Joannjs Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. II
2. Joannis Canonici Quæstiones in VIII libros Physicorum; lib. IV, quæst. I.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
Un pieu est fiché dans le lit d’un fleuve ; l’eau qui baigne ce pieu s écoule sans cesse. A un certain instant, le volume rempli par le bois du pieu est entouré par certaines parties de l’eau ; ces parties forment, à cet instant, le lieu propre du pieu. Un peu plus tard, ces mêmes parties se trouvent en aval du pieu ; elles ne circonscrivent plus aucun corps étranger ; elles sont devenues contiguës les unes aux autres ; elles ne sont plus le lieu de rien ; le lieu qu elles formaient a péri. Pendant ce temps, d’autres parties de l’eau courante sont venues entourer le pieu immobile ; en elles, un lieu qui n'existait pas au préalable a pris naissance.
Ces deux lieux sont réellement distincts, encore qu’ils aient même disposition par rapport au centre du Monde et à ses pôles, ce qui les rend équivalents. Et que l’on n'aille pas prétendre que ces deux lieux ne sont qu’un même lieu formel ; on l’a déjà dit : Là où le sujet varie, l’attribut ne peut demeurer identique à luimême.
Mais contre une semblable doctrine, « la foule va se récrier ; car enfin, personne n’oserait prétendre que cette maison change de lieu parce que le vent souffle... N’ayons souci de la foule lorsque la raison est contre elle ; en cette matière, la foule est peu compétente. Ne nous arrêtons pas à l’opinion de ceux qui prétendent qu’un corps demeure au même lieu lorsque le contenant change : c’est une idée de gens bien vieillots — imaginatio vetulorum. »
Si nous exceptons François de Mayronnes, dont la théorie nous occupera plus loin, tous les Scotistes semblent avoir embrassé cette opinion que le lieu d’un corps immobile n’est pas immuable, si ce n’est par équivalence. Certains d’entre eux admettent cette doctrine, alors même que sur d’autres points, ils délaissent la théorie du lieu proposée par Dans Scot ; tel Antonio d’Andrès.
Parmi les nombreux écrits d’Antonio d Andrès se trouve un Commentaire au Traité des six principes de Gilbert de la Porrée 1 .
Cet écrit d’Antonio d’Andrès intéresse presque exclusivement l’étude des catégories ; toutefois, une des questions consacrées à l’étude du prédicament ubi traite du célèbre problème qui a pour objet le lieu de l’orbe suprême.
i. Quesliones Scoti super Universnlia Porphyrii. neenon Arislotelis predicamenla ac Peryarmenias. Item super libros Elenchorum. Et Antonii Axdree super libro Sex principiorum. Item questiones Joannis Angelici (sic) super quesliones universales ejusdem Scoti. Colophon : Expliciunt quesliones Doctoris subtilis Joannis Scoti super universalia Porphyrii : et Aristotelis predicamenta ; et peryarmenias : ac elenchorum neenon discipuli ejus Antonii Andree super libro sex principiorum Gilberti porretani : sludiosissime correcte per Reverendissimum palrem magistrum Mauritium de portu Hibernicum arehiepiscopum Tumanensem ordinis minorum. Impresse Venetiis per Philippum pincium Mantuanum. Anno domini i5i2. die 9 Augusti.
LE LIEU
Reproduisons ici ce qu’en cette courte question dit le fidèle disciple du Docteur Subtil 1:
« Les divers philosophes et commentateurs ont tenu des propos divers, car ils voulaient sauver cette proposition : Le ciel ultime n’a pas de lieu propre, mais, cependant, il est en un lieu d’une certaine manière. Certains auteurs, tel Averroès, ont dit que le ciel ultime était en un lieu selon son centre ; d’autres, comme Thémitius, qu il en était en un lieu par ses parties ; d’autres encore, qu’il était logé par sa surface terminale. Cette question regarde plutôt le quatrième livre des Physiques.
<( Quoi qu’il en soit des opinions de ces philosophes, je tiens pour certain qu’à proprement parler, le ciel ultime n’est en aucun lieu, et cela par la raison que donne l’Auteur des Six Principes. En effet, tout ce qui est en un lieu est entouré par quelque corps qui se trouve hors de l’objet logé, qui en est distinct et séparé, comme le montre le quatrième livre des Physiques ; mais il n’existe aucun corps hors du ciel ultime, sinon il ne serait plus le ciel ultime.
« Il faut remarquer ici que les corps de l’Univers sont ordonnés les uns par rapport aux autres de telle sorte qu’ils soient localement contenants et contenus ; la terre est contenue par l’eau, l’eau par l’air, l’air par le feu, le feu par l’orbe de la Lune, l’orbe de la Lune par un autre orbe, et ainsi de suite jusqu’à l’orbe suprême. De même donc que l’on peut, sans inconvénient, au sein de l’Univers, donner un corps, la terre, qui est contenu mais qui n’est le lieu d’aucun autre corps et ne contient rien, de même on peut, sans inconvénient, donner un corps qui joue le rôle de lieu contenant un autre corps, mais qui n’est en aucun lieu et n’est contenu par aucun corps ; tel est l’orbe suprême ou le ciel ultime, que ce ciel soit le premier mobile, comme le prétendent les philosophes, ou que ce soit le ciel Empyrée immobile, selon l’opinion des théologiens et selon la vérité ; en ce ciel Empyrée est le lieu des bienheureux ; au delà, il n’y a plus ni lieu, ni mouvement, ni temps, comme le dit Aristote au second livre Du Ciel et du Monde. »
Jean le Chanoine, lui aussi, refusait tout lieu à l’orbite suprême ; mais, fidèle interprète de la pensée de Duns Scot, il lui attribuait un ubi ; Antonio Andrès ne dit pas un mot de cet ubi. Il y a plus ; au cours des trois questions 2 que lui suggère ce
1. Questiones clarissirni doctoris Antonii Andreé super sex pricipiis Gilberti Porretarii. Quæstio VIII : Utrum ultimum cælum sit in loco; éd. cit. , l'ol. 60, col. d.
2. Antonio d’Andrès, Op. cit., quæst. XII, XIII et XIV; éd. cit., fol. 60.