‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 64 sur 176 · Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. I · texte numérisé non relu

Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. I

4. Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. I (his visis...) et quæst. II (sed

hic sunt duo dubia; primum...).

5. Secundus liber Senlentiarum Magistri Francisci de Marchia, Dist. III, quæst. IV : Utrum primum mobile sive ultima spera sit in loco. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 3071, fol. 107, col. c, à fol. 108, col. a.

LE LIEU

île retenir l’attention ; elle est une des plus importantes parmi celles que la théorie du lieu a suscitées au sein de l'École scotiste.

Dès le début, notre auteur lait cette déclaration 1, où nous reconnaissons clairement T inspiration du Docteur Subtil :

« Je dis que cette question présente une difficulté préliminaire. Selon notre foi, en effet, comme le premier Mobile est contenu par le ciel empyrée, il en résulte qu’il est en un lieu. Selon les philosophes, au contraire, il n’est contenu par rien mais contient toutes choses ; cependant, il se meut de mouvement local (movetur localiter) ; cela posé, surgit la difficulté : Comment le peut-on mettre en un lieu. Cette difficulté subsiste, d’ailleurs, si l’on suit l’enseignement de la foi touchant le ciel empyrée ; sans doute, le ciel empyrée n’est point mû de mouvement local ; mais Dieu le pourrait mouvoir de mouvement local ; or il n'est point en un lieu, puisqu’il n’est contenu par rien. »

Après avoir exposé, discuté et rejeté les trois solutions qu’ont proposées Avicenne, Thémistius et Averroès, notre auteur nous donne sa propre solution, qu'il formule en ces termes 2 :

« Je dis que le Ciel n’est pas en un lieu et n’est pas mû en un lieu ; cependant, il est mû de mouvement local, parce que son mouvement a un ubi pour terme. Dico quod celum non est in loco nec movetur in loco ; movetur tamen localiter , quia motus ejus terminatur ad ubi. »

C’est pour justifier celte réponse quelque peu surprenante que François développe sa théorie de Y ubi et du mouvement local.

« Pour l’évidence de cette doctrine, il faut savoir qu’il y a deux sortes d 'ubi comme il a deux sortes de circonscriptions. H y a une circonscription active, celle du corps qui circonscrit ; et il y a une circonscription passive, celle du corps qui est circonscrit et contenu. De même, il y a deux sortes d ubi : L ubi passivum, qui est celui du corps logé, et Yubi activum qui est celui du corps logeant.

)) Or ces deux ubi sont de même genre ; si donc l’un d’eux est naturellement apte à servir de terme au mouvement local, l’autre l'est aussi. En effet, lorsque deux choses sont de même genre, si l’une d’elles peut jouer le rôle de terme à l’égard d’un certain mouvement, l’autre le peut également. Mais le mouvement [local] se peut terminer à Yubi passif ; il se peut donc aussi bien terminer à Yubi actif, qui est de même genre que Yubi passif.

1. François ks la Marche, toc. cit . ; ms. c i t . , fol. 107, colt, c et d. a. François de la Marche, toc. cit.; ms. cit., fol. 107, col. d.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

)) En second lieu, je dis qu’il y a deux sortes de mouvements locaux. Il y a un mouvement local qui a Vubi passif ; c’est de ce mouvement-là qu’un corps logé et contenu dans un lieu se meut dans ce lieu. Un autre mouvement local a Vubi actif pour terme ; ce mouvement-ci, c’est celui dont un corps logeant se meut, non point dans un lieu, mais autour de son lieu.

» Répondant alors à la question proposée, je dis : Le mouvement du premier mobile ne va pas à Vubi passif, puisque ce mobile n’est pas contenu en un lieu ; ce mouvement marche à Vubi actif ; le premier mobile ne se meut pas dans un lieu, mais autour d’un lieu. »

Dans cette théorie, qui avait ravi l’acquiescement de Jean le Chanoine, on peut démêler un curieux concours de pensées suggérées par Duns Scot et de pensées suggérées par Guillaume d’Ockham.

Nous entendrons bientôt Guillaume d’Ockham enseigner qu’un corps peut se mouvoir de mouvement local de deux manières différentes, soit qu’il se meuve en vue d’acquérir un nouveau lieu au sein duquel il soit contenu, soit pour devenir le- lieu d un nouveau corps logé.è Le V enerabilis Inceptor nous dira que le Ciel se meut de mouvement local de cette façon-ci, non de celle-là. Il se gardera bien de dire que le premier mouvement tend à Vubi passif et le second à Vubi actif, car il éprouve, pour la notion d ubi, une véritable horreur; il la bannit impitoyablement de toute sa Physique. Mais qu’un Scotiste, confiant dans la réalité de l’ubi, se propose de définir la distinction qu’Ockam a posée entre les deux sortes de mouvements locaux ; il s’exprimera tout juste comme François de La Marche.

Cette influence d'Ockham sur François ne nous doit point surprendre ; nous savons qu elle s’était également exercée dans le domaine théologique, et qu’elle avait rendu le franciscain d’Ascoli solidaire des erreurs du franciscain anglais.

Après avoir exposé sa doctrine, François s’efforce de dissiper les doutes qui peuvent encore demeurer dans l’esprit. Il en est un dont il remarque fort justement qu’il se dresse aussi bien contre les théories différentes de la sienne ; c’est celui-ci : le lieu d’un corps doit être la partie ultime d’un contenant immobile. Cependant, la concavité de l’orbe de la Lune n'est-elle pas, de l’avis unanime, le lieu du feu, et l’orbe de la Lune ne se meut-il pas P A cette difficulté, voici ce que répond notre franciscain 1 :

« Le lieu doit être immobile d’une immobilité opposée au mou-

i. François de la Marche, loc. cit.

vement local en vertu duquel le corps, logé par ce lieu, se meut vers lui ; la raison en est que le lieu est le terme de la dépendance qu’à son propre égard,1- possède le corps logé. Si le lieu se mouvait ou s’il était susceptible de se mouvoir du mouvement même par lequel le corps logé se meut vers lui, alors ce lieu ne pourrait servir de terme à la dépendance du corps logé ; le corps logé ne pourrait être fixé dans ce lieu, borné par ce lieu. Mais bien que le lieu doive être immobile de cette façon, il n’est pas tenu d’être immobile universellement et de toute manière. Quand bien même il se mouvrait de quelque façon, pourvu qu’il ne se mût point du mouvement même par lequel le corps logé marche vers lui, il pourrait encore servir de terme à la dépendance du corps logé à son égard.

» Exemple : L’orbe de la Lune est le lieu du feu ; il se meut, cependant d’un mouvement de rotation ; mais il est immobile de l’immobilité opposée au mouvement rectiligne dont se meut le corps qu’il loge, c’est-à-dire le feu ; si l’orbe de la Lune se mouvait de mouvement rectiligne, il ne pourrait être le lieu du feu. »

Jean le Chanoine ne regarde pas 1 cette réponse comme satisfaisante ; valable pour l’objection tirée du mouvement de l’orbe de la Lune, elle ne l’est plus pour d’autres objections analogues ; ainsi l’orbite suprême est regardée comme le lieu des orbites inférieures ; et cependant, comme ces dernières, elle se meut d’un mouvement de révolution.

A ce propos, François de La Marche et Jean le Chanoine proposent une distinction qui n’est nullement une solution ; cette distinction est empruntée, d’ailleurs, à l’opuscule Sur la nature du lieu que l’on attribue à Thomas d’Aquin ; la voici : Il est des lieux parfaits qui, non seulement, entourent le corps logé, mais encore le soutiennent par les pressions qu’ils exercent sur lui ; ces lieux-là sont tout à fait immobiles ou, du moins, ont l’immobilité opposée au mouvement local du corps qu’ils circonscrivent. Il est, d’autre part, des lieux imparfaits qui circonscrivent le corps contenu sans l’appuyer ; de ce nombre sont les lieux des orbes célestes, car ces orbes n’ont nul besoin de soutien pour demeurer à leur place ; ces lieux-là peuvent se dispenser de satisfaire à la condition formulée par François de La Marche.

A l imitation de Simplicius, à l imitation de son maître Duns Scot, Jean le Chanoine admet 2 pleinement que le lieu peut s’engendrer et périr.

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