‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 142 sur 176 · Ms. cit., fol. 2i3, col. a · texte numérisé non relu

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L \ PHYSIQUE PAHISIENNE AT XIV® SIECLE

a ces qualités occultes aux dépens desquelles Atomistes et Cartésiens du xvn® siècle devaient faire tant de gorges chaudes.

Minéraux, végétaux, animaux présentent une multitude de phénomènes dont les hommes du Moyen-Age s’étonnaient souvent, se servaient parfois, mais qu ils demeuraient toujours incapables d expliquer. Aux effets réels, d’ailleurs,' médecins, alchimistes, astrologues joignaient, à l’envi, une foule d’effets imaginaires que la crédulité générale acceptait sans les vérifier. Qualités insensibles, vertus occultes, tels étaient les noms par lesquels on désignait les causes inconnues de ces effets surprenants.

Comment on raisonnait de ces causes occultes, Guillaume d Auvergne nous peut donner un exemple 1 :

(( Ce qu on peut dire de plus probable des vertus et des effets des astres, du Soleil et de la Lune se tire des opérations exercées par les vertus des autres choses, par les vertus des animaux ou de leurs diverses parties, puis des herbes, des médecines, des pierres ; ces vertus sont comme les aspects ou les manières d’être (habituâmes) que les choses ont les unes à l’égard des autres.

» Voici le premier exemple que je vous en donnerai :

» Le basilic est un reptile dont l’aspect ou manière d’être, à l’égard de la nature humaine, consiste en une sorte de haine ou de très violente fureur ; c est par cette fureur qu’il tue l’homme qui tombe sous sa vue ; dès là qu’il le voit, l’aspect de l’homme l’émeut de cette fureur si grande et de cette impression si puissante qu’il exerce sur l’homme.

)) De cela, vous ne vous étonnerez plus lorsque les natures occultes d’autres animaux vous auront présenté des effets semblables et, peut-être, plus grands encore. »

A l’égard de la bile, la rhubarbe a une manière d’être qui est une sorte de haine naturelle ; la bile est, par elle, chassée du corps humain comme si elle fuyait la face de la rhubarbe.

« A l'égard de la pierre d’aimant, le fer a deux aspects, plus un troisième qui est intermédiaire aux deux autres et, pour ainsi dire, composé des deux autres.

» Le premier aspect est semblable à celui de l’amant pour l’objet aimé; c’est, pour cette raison que le fer est attiré par la pierre d’aimant et qu’il suit celle pierre partout où on la transporte, mais cela à une distance limitée.

i. Gim.L.m.Mt Pauisienms De Uni-verso primæ partis principal», pars I; Guu.i.klmi Pariensis Opéra , éd. 1 5 1 G , tact. III, cop. XXXI; t. II, fol. cxxii, col. d, et fol. cxxiii, col. a.

» L aspect contraire, la manière d’être opposée sont ceux qu’a le fer à l’égard d’un autre genre d’aimant qui le met en fuite comme s’il était son ennemi.

» Le Iroisième aspect est celui qu’a le fer à l’égard d’une troisième sorte d aimant ; celui-ci attire le fer par l’une de ses parties, tandis que par l’autre, il le met en fuite et le repousse ; cet aspect-ci est, pour ainsi dire, composé des deux autres.

)) De même, toutes les pierres précieuses, lorsqu’elles sont polies ont une sorte d’aspect amoureux à l’égard des fétus très petits et très légers.

» Ainsi vous faut-il considérer les vertus de toutes les pierres et de toutes les gemmes. »

Le saphir, par exemple, regarde la fièvre avec un regard haineux ; « aussi beaucoup de personnes croient-elles qu’il la rafraîchit et la guérit. » D'autres actions médicinales des pierres précieuses se doivent expliquer de la même façon.

a Mais certaines personnes ont étendu d’une manière fâcheuse ces aspects et ces vertus des pierres ; de ces pierres, ils ont fait des êtres doués d’esprit ; ils ont, par exemple, attribué à l’émeraude un aspect à l’égard des richesses, un aspect attractif, dirai-je ; ils prétendent, en effet, que l’émeraude attire les richesses à son propriétaire. ))

Sans admettre ce pouvoir cl d’autres pouvoirs analogues, Guillaume d Auvergne énumère nombre d autres effets qui ne sont guère moins légendaires.

« Outre ces opérations, ces aspects et ces manières d’être, ajoute-t-il, on en trouverait beaucoup d’autres qui vous peuvent aider à juger les opinions des astrologues...

» En effet, après avoir remarqué qu’au sein des corps terrestres, il v a des vertus si nombreuses et si puissantes qui nous demeurent occultes, bien que leurs opérations soient manifestes, les astrologues eussent pu émettre cette conjecture : Il ne faut point s’étonner s’il se trouve, au sein des corps célestes et des deux mêmes, beaucoup de vertus admirables et occultes. »

Un anthropomorphisme naïf qui prêtait, à toutes choses, des sentiments d’amour et de haine, satisfaisait à peu de frais la raison de Guillaume d’Auvergne et de ses contemporains ; les effets les plus étonnants et, bien souvent, les moins certains trouvaient ainsi une explication dont on se tenait, pour content.

Nul, plus (pie Loger Bacon, n’était curieux de ces phénomènes merveilleux ; en découvrir, de plus en plus nombreux et de plus

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en plus surprenants, c’était, à son gré, l’objet de ce qu’il nommait la Science expérimentale.

« Parmi les œuvres de sagesse, écrivait-il *, il y en a qui possèdent une immense beauté de sagesse. Si, par exemple, le monde ignorait que l’aimant tire le fer, il semblerait que c’est un grand miracle ; mais l'expérience des savants a découvert cet effet ; ils ont reconnu bien d’autres opérations en des domaines qu’ignore le vulgaire. Us ont trouvé que le fer n est pas seul attiré par la pierre d aimant ; qu’il en est de meme de for, de l’argent et de tout métal. Us ont étudié la pierre qui court au vinaigre, les plantes et les autres choses qui courent les unes vers les autres. En effet, séparées les unes des autres, les diverses parties des corps animés courent les unes vers les autres si on les assemble suivant certaines règles et d’une manière appropriée. Après avoir vu ces effets, il n’est rien qui me puisse sembler difficile à croire, pourvu qu’une suffisante autorité me l’affirme, lors même que je n’en verrais pas la raison. — Et quando vidi hæc, nihil potest mihi esse difficile ad credendum, si debitum auctorem habeat, licet rationem non videam. »

Avec une entière simplicité, Bacon nous déclare, à la fois, sa crédule curiosité et son insouciance à l’égard de toute explication rationnelle.

Son seul souci, c’est d affirmer nettement que tous ces effets surprenants sont œuvres de la nature ; qu’ils n’ont rien de surnaturel ni de magique, bien que le charlatanisme des magiciens s’applique à en tirer parti.

« Toutes ces choses, dit-il, sont merveilleuses ; elles nous donnent lieu de saisir sur le vif la façon de penser (consideralio) du magicien et celle du philosophe.

» A ce propos, les magiciens récitent des vers, tracent des caractères, puis, à ces vers et à ces caractères, ils attribuent ce qui est concours naturel des choses. Celui qui philosophe, au contraire, néglige vers et caractères ; il donne toute son attention à l’œuvre de la nature et de l’art.

» Ainsi les magiciens prennent une verge de saule ou de coudrier ; ils la fendent en deux dans le sens de la longueur ; ils mettent entre les deux moitiés un écart d’une palme ; ils récitent leurs vers, et les deux moitiés séparées se rejoignent ; mais ce n’est pas à cause des vers, c’est en vertu d’une propriété naturelle.

1. Un fragment inisdit de l'Opus terlium de Roger Bacon, Ad Claras Aquas (Quaracchi), 1909; p i52-i53.

» De même à celui qui ne sait pas que 1 aimant attire le fer, le magicien réciterait des vers, tracerait des caractères et 1 aimant enchanté attirerait le fer ; il est bien certain que le poëme n’y ferait rien, mais la vertu naturelle qui est dans l’aimant. Ainsi en est-il ici, car j en ai fait l’épreuve d’une façon convaincante. »

Ces pensées esquissées dans l 'O pus tertium. Bacon les développait dans son Epistola de secretis operibus artis et naturæ et de nullitate magiæ 1 .

Extrêmement curieux des effets merveilleux que la nature peut produire, Bacon ne philosophait guère sur les causes qui doivent expliquer ces effets ; saint Thomas d’Aquin, au contraire, désirait savoir de quelle sorte sont ces causes.

« Il y a dans les corps, dit-il 2, des vertus qui ne peuvent pas être causées par les vertus des éléments ; ainsi en est- il lorsque l’aimant attire le fer, lorsque certaines médecines chassent certaines humeurs déterminées et de parties déterminées du corps... »

Ce ne sont point effets irréguliers ou capricieux, semblables à des miracles. « Les actions occultes dont nous parlons en ce moment se comportent toujours ou, tout au moins, la plupart du temps, de la même manière. Partant, les vertus qui sont les principes de ces actions, doivent être essentielles ; elles doivent provenir de la forme, en tant que cette forme existe dans telle matière. »

« Les vertus et les actions, poursuit le Doctor commuais, doivent être proportionnées aux formes dont elles proviennent.

» Les formes des éléments, qui sont les plus matérielles de toutes, ont pour conséquences des qualités actives et passives, savoir le froid et le chaud, le sec et l’humide, et autres semblables qui concernent la disposition de la matière.

» Les formes des mixtes, au contraire, les formes des corps inanimés, tels que les pierres, les métaux, les minerais, outre les vertus et actions qu’elles tiennent des éléments dont ces mixtes sont composés, possèdent, en outre, certaines vertus et actions plus nobles ; ces vertus et actions résultent des formes spécifiques des mixtes ; ainsi l’or réjouit le cœur, le saphir arrête le sang.

» Cette ascension se poursuit ; plus nobles sont des formes spécifiques, plus grande est l’excellence des vertus et des opérations qui en procèdent. Aussi la forme la plus noble, qui est l’âme rai-

j pR. Rogeiu Bacon Opéra quædani hactenus inedita. Vol. I (seul paru). Edited bv J. S. Brewer. London, i85g, pp. 523-55i.

2. Sancti Thomæ Aquinatis De occultis operibus naturæ opusculum ad quemdam militem (Sancti Thomæ Aquinatis Opuscula, Opusc. XXXIV).

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sonnaille, possède-t-elle l’opération intellectuelle qui surpasse non seulement la vertu et l’action des éléments, mais encore toute vertu et toute action corporelles. ))

Conséquence essentielle et, partant, irréductible de la forme spécifique du corps où elle réside, telle est, au gré de saint Thomas, toute vertu par laquelle s'exerce quelque œuvre occulte de la nature. D’une telle vertu, on peut étudier les effets ; mais on ne la saurait décomposer en qualités, en forces plus simples qui en seraient les éléments ; on ne la peut analyser ; on ne peut que la nommer.

Il était possible de concevoir une autre opinion.

Aristote, au traité De fa génération et de la corruption, ne s’était-il pas efforcé de montrer1 qu’un certain nombre de qualités, telles (pie la rareté ou la densité, la fluidité, la viscosité ou la solidité, résultaient de la combinaison des quatre qualités premières, le chaud et le froid, le sec et l’humide P Des vertus occultes n’était- il pas possible de faire une analyse analogue et de les réduire à n être que de complexes résultantes des qualités élémentaires P Cette supposition paraît avoir séduit nombre de docteurs parisiens.

En effet, nous en relevons l’indication sous la plume d’Albert de Saxe 2 .

« On dit, écrit Albert, qu’il y a deux sortes de qualités. Les unes sont sensibles par elles-mêmes, comme le chaud, le froid, l'odeur, la saveur, et autres de même genre. Les autres sont insensibles, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas sensibles par elles-mêmes, encore qu’elles le puissent être par accident ; ainsi en est-il de l’influence du Ciel; ainsi en est-il également de certaines vertus substantielles des pierres et des herbes'.

» Une seconde distinction porte sur les qualités insensibles. Parmi elles, il en est qui ne résultent pas de l’action que les qua-

1. Aristote, De generatione et corruptione, lib. Il, cap. II.

2. Egidius cum maiisilio et alberto de generatione. — Comrnentaria jidelissimi ex posi loris D. Egidii Romani in libros de (jeneratione et corruptione A ristotelis cuni textu intercluso singulis locis. — Questiones item subtilissirne eiusdern dctoris super primo libro de (jeneratione : nunc quidem primum in publicum prodeunles. — Questiones quoque clarissimi doctoris Marsilii Inguem in prefatns libros de generatione. — Item questiones subtilissirne magistri Albehti de saxonia in eosdem libros de gene. nusqimm alias impresse. — Omnia accuratissime révisa ; atque castigata : ac quantum ars eniti potuit Fideliter impressa. Colophon : Impression venetijs mandato et expensis Nobilis viri Luceanlonij de giunta florenlini. Anno doinini i5i8. die 12 mensis Februarii. — Questiones de generatione et corruptione secundum Albf.rtum de Saxonia, lib. Il, quæst. I : Utrum sint quatuor qualitates primas, nec plures, nec pauciores; fol. i47, coll. a et b.

lités contraires, actives et passives, exercent les unes sur les autres ; il en est d’autres qui résultent de cette action. Exemple du premier cas : L influence du Ciel ou bien les qualités qui découlent en nous des choses d’en haut. Exemple du second cas : Les vertus et les qualités insensibles des pierres précieuses et des herbes. »

Du principe ici posé, Albert, un peu plus loin, tire cette conséquence :

« Dans les éléments, on ne rencontre aucune qualité virtuelle insensible, semblable à la qualité virtuelle d’une pierre précieuse ; ces qualités virtuelles, en effet, résultent de mélanges entre les qualités premières (taies qualitates virtuales consequuntur commixtiones qualitatum primarum) ; or, semblable mélange ne se trouve pas dans un élément. Il en résulte que les éléments ne servent que fort peu à la médecine, si ce n’est par leurs qualités premières, le chaud, le froid, etc. »

Dans ses Questions sur le traité De generatione et corruptione, Marsile d’Inghen s’inspire souvent de l’enseignement d’Albert de Saxe ; cette inspiration se reconnaît dans un passage tel que celui-ci 1 :

« Voici une première distinction : Il y a des qualités sensibles, comme la chaleur ou la couleur. D’autres sont insensibles ; telles sont les qualités spirituelles qui constituent les espèces des qualités sensibles ; telles sont aussi les qualités virtuelles, comme la vertu, attractive à l’égard du fer, qui réside dans l’aimant ; telles sont encore les influences célestes et les qualités semblables ; en effet, toutes ces qualités ne sont pas senties ou, du moins, si elles sont senties, c’est par accident et par le moyen de leur effet.

» Une seconde distinction est celle-ci : Parmi les qualités insensibles, il en est qu’on nomme spirituelles ; ce sont celles qui ne résultent pas de l’action exercée, au sein du sujet, par des qualités sensibles et contraires (et sunt illæ quæ non sequuntur actionem qualitatum sensibilium contrariarum in subjecto) ; telles sont les espèces des qualités sensibles et les influences célestes. Il en est d'autres qu’on appelle virtuelles, et non pas spirituelles ; ainsi en est-il de la vertu attractive du fer, qui réside dans l’aimant, des vertus insensibles des herbes et des autres vertus semblables. )) Il va donc sans dire que ces dernières qualités résultent de l’action exercée, au sein du sujet, par les qualités sensibles et contraires.

i. Questiones clarissimi philosophi Marsilii inguen super libris de generatione et corruptione. Lib. II, quæst. I : Utrmn quatuor sint qualitates prime... Éd. cit. , fol. 98, col. b.

Les tenants d’une telle supposition devaient, fréquemment, se heurter à cette objection : Comment peut-on, par la seule composition des quatre qualités élémentaires, du chaud et du froid, du sec et de l’humide, rendre compte de toutes les opérations occultes, si nombreuses et si étrangement variées que nous présente la nature ?

La théorie de la figuration des qualités, développée par Oresme, semblait propre à lever cette objection. Pour caractériser la manière d être des diverses qualités premières au sein d’un sujet, il ne suffisait pas, au gré de cette doctrine, de faire connaître la mesure de chacune de ces qualités ; il fallait encore décrire et figurer la distribution qu elle affecte dans l’étendue du sujet ; aux diverses difformités dont cette distribution pouvait être atteinte, ne fallait-il pas faire correspondre des propriétés physiques différentes ? Ne trouvait-on pas, dans ces innombrables difformités, la raison d'être des opérations les plus variées ?

Cette supposition, Oresme l’avait exposée avec son habituelle clarté.

« Qu’en changeant la figure des corps on puisse changer de diverses façons les actions exercées par ces corps, c’est manifeste, écrivait-il \ Aussi, les anciens, qui supposaient les corps formés d atomes, disaient-ils que les atomes du feu devaient être pyramidaux ; c’était, sans doute, à cause de 1 activité du feu ; il est, en effet, certain que, selon la diversité de leur forme pyramidale, des corps peuvent piquer plus ou moins ; qu ils peuvent couper plus ou moins bien un objet suivant qu’ils sont plus ou moins aigus, et ainsi des autres actions et des autres figures.

» Mais s il en est ainsi des figures des corps, il paraît raisonnable qu’on en puisse dire autant des configurations des qualités dont nous avons parlé dans ce qui précède. Il peut y avoir, par exemple, une qualité dont des diverses parcelles soient proportionnelles en intensité à de petites pyramides 1 2 ; il peut se faire que, pour cette raison, cette qualité soit, toutes choses égales d ailleurs, plus active qu une qualité égale qui serait simplement uniforme ou qui serait proportionnelle à quelque autre figure moins pénétrante. Peut-être encore, s’il y avait deux qualités égales, et que les parcelles de 1 une fussent proportionnelles à des pyramides plus

1. Nicolai Oresme Tractatus de configurationibus qualitatum, pars I, cap. XXII : De diversitate actionum quæ provenit ex varietate difformitalum qualitatum. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° i4-58o, fol. 4a, coll. c et d.

2. Ici, et dans tout ce qui va suivre, Oresme, par pyramides, entend des triangles.

aiguës que les parcelles de l’autre, la qualité qui correspond aux pyramides les plus aiguës serait-elle, toutes choses égales d’ailleurs, plus active que l’autre...

» C est peut-être pour cette raison qu’on dit souvent d’une qualité, d une saveur, d’une odeur, du froid, de la chaleur, qu elle est piquante ; ainsi en est-d de la chaleur qui se trouve dans le poivre. »

La pensée qu’Oresme développe en ce passage n est point dénuée de justesse. Helmholtz n a-t-il pas rendu compte de la sensation désagréable produite par les dissonances en observant que des battements, trop rapides pour être comptés, y imposent à l’intensité du son de perpétuelles alternatives ? Si l’on prenait le temps pour longitude et l'intensité du son pour latitude, la ligure obtenue ne serait-elle pas une suite de ce qu’Oresme nomme de petites pyramides ?

« De même qu’une différence entre les actions, poursuit notre auteur 1, provient de la diversité de configuration de la qualité, de même peut-on assigner par là la raison de certaines différences entre les passions.

» On peut dire, par exemple : Les corps qui sont rares et poreux lorsqu’on les considère au point de vue de leur configuration quantitative sont, toutes choses égales d’ailleurs, plus aisément passibles que les corps disposés d’autre façon. De même, ces corps-là seront, plus que les autres, disposés à pâtir, seront plus pénétrables à une altération, dont les qualités, d’après la configuration précédemment indiquée seront, pour ainsi dire, poreuses, parce que deux qualités contraires s’interposent suivant d imperceptibles parcelles du sujet ; ou bien encore, seront plus aisément altérables les corps dont les qualités, selon la susdite représentation, seront représentées par une suite de petites pyramides. ))

Oresme émet alors la supposition que les différences de conductibilité entre les corps sont peut-être dues à de semblables différences dans la distribution de leur chaleur naturelle.

Il admet, en effet, qu à tout mixte correspond un certain mode naturel suivant lequel doit être distribuée chacune des qualités qui appartiennent en propre à ce mixte.

i. Nicholai Oresme Up. laud., pars. I, cap. XXIII : De differentia passionum que possunt ex prediclis erui; Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° i4.58o, fol. 4a, col. d, et fol. 43, col. a.

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(( La philosophie nain relie et l’expérience, écrit-il L nous manifestent qu’à l’exception des quatre éléments et de quelques mixtes, voisins en perfection des éléments, tous les corps naturels s’attribuent à eux-mêmes des figures déterminées ; ainsi en est-il des animaux, des plantes et de certaines pierres. De même, les diverses parties de ces mixtes s’attribuent à elles-mêmes des qualités bien déterminées qui leur sont naturelles. Outre la figure qu elle tient du sujet où elle réside, chacune de ces qualités est figurée d’autre façon ; elle possède la figuration qu’elle tient de son intensité, selon le mode de représentation que nous avons précédemment indiqué.

» Nécessairement, donc, les susdits corps naturels ou les formes de ces corps se doivent attribuer une figuration déterminée pour leurs qualités radicales ou complexionnelles, pour les qualités qui leur sont naturelles. La forme du lion réclame une figure corporelle différente de celle que réclame la forme de l’aigle, comme le montre assez le premier livre du Traité de l'âme ; de même,

1 intensité de la chaleur naturelle du lion doit être représentable par une autre figure que la chaleur naturelle de l’aigle. Il en est de même des autres corps.

» Or, ces qualités représentées par des configurations différentes doivent posséder des vertus diverses et des actions variées, comme le montre le chapitre XXII. Par exemple, la chaleur naturelle du lion doit avoir une autre activité, une autre vertu que la chaleur naturelle de l'âne ou du lièvre ; non seulement parce qu elle est plus intense ou moins intense ou affectée de quelque autre différence de même sorte, mais aussi parce que son intensité est représentée par une figure autre et dissemblable. Il en est de même des autres qualités de ces animaux et de tous les corps naturels. »

Par les propriétés des figures qui représentent la distribution des diverses qualités naturelles au sein d’un certain être, on pourra rendre compte des actions que cet être exerce sur les autres, de ce qu’on appelait ses vertus occultes :

« Si on les compare au point de vue de ce mode de figuration de leurs qualité 2, il convient que les corps naturels exercent les uns sur les autres certaines opérations et soient, d’une certaine façon, passifs les uns à l’égard des autres.

1. Nicholai Obesme ()[>. laud., pars I, cap. XXIV : De varietate virtutuni universalhini secundum hujus modi figura tionem ; ms. cit., fol. 43, coll. a et b.

2. Nicholai Ohesme Op. laud., pars. I, cap. XXV : Qualiter per predicta cause quorundam effectuum possunt reddi; ms. cit., fol. 43, coll. b et c.

» Par exemple, une pierre précieuse ou une plante peut posséder une certaine qualité dont 1 intensité soit comparable, soit de r-'!ure semblable au visage humain, au cœur, à l’œil, à quelque autre partie du corps humain, ou bien qu elle ail la figure de quelque membre d un autre animal, en tant que cette ressemblance se peut constater à l aide de la représentation précédemment définie. Dès lors, il est possible que ( application d une telle chose entraîne la guérison d’une certaine maladie ou produise un certain effet, quel qu’il soit, d’ailleurs ; il est possible que la cause de cet effet soit la ressemblance entre la figure qui représente' finlensité d une qualité naturelle à l’objet appliqué et la configuration, soit corporelle, soit qualitative, du patient, de l’être auquel 1 application est faite...

» Bref, on peut assigner par là la cause générale de certaines vertus occultes, de certains effets merveilleux dont, autrement, les causes demeurent inconnues. Toutefois la cause spéciale et déterminée nous reste souvent cachée, parce que cette configuration de la qualité est imperceptible et occulte. C’est parce que cette cause est cachée que certains nécromanciens idiots (nicromanci. stulti) ont prétendu que ces vertus résidaient dans les pierres précieuses grâce à la présence de certains esprits incorporels qui sont tombés en elles. »

Dès le début de ses explications, Oresme a pris exemple de la doctrine des Atomistes ; en effet, la théorie qu’il nous propose est une sorte d’ Atomisme qualitatif. De toutes les propriétés possédées par les choses de ce monde, les Atomistes prétendent rendre compte à 1 aide de corps qui sont tous formés de la même substance, mais qui sont de diverses figures et grandeurs et qui sont diversement agencés. De ces mêmes propriétés, Oresme souhaite de même donner explications sans invoquer une multitude de qualités occultes ; aux divers corps, il n’attribue qu’un tout petit nombre de qualités propres ; mais dans chaque corps, chacune de ces qualités affecte une certaine distribution naturelle que l’emploi des coordonnées permet de représenter par une certaine figure. Les ressemblances ou les dissemblances de ces figures diverses rendent compte, sans intervention d’aucune vertu occulte, des actions et passions mutuelles des divers êtres.

La théorie qu’Oresme avait esquissée fut développée par Henri de Hesse dans son Tractatus de reductione effectuum specialiurn in virlutes communes et causas generales dont le seul titre déclare déjà la guerre aux vertus occultes.

Henri de Hesse a lu et médité l’œuvre d Oresme ; nous le devi-

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lierions sans peine s'il ne l’avouait pas ; mais il le déclare sans ambages.

Non seulement, à propos d’une théorie développée par Oresme dans son Tractatus de commensurabilitate motuum cæli, Henri de liesse écrit 1 2 : « Sicut deducit magister Nicholaus Oresme », mais encore il cite le traité où le futur évêque de Lisieux définissait les représentations par coordonnées ; à propos des effets de la musique, il dit 2 : « Ut patet in principio Musice Boëtii et in tractatu magistri iMcholai Oresme de configurationibus qualitatum. »

Souvent aussi, Henri de Hesse ne donne ni le nom d’Oresme ni le litre du traité ; les propositions qu’il emprunte à ce traité sont simplement données comme vérités qu’enseigne l’Art des latitudes des formes, Ars latitudinum formarum. Il nous dit 3, par exemple, que les diverses espèces de latitudes difformément difformes sont en nombre infini, « comme on le voit dans l’Art des latitudes des formes, ut patet in Arte de latitudinibus formarum. » Il nous rappelle 4 que des latitudes d’espèces différentes peuvent être égales entre elles en intensité, « comme cela est manifeste dans l’Art des latitudes, sicut manijestum est in Arte latitudinum. » Que le degré, la proportion et l’espèce d’une qualité ne suffisent pas à en déterminer les opérations, cela n’est pas douteux 5, « car ici et là, la configuration de la latitude peut être très différente, comme cela se montre manifestemennt dans l’Art des latitudes. — Patet, quia adhuc latitudinis configuratio valde aliter potest esse hic et illic , ut in Arte latitudinum apparet manijestum. »

Très vite, assurément, la théorie d’Oresme était devenue une doctrine classique, qui s’enseignait sous le nom d’Ars de latitudinibus formarum. Ainsi s’explique la rédaction du Tractatus de latitudinibus formarum secundum doctrinam magistri Nicholai Oresme que nous avons décrit au précédent paragraphe.

1. Henrici de Hassia Tractatus de reductione efjectuum specialium in virtutes communes et causas generales, cap. XXIV : De modis et combinacionibus virium socius nature. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 2.83i, fol. n4, r°; ms. n° i4-58o, fol. 212, col. a.

2. Henricsi de Hassia Op. laud., cap. XXV : De effectibus talium combinaciomim et ultimato posse nature; ms. n° 2.83i, fol. n4, v°; ms. n° i4-58o, fol. 212, col. b.

3. Henrici de Hassia Op. laud., cap. VIII : Descendit ad armoniam et discrasiam microcosmi in generali; ms. n° 2.83i, fol. io5, v°; ms. n° i4-58o, fol. 206, col. c.

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