‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 67 sur 176 · Antonio d’Andrès, loc. cit., fol. 53, coll. c et d · texte numérisé non relu

Antonio d’Andrès, loc. cit., fol. 53, coll. c et d

LE LIEU

ne parle pas du ciel Empyrée qui est immobile, car Aristote n’a pas connu ce ciel.

(( Je dis donc que le lieu est immobile, comme le voulait le Philosophe, en ce sens qu’il possède l’immobilité opposée au mouvement local ; en outre, il est incorruptible par équivalence... Il est clair qu’il est incorruptible par équivalence ; en effet, si le corps logé se meut, il y a tout aussitôt acquisition d’un rapport entre le lieu et le corps logé qui a été déplacé, tout semblable au rapport que présentait le lieu abandonné. »

Sous une forme trop concise et assez confuse, nous reconnaissons cette notion de lieu persistant par équivalence, engendrée par l'enseignement de Damascius et de Simplicius, et à laquelle l’École scotiste et l’École nominaliste ont attribué une égale importance.

JEAN DE BASSOLS

Comment Dieu pourrait-il mouvoir l’Univers entier de mouvement local, alors qu il n’existerait plus aucun terme immobile auquel ce mouvement pût être rapporté ? Question difficile qu’une des décisions d’Étienne Tempier imposait à l’attention des philosophes. « Cherche la réponse, quære responsionem, » avait dit Duns Scot ; mais aucun de ses disciples, parmi ceux dont, jusqu’ici, nous avons analysé les œuvres, n’a deviné, si peu que ce fût, le mot de cette énigme.

Le premier, semble-t-il, Jean de Bassols, en l’exposé qu’il donne de la théorie du lieu’1, a préparé la solution de ce redoutable problème.

L’argumentation de Jean de Bassols est entièrement dirigée contre la théorie de Gilles de Borne ; il nie que la forme du lieu d’un corps soit la distance de ce lieu au centre et aux pôles du Monde et que ce lieu demeure immobile lorsque le corps logé ne se meut pas. Comme Jean le Chanoine, Jean de Bassols admet que cette distance est un attribut des corps intermédiaires entre le corps logé et le centre du Monde ou ses pôles ; comme Jean le Chanoine, il admet que cette distance et, partant, le lieu dont elle est

i. Profundissimi Sacre théologie projessoris F. Joannis de Bassolis minorité in secundurn sententiaram Qwestioncs ingeniosissirne et sane quopue utiles.

Parhisiorum Luteciæ, i5i6. Dist. II, quæst. III, art. IV.

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la forme, peuvent se corrompre par suite de la corruption des corps intermédiaires ; il admet, en outre, contrairement à l’opinion de Jean le Chanoine, que le mouvement local de ces corps entraîne comme conséquence le mouvement local du lieu. Seulement, autour d’un corps immobile, les lieux qui se succèdent les uns aux autres ont, les uns par rapport aux autres, une certaine relation d’équivalence (æquipollentia) ; « le lieu suivant équivaut au lieu précédent au point de vue du mouvement local ; on peut combiner chacun d’eux à un même troisième lieu et l’un fournira le même terme que l’autre au mouvement local dirigé vers ce troisième lieu ; ... selon une même droite issue de l’un ou de l’autre de ces lieux et dirigée vers un même troisième lieu, le mouvement local est le même. »

Cette équivalence, par rapport à quoi' lappréciera-t-on ? Jean le Chanoine la fait consister en une disposition semblable par rapport au centre et aux pôles du Monde ; mais en son argumentation contre Gilles de Rome, il a nié l immobilité de ce centre et de ces pôles, en sorte qe sa théorie semble tourner en un cercle vicieux.

Jean de Bassols rompt ce cercle. Les pôles réels du Ciel, le centre réel du Monde sont des corps susceptibles de mouvement ; on ne peut, par rapport à ces repères mobiles, apprécier l’équivalence réelle de deux lieux ou, si l’on préfère, l’immobilité d’un lieu ; mais l’immobilité et l’équivalence dont on parle ici sont une immobilité, une équivalence purement fictives rapportées à un centre et à des pôles qui existent seulement en l’imagination du géomètre. « Le mathématicien, en effet, en vue de l’exposition de la Science, et sans prétendre qu’il en soit ainsi dans la réalité, imagine une ligne menée d’une partie du Ciel à une autre et passant par le centre du Monde, qui est lui-même un point imaginé ; cette ligne, terminée de part et d’autre au Ciel, reçoit le nom d’axe du Monde ; ses extrémités ou, en d’autres termes, les points qui la terminent sont nommés pôles, et ce sont simplement des points que l’on imagine dans le Ciel ; c’est par rapport à de tels pôles et à un tel centre que le lieu est dit immobile, d’une immobilité imaginaire et non point d’une immobilité réelle ; en réalité, ce lieu est corruptible et mobile, mais les lieux qui se succèdent gardent cependant entre eux une certaine équivalence. »

Lors donc qu’un corps demeure en repos, le lieu de ce corps se trouve, à partir de certains repères, à des distances dont la valeur demeure toujours la même ; ces repères n’ont aucune réalité et n’existent pas hors de l’imagination du géomètre ; telle est l’opi-

LE LIEU

nion de Jean de Bassols touchant l’immobilité du lieu ; telle est aussi, sur le même sujet, la proposition essentielle de la doctrine ockamiste.

GUILLAUME D OCKAM

Guillaume d’Ockam a composé un opuscule, intitulé Tractatus de successivis l, dont les premières lignes nous font connaître l’objet : « L’opinion commune, y est-il dit, est que le mouvement, le temps et le lieu sont certaines choses distinctes du corps mobile ou du corps logé ; il faut donc voir quelle fut, à ce sujet, l’intention d Aristote et du Commentateur. »

Présenté modestement comme une simple explication des propos d’Aristote et d'Averroès, cet opuscule émet, au sujet du mouvement, du temps et du lieu, les vues les plus originales et les plus profondes.

Le Tractatus de successivis, qui est un chef-d’œuvre, n’a jamais, croyons-nous été imprimé. Mais la seconde partie de ce traité, celle .qui expose la théorie du lieu, a été reprise par Ockam, avec des variantes insignifiantes, en ses Summulæ Physicorum, et par deux fois, s’est trouvée imprimée avec ces Summulæ 2 .

La théorie ockamiste du lieu a de très grandes analogies avec la théorie scotiste ; de cette dernière, elle conserve les doctrines essentielles ; toutefois, entre les deux théories se marquent des divergences qu’il importe de signaler.

Tout d’abord, Ockam se sépare nettement de Üuns Scot au sujet de la nature même du lieu.

Pour le docteur Subtil, le lieu est une certaine entité dont le fondement se trouve en la surface de contact du contenant et du

1. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° i6i3o (ancien fonds Sorbonne, ms. n° 916); fol. 1S1, col. b, inc : Quia commuais opinio est quod motus, lempus et locus sunt quedam res alie a mobili et locato... Fol. i4o, col. c :... et sic contingit successive veriflcari contradictoria. Explicit tractatus de successivis ediius a Guillelmo Ociiam. Une autre main, du xiv® siècle a ajoute : Okam.

2. Au ms. cité, cette partie commence, au fol. i34, col. d, dans les termes suivants : Consequenter videndum est de loco quod Philosophus k Physicorum diffinit sic : Locus est ultimum corporis continentis contigui, immobile. — Elle finit ainsi, au fol. 137, col. d : Et hec dicta de loco et ejus definilione sufficianl gratta veritatis, et que modo minus diffuse dicta sunt, alias, si necesse fueril, dijfusius tractabuntur . Elle forme les chapitres XX, XXI et XXII de la quatrième partie des Summulæ Physicorum.

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contenu; cette surface de contact est la matière de cette entité, qui a pour forme un certain rapport actif du contenant au contenu. Duns Scot a défini le lieu, à plusieurs reprises, par de semblables considérations, et Jean le Chanoine nous a dit quels efforts on faisait, dans l'École scotiste, pour approfondir cette définition.

Or tout, dans cette définition, répugne à la philosophie de Guillaume d’Ockam.

Jean Duns Scot pouvait, sans illogisme, déclarer que la surface de contact du contenant et du contenu était le support, le sujet de cette entité qui, selon lui, constituait le lieu ; il n hésitait pas, en effet, à attribuer à la surface une certaine réalité, à la regarder comme le siège de certaines propriétés physiques, de la couleur, par exemple.

Guillaume d’Ockam, au contraire, affirmait avec persistance que dans les notions de point, de ligne, de surface, il n’y a rien de réel, rien de positif ; seul le volume, la grandeur à trois dimensions, étendue en longueur, largeur et profondeur, peut être réalisé. La surface est une pure négation, la négation que le volume d’un corps s’étende au delà d’un certain terme ; de même, la ligne est la négation que l’étendue d’une surface franchisse une certaine frontière, le point, la négation qu’une ligne se prolonge au delà d une certaine borne.

La surface limite du contenant n'ayant par elle-même aucune réalité, cette surface ne peut être la matière d'une certaine entité qui constituerait le lieu.

D ailleurs, le V enerabilis Inceptor ne pouvait admettre une telle entité sans aller à l’encontre de ses tendances les plus puissantes ; supprimer autant que possible les entités que le Scotisme multipliait à profusion, tel était le principe même de la méthode qu’il préconisait.

Conformément à ce principe, Ockam reprend 1 pour le lieu la définition même d’Aristote en lui rendant sa simplicité première, en la débarrassant de toute addition parasite : Le lieu, c’est la partie du corps contenant qui toiiche immédiatement le corps contenu.

Mais il faut bien entendre que cette partie est un corps, étendu en longueur, largeur et profondeur. On peut, au sein du corps contenant, tracer une surface fermée qui entoure entièrement la cavité remplie par le corps contenu ; cette surface partage le corps

i. Gulielmi de Ockam Summulæ in libros Physicoum; lib. IV, capp. XX et XXI.

contenant en deux autres corps dont l’un, emboîté dans l’autre, enferme à son tour le corps contenu. Cette partie du contenant tjui est emboîtée dans l'autre partie constitue le lieu du corps contenu.

Pa r une opération toute semblable, on peut de nouveau séparer ce lieu en deux enceintes emboîtées l’une dans l’autre ; celle de ces enceintes qui est intérieure à l’autre sera maintenant le lieu du corps contenu.

On pourra procéder indéfiniment de la même manière ; on donnera pour lieu au corps contenu une couche de plus en plus mince empruntée au corps contenant ; chacun de ces lieux sera une partie du lieu précédent ; chacun d’eux sera un corps, et non pas une simple surface.

On voit que le langage mathématique moderne permettrait d’exprimer avec une grande exactitude l’opinion qu'Ockam professe au sujet du lieu : Le lieu, dirait-on, est une couche infiniment mince empruntée au corps contenant et partout contiguë au corps contenu.

Cette même proposition, Guillaume d’Ockam la reprenait en une de ses discussions quodlibétiques 1 et pour la formuler et l’expliquer, il faisait appel à toute cette rigoureuse précision que l’École de Paris allait apporter, grâce à lui, en toute discussion relative à l’infini.

« Le lieu, disait-il, alors, est ce qu’il y a d’ultime dans le contenant, c’est-à-dire la partie ultime du corps contenant. Ce n’est pas qu’il existe une certaine partie ultime qui soit, en sa totalité, distincte des autres parties. Je nomme partie ultime toute partie qui s’étend jusqu’au corps logé, qui louche le corps logé dans le lieu ; selon cette manière de parler, la partie ultime a, elle-même, une multitude de parties qui ne touchent pas le corps logé.

» Mais, direz-vous, je prends la partie ultime, celle qui, tout d’abord, est dite lieu ; celle-là n’a pas certaines parties qui touchent le corps logé et d’autres qui ne le touchent pas ; sinon, ce n’est pas cette partie, mais une partie de cette partie, qui recevrait tout d’abord le nom de lieu.

)) Je réponds qu’il faut distinguer au sujet de la partie ultime.

» D’une première manière, on nomme partie ultime toute partie (pii s’étend jusqu’au corps logé et qui touche immédiatement le corps contenu dans le lieu ; en ce sens, il y a une infinité de

1. Quodlibeta snptem Veneiubilis Inckptohis fu\tius Guilhklmi dis Ock.vm; quodlib. I, quæat. IV.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVB SIECLE

parties ultimes qui, toutes, sont lieu. Si une partie ultime touche, par son côté droit, le corps logé, la moitié droite de cette partie tangente est encore partie ultime, et la moitié de cette moitié est aussi partie ultime, et ainsi à l’infini.

» D’une seconde manière, on nomme partie ultime contiguë au corps logé celle qui se trouve après toute autre partie contiguë au corps logé. En ce dernier sens, il n’y a aucune partie qui soit partie ultime. »

C'est le principe qu’au cours des discussions sur l’infini actuel, Jean Buridan et Albert de Saxe opposeront sans cesse à Grégoire de Rimmi.

Séparé du système scotisle au sujet de l’essence du lieu, le système ockamiste s’en sépare encore au sujet de l’immobilité de ce même lieu.

Pour Duns Scot, le lieu était une certaine entité ; cette entité pouvait naître ou périr ; le lieu était donc déclaré capable de génération et de corruption. <( En tant qu elle regarde le lieu d’un corps comme remplacé par un autre lieu, lorsque la matière ambiante se meut de mouvement local, cette opinion est vraie, dit ‘Ockarn 1 ; mais en tant qu elle admet la corruption du lieu par suite de ce mouvement local, elle est erronée ; elle procède de cette fausse imagination que le lieu est une certaine relation réellement distincte du corps contenant. ))

Cette même fausse imagination dicte à Duns Scot une autre proposition erronée, à savoir que le lieu est incapable de mouvement local : le lieu est un corps ; il est donc lui-même en un lieu et il peut se mouvoir.

Il est même susceptible de se mouvoir de deux manières :

Lieu d’un corps, il peut se mouvoir pour devenir lieu d’un autre corps ; si, par exemple, un pieu plongé dans le courant d’une rivière est immédiatement suivi d’une pierre, l’eau qui, à un certain instant, touche le bois et en forme le lieu, vient, un moment après, toucher et loger la pierre.

Le lieu d’un corps peut aussi se mouvoir non pour devenir le lieu d’un autre corps, mais simplement pour se trouver lui-même en un autre lieu, sans loger aucun corps étranger ; après avoir baigné la pierre, les parties de l’eau que cette pierre séparait les unes des autres se rapprochent et se eonjoignent, elles ne sont plus lieu, mais elles sont en un lieu.

Fermement attaché à la première définition du lieu qu’Aristote

x. Gulielmi de Ockam Summulœ in libros Physicorum; lib. IV, cap. XXII.

LE LIEU 23q

ait donnée, Ockam est logiquement conduit à cette conséquence : le lieu est mobile.

Naturellement, il rejette la théorie de Gilles de Rome, dont il reproduit textuellement 1 les passages essentiels.

L’ordre et la situation dans l’Univers que Gilles de Rome nomme lieu formel, c’est l’ordre et la situation du contenant et non du contenu ; s’il en était autrement, on contredirait Aristote, pour qui le heu doit être attribué au corps contenant et non pas au corps contenu. Ce principe posé, qui écarte la théorie de Pierre Auriol, comment le lieu formel demeurerait-il immobile, alors que le contenant, qui est le lieu matériel, se déplace ?

Lorsque le corps contenu ne se meut point, sa distance aux parties fixes de l’Univers ne change pas ; mais ce n’est pas cette distance-là qui constitue le lieu formel ; pour constituer ce. lieu, il faut considérer la distance aux repères fixes des parties du contenant qui environnent le contenu ; et ces parties peuvent se mouvoir alors même que le corps contenu ne se mouvrait pas.

Incidemment, comme Jean le Chanoine, et dans les mêmes termes que lui, Ockam attaque cette immobilité du centre et des pôles du Monde à laquelle Saint Thomas d’Aquin a voulu rattacher 1 immobilité du lieu.

« Ce qu’on dit de l’immobilité des pôles et du centre procède d’une fausse imagination, à savoir qu’il existe, dans le Ciel, des pôles immobiles et, dans la Terre, un centre immobile. Cela est impossible. Lorsque le sujet est animé de mouvement local, si l’attribut demeure numériquement un, il se meut de mouvement local. Mais le sujet de l’accident que sont les pôles, c’est-à-dire la substance du Ciel, se meut de mouvement local ; ou bien donc les pôles seront incessamment remplacés par d’autres pôles numériquement distincts des premiers, ou bien ils seront en mouvement. »

« Peut-être dira-t-on que le pôle, qui est un point indivisible, n’est pas une partie du Ciel, car le Ciel est un continu, et les continus ne se composent pas d’indivisibles. »

« Mais si le pôle existe, et s’il n’est pas une partie du Ciel, c’est donc quelque substance corporelle ou incorporelle. Si elle est corporelle, elles divisible en non pas indivisible. Si elle est incorporelle, elle est de nature intellectuelle, et l’on arrive à cette conclusion ridicule que le pôle du Ciel est une intelligence. ))

Ni le lieu matériel, ni le lieu formel ne sont donc immobiles ; la

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