l’espèce des effets produits en des patients disposés de diverses manières et soumis de différentes façons à l’action qu’ils éprouvent. Nous l observons en une foule de circonstances. I>a lumière, par exemple, est une qualité simple ; cependant, les diverses réflexions et réfractions qu’elle éprouve de la part de nuages situés et disposés d’une manière ou d’une autre font apparaître, au sein de ces nuées, de merveilleux effets, tels que les brillantes couleurs de l’arc-en-ciel, l’admirable figure de ce météore, celle des parhélies,

1. Hemiici de IIassia Op. laud., cap. XXI : Ponit aliam considerationem circa virilités vel qiialitates commîmes ad salvandum effeclus spéciales; ms. n° 2.83i, fol. 112, v°; ms. n° i4.58o, fol. 210, col. d., et fol. 211, col. a.

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des halos et autres phénomènes de même sorte. De même, la gorge du pigeon, selon qu elle se présente d’une manière ou d’une autre à la lumière, qu elle reçoit un rayonnement ou un autre, revêt 1 apparence de différentes couleurs. De même encore la réfraction qu un rayon solaire éprouve en traversant un vase de verre fait naître, dans 1 espace obscur qui se trouve au delà du vase de verre, de merveilleuses apparences de couleurs. »

Pour connaître la qualité seconde qu’un certain agent va faire apparaître dans un certain patient, il faut, nous a dit notre auteur, savoir quelles qualités premières se trouvent soit dans l agent, soit dans le patient, el comment elles y sont combinées. Mais cette connaissance ne serait pas complète si l’on déterminait seulement l’intensité totale qu’a, dans l'agent par exemple, chacune des qualités premières, et si I on formait les rapports qu’ont entre elles ces intensités totales.

« Supposons, en effet que l’intensité totale de chacune de ces qualités ait le degré que requiert telle forme substantielle ; bien que deux intensités égales, l'intensité de l’une peut être, dans l élendue de son sujet, tout autrement distribuée que celle de l’autre ; il advient, en effet, qu’une latitude d’intensité uniforme soit précisément égale à une latitude uniformément difforme. Lors donc que chaque qualité atteindrait le degré voulu d’intensité totale, que cette intensité totale serait dans le rapport voulu, il pourrait se faire, cependant, que quelqu’une des qualités qui se doivent composer entre elles n’ait pas, à l’égard de l’étendue de la matière en laquelle elle réside, la configuration de latitudes requise pour la mise en acte de telle espèce de forme substantielle. »

Ce qu Henri de Langenstein dit ici de la mise en acte d’une forme substantielle, il le répéterait de la mise en acte d’une forme accidentelle, d’une qualité seconde. Au sein de l’agent comme au sein du patient, il ne suffit pas de connaître l’intensité totale, ce qu Oresme nommerait la mesure, de telle qualité première, de la chaleur par exemple ; il faut encore déterminer, par l’emploi des longitudes et des latitudes, la figure qui représente la distribution de cette chaleur au sein du sujet.

Comment les diverses proportions suivant lesquelles seront combinées les qualités premières, comment les diverses figures qui représenteront leur distribution au sein de l’agent et du patient pourront donner naissance à des effets aussi nombreux que dif-

i. IIeniuci ue Hassia Op. laud., cap. V : Itespondet ad motiva; ms. n° a83i, fol. io4, v°; ms. n° i4.58o, fol. 2o5, col. d.

DÏJ 1IEM . - T. VII.

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férents, nous le pouvons concevoir par l’exemple des operations alchimiques E

« Quelle force peuvent avoir certaines combinaisons spéciales des qualités et des vertus actives, certaines harmonies de leurs influences, nous le voyons par les recettes des alchimistes et des médecins. Ces gens mêlent et combinent les uns avec les autres l’arsenic, le sel ammoniac, le vitriol et autres substances miscibles ou minéraux ; ils les unissent en telle ou telle proportion ; ils les soumettent aux décoctions artificielles propres à cet art ; de là résultent diverses espèces de métaux et de pierres précieuses, diverses espèces d’eaux dont les opérations sont surprenantes, diverses espèces de matières colorantes. Une telle opération requiert un nombre déterminé de corps ; de chacun de ces corps, elle requiert une certaine quantité virtuelle dont on s’approche le plus possible à l aide de pesées ; de là résulte un apport déterminé entre chacun de ces corps et chacun des autres. En second lieu, elle réclame que le premier mélange soit fait d’une certaine façon. En troisième lieu, elle exige que la transmutation qu’on se propose de faire subir à l’agrégat soit influencée d une façon bien déterminée par la chaleur ou par le froid. Il importe beaucoup qu’au cours de la journée pendant laquelle cet agrégat se transforme, la latitude de la chaleur ait une intensité figurée de telle ou telle manière, qu elle soit seulement représentée par telle espèce de latitude difformément difforme, ou par telle autre espèce, ou bien encore, alternativement, par plusieurs espèces différentes ; l'Alchimie enseigne, en effet, que, de telle figuration, résultera de l’or, et de telle autre, du cuivre, lors même que, de part et d’autre, les matériaux seraient semblables et mêlés en semblable proportion. »

En toute chose, il importe grandement de ne pas considérer la seule mesure totale d’une qualité, mais d’examiner la figure qui représente la distribution de cette qualité au sein du sujet ou au cours du temps.

« De ces figures des latitudes 1 2 résultent parfois, dans le cœur de l’homme ou des animaux, des effets étonnants, des opérations inaccoutumées ; et comme ces combinaisons nous sont cachées ou que nous n y prêtons pas attention, nous attribuons souvent

1. Henbici de Hassia Op. laud., cap. XXIII : Ponit aliam considerationem ad salvandum effectus spéciales ex virtutibus communibus; ms. n° 2.83i, fol. n3, i°; ms. n° i4-58o, fol. 2x1, col. b.

2. Hesri de Hesse, loc. cit. ; ms. n° 2.83i, fol. n3, v°; ms. n° i4.58o, fol. 211, col. c.

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ces effets aux influences célestes ou bien aux vertus occultes des choses d ici-bas ; c’est la consolation que recherche notre impéritie, lorsque notre paresse nous empêche de chercher ailleurs une raison.

)) Par exemple, la tristesse ou le plaisir d'un homme dépend beaucoup de la façon dont l’état de cet homme a changé au cours de la journée ; il importe grandement de savoir si ce changement a été une altération uniformément difforme commençant à un certain degré, ou bien une altération constamment uniforme, ou bien encore une altération difformément difforme de telle ou telle espèce ; car la multitude de ces espèces est infinie. Il est très certain qu’un mode de variation est beaucoup plus pénible, difficile à supporter, ennuyeux qu’un autre, alors même que les latitudes seraient égales en intensité )) totale.

JY allons pas dédaigner trop tôt ces réflexions. Les médecins d’aujourd’hui ne pensent-ils pas qu’il importe grandement; pour juger d’une fièvre, de connaître, au cours de la journée, la représentation graphique de la température du malade ?

C’est, du reste, à la médecine qu’Henrî de Hesse applique le plus volontiers sa théorie.

« Chacune des parties, hétérogène aux autres parties, du corps d’un animal, dit-il 1, requiert une chaleur radicale qui soit figurée d’une façon déterminée, et d’autre manière que celle d’une autre partie. Une partie, par exemple, exigera, peut-être par nature que la latitude de sa chaleur soit uniforme en intensité ; une autre, que cette latitude soit uniformément difforme ; une autre encore requerra une autre espèce de latitude difformément difforrhe, et la multitude de ces espèces est infinie, comme le montre l’Art des latitudes des formes.

» A chaque point du cœur, en effet, correspond un certain degré de chaleur naturelle ; plus intense en un point, ce degré est plus faible en un autre point. Partant, la distribution de chaleur naturelle que la nature assigne au cœur doit être grandement difforme en intensité ; mais elle le doit être d’une certaine manière ; elle doit présenter l’espèce de difformité qui convient le mieux au rôle de cet organe, à la place qu’il occupe à l’égard du tout et des autres organes.

» Il faut se faire une imagination semblable de la distribution de la latitude du froid dans le cerveau, de la chaleur dans le foie.

I. Henrici RE IIassia Op. laud., cap. VIII : Descendit ad armoniam et discrasiam microcosmi; ms. n° 2.83i, fol. io5, v°; ms. n° i4.58o, fol. 206, col. c.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV* SIECLE

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Chacune de ces parties, el pour chacune de ses qualités, requiert une certaine espèce de difformité qui, mieux que toute autre, convient à l’intensité de celte qualité ; que cette espèce de difformité requise par cet organe pour sa chaleur ou son froid, pour sa sécheresse ou son humidité, vienne à éprouver quelque changement, et cette partie du corps est malade.

» De là cette conséquence : Supposons qu’en quelque organe, ces cpiatre qualités aient, à l’heure, des intensités [totales] égales à celles qu elles possèdent à présent, qu elles aient, les unes à l’égard des autres, les mêmes proportions que maintenant. Il pourra se faire que l’animal soit alors très malade, tandis qu’à présent, il ne l est pas. Voici quelle en est la cause : Pour chacune des quatre qualités, la nature exige que, dans l’étendue de l'organe, la latitude ait son intensité figurée d’une certaine façon. Il peut se faire (pie cette configuration ait éprouvé quelque changement pour une des qualités, bien que cette qualité ait gardé même intensité [totale] qu’auparavant. En effet, des latitudes d’espèces différentes peuvent être égales entre elles par leur intensité [ totale], comme on le montre dans l’art des latitudes.

)) Voici une seconde conséquence : Parce qu’on reconnaît que telle chose est naturellement salutaire au coeur, que telle autre est bonne pour le foie, qu’une autre encore contrarie le jeu de cet organe, le blesse et l’empoisonne, il n’est pas nécessaire d’admettre quelque vertu dans ces substances ; tout cela peut être sauvé à l’aide des vertus communes dont les latitudes et les intensités, au sein de ces substances, ont des représentations semblables ou dissemblables à celles qu’elles présentent dans ces organes. »

En celte dernière conséquence, nous reconnaissons, d’une manière particulièrement nette, une pensée d’Üresme.

C'est ainsi qu’Henri de Hesse entend que la médecine soit construite sans aucun recours aux vertus occultes. Il entend aussi *, d’ailleurs, qu elle se passe de celte « matière peccante » aux dépens de laquelle Molière devait un jour égayer le parterre.

Notre auteur conçoit ainsi une sorte de médecine rationnelle, mathématique, qui, pour rendre compte de la marche des maladies et de l’action des remèdes, considérerait seulement, au sein des divers organes et dans les diverses préparations, les intensités des quatre qualités premières, leurs mutuels rapports, les figures par lesquelles l’Art des latitudes en représente la distribution.

i. Henri iih Hesse, toc. cit. ; ms. n° ?..83i, fol. 106, r°; ms. n° i4-58o, fol. 2oG, colt, c et d.

Cette médecine rationnelle, d ailleurs, lui semble trop compliquée pour que 1 homme puisse jamais en découvrir les lois. « Je ne crois pas 1 qu aucun médecin ait jamais connu, qu’aucun médecin doive jamais connaître de quelle espèce sont les six rapports des quatre qualités prises deux à deux et leur relation avec la complexion de 1 homme tout entier, de chacune de ses parties, de chacun de ses organes. Comment serait-il possible à l’homme de savoir si la latitude totale de la chaleur du foie, lorsqu’elle est disposée de la manière la plus naturelle, est la moitié, le tiers ou le quart de l’humidité du même organe ? Et on en peut dire autant des rapports entre la latitude de chaleur de l’homme tout entier et les latitudes d humidité, de sécheresse, de froid de ce même homme. »

Une telle conclusion ne s’applique pas seulement à la Médecine ; elle est également vraie de cette Physique spéciale dont Henri de Hesse souhaite la construction. Sans doute, tous les effets que cette Physique doit étudier se ramènent, en dernière analyse, à des combinaisons d actions exercées par les quatre qualités premières ; ces effets sont déterminés par les latitudes totales de ces qualités, par leurs mutuels rapports, par les figures qui en déterminent la distribution dans l’agent et dans le patient. « Ma is 2, dans un mixte, les quatre qualités premières sont reliées entre elles par six certains rapports, dans un autre mixte par six autres rapports, et ainsi à l’infini ; en effet, la multitude des espèces de rapports est infinie ; l’atténuation d’une qualité se poursuit aussi à l’infini. » Et, de même, les espèces diverses de difformité qui peuvent figurer la distribution d’une qualité dans un sujet sont infiniment nombreuses.

L’homme ne saurait donc prévoir quels effets se peuvent tirer de ces combinaisons infiniment variées des qualités premières ; l’expérience seule lui peut enseigner quels sont ces effets. « Qui donc 3, avant la révélation de l’expérience, eût songé que les rayons de lumière, en se combinant avec divers degrés d’opacité, pris sous une si petite latitude qu’on ne puisse percevoir, dans la largeur de l’arc-en-ciel, la variété d’intensité ou de faiblesse de la

1. Henri de Hesse, loc. cit.; ms. n° 2.83i, fol. 106, r°; ms. n° i4.58o, fol. 206, col. c.

2. Henrici de Hassia Op. luud., cap. XXIV : De modis et speciebus combinacionum viriuni tocius nature; ms. n° 2.83i, fol. ii4, r°; ms. n° i4.58o, fol. 212, col. a.

3. Henrici de Hassia Op. laud., cap. XXV : De effectibus taliuin combinacionum et ultimato posse nature; ms. n° 2.83i; fol. n4, v°; ms. n° i4.58o, fol. 212, col. b.

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lumière ci de l’opacité, fourniraient des espèces de couleurs aussi diverses el donneraient cet arc admirable par sa situation et par l’ordre qui s’y manifeste ? On en peut dire autant des autres merveilleuses apparences présentées par les miroirs. »

Dès lors, cette conclusion s’impose 1 : « L’homme ne saurait reconnaître quel est l’effet le plus étranger au cours commun des choses, le plus extraordinaire que les opérations et combinaisons des forces naturelles soient capables de produire. C’est évident en vertu des propositions précédentes.

» De là cette autre conséquence : Quels sont les faits merveilleux que les combinaisons des forces naturelles ne peuvent produire et de quelle façon leur est-il impossible de les produire, cela ne saurait être évident par la lumière naturelle. Les mêmes raisons le démontrent. »

L’homme ne peut donc, à l’aide de la seule lumière naturelle, décider si un fait étonnant résulte ou non des forces de la nature ; ‘à cette nature, il ne saurait imposer une borne en lui disant : Tu n’iras pas jusque-là.

Je me trompe. A Faction des vertus dépourvues de raison, il peut, en toute assurance, assigner deux limites.

Il peut dire, en premier lieu 1 2 :

« On ne saurait, par des combinaisons de forces dépourvues de raison, sauver les actions qui s’exercent librement. Cela est manifeste ; de quelque manière, en effet, que l’on combine certaines vertus, on ne saurait, en ces vertus, modifier d une manière intrinsèque la façon dont elles exercent leur action, car ce serait changer les espèces naturelles ; chacune de ces vertus garde l’impulsion de son influence naturelle et continue de l’appliquer au patient de la même façon ; leur concours ne saurait donc agir librement.

» A l’appui de ce qui précède, on peut dire qu’à toute puissance libre est nécessairement jointe une faculté réelle de percevoir ; de vertus dénuées de perception ne saurait donc provenir une libre influence. »

Une première barrière est ainsi opposée au pouvoir des forces naturelles. En voici une seconde 3 :

1. Henri i>e Hesse, loc. eit. , i3a propositio; ms. n° 2.83i, fol. ii5, r°; m». n° i4.58o, fol. 212, col. d.

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