‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 48 sur 176 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

Au sujet de la nature du mouvement et du lieu, Albert le Grand n’a rien dit de vraiment original 1 ; il s’est borné à commenter Aristote et Averroès.

Averroès n’a point donné de commentaire sur le traité Du rnou-

i. Sous ce titre : Liber de natura loci ex longitudine et lalitudine ejusdem proveniente, Albert le Grand a composé un opuscule où l’on ne trouve rien sur la théorie générale du lieu et du mouvement, mais seulement d’intéressants développements sur la théorie du lieu naturel.

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vement des animaux ; Albert le Grand, au contraire, a donné deux paraphrases de cet ouvrage.

En l’une de ces paraphrases, il se montre 1 fidèlement attaché au sens des propositions formulées par l’auteur grec. Il admet qu'en dehors d’un corps mobile, il doit exister un corps fixe ; mais ce corps fixe n’est pas requis à titre de terme auquel on puisse comparer le mouvement ; il est nécessaire à titre de support, de soutien, auquel le moteur se puisse appuyer tandis qu’il produit son effort. Cette vérité est éclaircie à l’aide des exemples mêmes qui sont invoqués au De motibus animalium. A l imitation de ce traité, d’ailleurs, Albert prouve que l’immobilité de la Terre n’est pas destinée à offrir un point d’appui au moteur qui produit les révolutions célestes.

La seconde paraphrase, beaucoup plus libre que la première, s’exprime en termes ambigus au sujet du corps fixe que suppose tout mouvement progressif ; il ne faudrait pas grand effort pour solliciter ces termes dans le sens du principe qu’Alexandre d’Aphrodisie, Thémistius, Simplicius et Averroès ont cru lire au traité Du mouvement des animaux.

Albert remarque d’abord 2 que toute partie mobile du corps d’un animal en mouvement s’appuie sur une autre partie de ce même corps ; si cette seconde partie n’est pas fixe, elle a à son tour un appui, et ainsi de suite ; de proche en proche, on parvient à une partie du corps qui est fixe.

En tout mouvement, on peut raisonner de même ; comme la série des corps mobiles ne saurait être prolongée à l’infini, on arrive nécessairement à cette conclusion : Toul, mouvement progressif suppose un corps immobile. « Un tel mouvement est assurément analogue au mouvement du compas... Lorsque le compas se meut, il se meut en vertu de sa forme, en vertu de sa configuration de compas, qui lui donnent l’existence et qui le spécifient. Mais, en même temps, durant tout son mouvement, une de ses parties demeure attachée à un certain centre immobile ; c’est autour de ce centre immobile que le compas mobile décrit un cercle. ))

Cet exemple tiré du mouvement du compas n’appelle guère

1. Beati Alberti Magni, Ratisbonensis episcopi, Ordinis Prædicatorum, Parva naturalia... recognita per R. A. P. F. Petrum Iammy... Operum tomus quintus. Lugduni. MDCLÎ, Liber de motibus progressais ; Tractatus I : De modo motus progressai; cap. II, III et IV, pp. 5og-5ii.

2. Beati Alberti Magni... Parva naturalia... Liber secundus de motibus animalium ; Tractatus I : De ipsis motibus et proprietatibus ipsorum; cap. III, p. ia5.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

notre attention sur la nécessité d appuyer à un support fixe le moteur qui met un corps en mouvement ; il semble bien plus propre à lui signaler l'immobilité du corps central qui permet de constater un rotation.

Cette dernière idée est celle qui se présentait sans doute à l’esprit des lecteurs d Albert le Grand. Pierre d Auvergne nous en est garant. Maître éminent de l’Université de Paris, recteur de cette Université à la fin du xnie siècle, Pierre d Auvergne fut un des disciples les plus immédiats* et les plus illustres d’Albert le Grand et de Saint Thomas d Aquin. En son commentaire du traité De motibus animalium, il présente 1 les considérations suivantes, où l inlluence de lÉvêcjue de Ratisbonne a laissé une trace bien visible :

« De même que le Ciel ne saurait se mouvoir s’il n’existait une chose fixe et immobile, de même le mouvement d’un animal exige qu’il existe hors de cet animal un support immobile auquel il puisse s appuyer pour se mouvoir... Mais comprenons bien que la raison pour laquelle un corps étranger immobile est nécessaire, n’est pas tout à fait la même pour le Ciel et pour l aminai. Il est cependant un motif commun aux deux cas. En effet, pour qu’un corps soit en mouvement, il faut qu’il existe un autre corps par rapport auquel celui qui se meut est disposé d’autre manière en ce moment qu’il ne l’était tout à l’heure ; ce second corps est immobile ou du moins, s’il se meut, il diffère du premier, par la forme ou la vitesse de son mouvement ; si donc il se meut, il faudra ou bien que la série des mobiles se prolonge à l’infini, ou bien que I on parvienne enfin à un terme tout à fait immobile. Cette raison-là est commune à l’animal et au Ciel. Mais il en est une autre qui est spéciale à l’animal. Pour se mouvoir, en effet, l’animal doit pousser et tirer... n

i. In presenti volumine infrascripta invenies opuscula Aristotelis cum expositionibus sancti Thome : ac Pétri de Alvernia. Perquam diligenter visa recognita : erroribusque innumeris purgata.

Sanctus Thomas De sensu et sensato. De memoria et reminiscentia. De somno et vigilia. Ultimo altissimi Proculi (sic) de causis CAim . ejudem sancti Thome comme ntationib us.

Petrus de Alvernia De motibus animalium. De longitudine et brevitate vite. De juventule et senectute. De respiratione et inspiratione . De morte et vita.

Egidius Romanus. De bona fortuna.

Colophon : ... Impressa vero Venetiis mandato sumptibusque Heredum nobilis viri domini Octaviani Scoti eivis Modoentiensis, per Bonetum Locatellum presbyterum Bergomensem. Anno a partu virgineo saluberrimo septimo supra millesimum quinquiesque centesimum quinto Idus Novembris.

Exposilio super librurn de motibus animalium secundum Petrum de Alvernia. Lectio I, fol. 35, coll. b et c.

LE LIEU

Que Pierre d’Auvergne, d'ailleurs, ait exactement saisi la pensée qui hantait l’esprit d'Albert le Grand au moment où il citait 1 exemple du mouvement du compas, nous en aurons la preuve, car nous allons retrouver cette même pensée en divers autres écrits de l’Évêque de Ratisbonne.

Nous la rencontrons tout d’abord en son traité du Ciel \

Comme l’avait fait Aristote, Albert cherche la raison pour laquelle la sphère céleste tout entière ne se meut pas d’un mouvement unique ; au cours de cette recherche, toujours guidé par l’exemple du Philosophe et du Commentateur, il écrit ces lignes :

« Prenons pour point de départ les conditions requises en vue du mouvement circulaire. Selon ce qui est démontré au livre Du mouvement des animaux, disons qu’aucun corps ne peut se mouvoir circulairement s’il ne se meut sur un autre corps fixe et immobile ; si ce dernier corps se mouvait, le premier ne pourrait décrire un cercle qui demeurât toujours en la même place ; la vertu du corps immobile ajoute à la vertu propre du mobile au moins cette fixité de la trajectoire circulaire. Car aucune des parties de l’orbite qui accomplit sa révolution ne demeure stable, fixe, et privée de mouvement. Les pôles semblent immobiles, mais ils se meuvent en leur lieu, sans passer d’un lieu à l’autre, ni d’une place à lautre. De même, il est évident que le corps qui se meut en cercle n'est pas de même nature que le corps fixé en son centre. » S’il était de cette nature, en effet, il aurait au centre son lieu naturel, et ses diverses parties y descendraient, ce qu elles île font point. « Si donc il faut que tout corps mû circulairement se meuve sur une chose fixe et stable, il faut qu’un corps fixe et immobile se trouve au centre de l’Univers, et ce corps ne peut être que la Terre. »

L existence et la fixité de la Terre sont ainsi requises par la rotation même des orbes célestes.

Quant aux multiples mouvements des Cieux, Albert, fidèle péripatéticien, leur assigne pour objets la génération et la mort des choses corruptibles qui recèle la région des éléments.

Trois choses concourent à cette génération et à cette corruption : En premier lieu, la perpétuité de l’existence ; en second lieu, l’opposition continuelle de la naissance et de la mort ; en troisième lieu, la variété des formes et des espèces engendrées. De ces trois

i. Alberti Magni De Cælo et Mundo liber secundus, tract. I, cap. VIII : De causa finali propter quod cælorum motus oportet esse plures.

choses, la première est sous la dépendance du mouvement diurne ; la seconde relève des révolutions accomplies selon l’écliptique, révolutions qui font monter ou descendre tout à tour le Soleil et les autres astres générateurs ; la troisième est causée par les particularités du cours des planètes, qui tantôt rapprochent ces astres les uns des autres, et tantôt les séparent.

L’existence nécessaire d’un corps immobile au centre d’un orbe qu’anime un mouvement de révolution est encore invoquée par Albert en sa Physique.

Après avoir paraphrasé 1 ce qu’Aristote a dit de la nature et de d’immobilité du lieu, l’Évêque de Ratisbonne aborde la question débattue du lieu et du mouvement de la huitième sphère.

Au sujet de la « grande question » du lieu de l’orbe suprême, le but avoué d’Albert est d exposer, en la rendant plus claire, la solution d’Averroès, qu’il adopte. '

« Averroès dit que le premier mobile est en un lieu par accident, tandis que son mouvement est par soi, et non par accident. On dit que cet orbite a un lieu parce que son centre est en un lieu, et cela par lui-même ; l’orbite alors est en un lieu, mais par accident. Aristote, en effet, dans son livre Sur les mouvements locaux des animaux, a déclaré que tout mouvement procédait d’un corps immobile. Il faut donc que le mouvement de la huitième sphère procède de quelque chose qui soit immobile. Ce quelque chose sera en un lieu par soi, en sorte que l’orbe sera en un lieu par accident. »

En invoquant le principe qu’à l’exemple d’Alexandre, de Thé-

De motibus animalium, Albert le Grand le soumet à une discussion que ses prédécesseurs ne lui avaient pas fait subir. Selon lui, ce principe n’est pas de mise lorsqu’il s’agit d’étudier les mouvements naturels des éléments graves ou légers. Il doit être restreint aux mouvements produits par une âme, comme les mouvements des animaux, ou par une intelligence, comme les mouvements des astres. Cette discussion fait éclater à tous les yeux la déformation profonde que les commentateurs ont fait subir aux pensées exprimées dans le De motibus animalium. L’auteur de ce traité, en effet, enseignait que le Moteur des cieux n’a pas besoin d’appui fixe, parce qu’il est intelligence pure.

i. Alberti Magni Physicorum lib. IV, tract. I, capp. XI et XII.

LE LIEU

La huitième sphère ne se meut pas secundum subjectum, c’està-dire selon sa masse totale ; prise dans son ensemble, cette masse garde une position invariable. Elle se meut selon sa forme, c’està-dire selon la position relative que ses diverses parties affectent par rapport au corps immobile qui occupe le centre ; cette forme, en effet, cette position relative, changent d’un instant à l’instant suivant.

Telle est donc la solution proposée par Averroès : Le premier mobile est en un lieu en ce qu’il est autour de son lieu, et ce lieu est la surface convexe du corps immobile qui se trouve en son centre. Dans les écrits du Commentateur, « cette solution paraît subtile, car elle est présentée en termes obscurs ; ces termes doivent être compris selon l’explication qui vient d’en être donnée ».

Mais à cette explication une objection peut être faite. Pour que le Ciel puisse être animé d’un mouvement de rotation, il faut que la Terre demeure immobile, contenant le centre de ce mouvement : telle est la proposition dont dépend toute la déduction précédente. Cette proposition n’affirme-t-elle pas que l’immobilité de la Terre est la cause du mouvement de la huitième sphère ? Or, pour un Péripatéticien, semblable affirmation serait inacceptable. C’est du premier Moteur que l’orbite suprême tire son mouvement ; l’immobilité de la Terre est l’effet, non point la cause, du mouvement céleste.

A cette objection, voici la réponse qu’adresse Albert le Grand : (( Le mouvement de l'orbe suprême peut être considéré de deux points de vue distincts ; on peut voir en lui le mouvement du premier mobile ; on peut aussi l’étudier à titre de révolution accomplie sur place. Si l’on considère ce mouvement du premier point de vue, il dérive du premier Moteur, qui préside au huitième ciel, et non du corps central. Si on le considère, au contraire, du second point de vue, la rotation de la dernière orbite provient de l immobilité du corps central. »

Bien qu’en ces questions, Albert le Grand se soit montré fidèle disciple d’Averroès, il n’a pas suivi jusqu’au bout la voie ouverte par le Commentateur. Toute rotation supposant un corps dont l’immobilité en fixe le centre, Ibn Roschd avait déclaré cjue les épicycles et les excentriques imaginés par Ptolémée étaient des impossibilités physiques. Tout en gardant le principe formulé par Averroès, Albert le Grand se refuse à en admettre la conséquence ; il ne sauve le système de Ptolémée qu’au prix d’un illogisme.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

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