Guillaume d’Ockam, loc. cil
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seule immobilité que possède le lieu, c’est l’immobilité par équivalence, telle que l’ont définie Duns Scot et Jean le Chanoine. Guillaume d’Ockam attribue la plus grande importance à cette notion d’immobilité par équivalence ; il croit qu elle exprime d une manière explicite ce qu Aristote et le Commentateur ont pensé implicitement ; elle lui semble propre à interpréter tout ce qu’ils ont dit au sujet de l’immobilité du lieu.
Ockam pense même tirer de la notion de lieux équivalents la solution de difficultés que, manifestement, celte notion ne suffit pas à faire évanouir.
Certaines Scolastiques ont voulu trouver dans la surface ultime de l’Univers le repère immuable que requiert l’immobilité du lieu ; Duns Scot a condamné leur erreur ; selon le Venerabilis Inceptor, leur manière de voir peut être reprise à la condition d interpréter l’identité qu’ils attribuent à cette surface comme une simple équivalence. « Par là, on peut expliquer ce que l’on entend en disant que la totalité du Ciel est le lieu d’un corps ; en effet, lorsque ce corps demeure en repos, chacune de ses partie se trouve toujours à égale distance du Ciel ; à tout instant, la distance d’une partie du corps aux parties ultimes du Ciel est toujours mesurée par une même grandeur... C’est pour cette cause qu’un corps est dit en repos sur la Terre en dépit du mouvement de l’air ou du Ciel... Peu importe que le Ciel se meuve ou non, pourvu qu’il ne soit pas animé d’un mouvement de translation. De la sorte, on pourra aussi bien expliquer le repos de ce corps et la constance de sa distance au Ciel, que le Ciel se meuve ou non ; on l’expliquera aussi aisément que s’il existait des pôles immobiles, comme le veulent certains physiciens ; l’immobilité des pôles ne fait donc rien à la question. »
L’inadvertance d'Ockam est trop évidente pour qu’il soit utile d’y insister ; il est clair que tout ce qu’il a dit d’un corps immobile pourrait aussi bien se répéter d’un corps qui tournerait autour du centre du Monde. Pour erroné soit-il, son argument n’en est pas moins intéressant en un point ; cet argument repose sur la supposition que le Ciel est animé seulement d’un mouvement de rotation et point d'un mouvement de translation. Cette hypothèse, le Venerabilis Inceptor la formule à plusieurs reprises et avec insistance. « On ne peut se servir du centre du Monde, répète-t-il après Gilles de Rome, pour reconnaître l’immobilité et l’identité par équivalence d’un lieu, qu’à une condition ; c’est que cette même immobilité puisse être tout d’abord conclue de l’absence de tout mouvement de translation dans le Ciel ; c’est parce que le Ciel n’a de mouvement d’ensemble ni d’un côté, ni de
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1 autre, que le centre du Monde est dit immobile par équivalence. ))
L’inadvertance que nous venons de signaler dans l’exposé d’Ockam est d’ailleurs corrigée dans les Questions sur le livre des Physiques composées par le même auteur. La plus grande précision de ces Quæstiones sur ce point et sur plusieurs autres nous induit à penser qu elles sont postérieures aux Summulæ.
Parmi les Questions sur le livre des Physiques, la soixante-dixseptième est ainsi libellée 1 : « Quand autour d’un corps en repos, le corps qui l’environne se meut continuellement, le lieu du premier corps demeure-t-il numériquement un ? » Voici la réponse :
« Quand, autour d’un corps en repos, le corps qui l’environne se meut continuellement, ce corps immobile est en un lieu sans cesse différent ; en effet, comme nous l’avons montré, c’est ce corps environnant qui est le lieu ; or ce corps environnant change sans cesse ; le lieu, lui aussi, change donc sans cesse.
)) Toutefois, pour me conformer à l'intention du Philosophe (pro intentione Philosophi), voici ce que je dis : Il est vrai, sans doute, que le lieu change numériquement sans cesse ; mais le lieu est unique par équivalence ; en effet, pour sauver le repos de ce corps et tout ce qui se dit du lieu et du corps logé, ces lieux distincts valent autant que s’ils étaient un lieu unique par équivalence. — Tantum valent ista loca, distineta esse unum secundum equivalentiam. »
Ockam met donc formellement au compte d’Aristote la notion scotiste du lieu équivalent.
C’est à l’aide de cette notion qu’il va répondre à la soixante-dixhuitième question 2 : « Le lieu est-il immobile ? »
« En cette question, dit-il, je pose deux conclusions :
» La première, c’est qu’au pied de la lettre (de virtute sermonis), on doit accorder la vérité de cette proposition : Le lieu est mobile. En effet, toute substance qui se rencontre parmi les créatures d ici-bas, que ce soit une matière, une forme ou un composé de matière et de forme, est mobile d’une façon ou d’une autre ; quant à un accident, comme le sujet qu’il affecte est mobile, il est, lui aussi, mobile de mouvement propre ou par entraînement (per se vel per aceidens). Je dis donc purement et simplement, et selon la vérité réelle, que le lieu est mobile.
1. Questiones rnagistri Guglelmi de Okam super librum phisicorum; quæst. LXXVII : Utrum sit idem locus numéro corporis continue quiescentis quàndo corpus circumstans continue movetur circa illud. (Bibliothèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° n3t), fol. i4, col. c).
2. Guglelmi'de Okam Op. laud., quæst. LXXVIII : Utrum locus sit immobilis. Ms cil. , loc. cit.
DUHEM
T. VII
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» Seconde conclusion : Selon l’intention du Philosophe, le lieu est immobile par équivalence. Voici ce que j entends par là : Des lieux multiples, numériquement distincts et mobiles valent autant pour sauver les propriétés du lieu, les fins en vue desquelles le lieu est posé, que s’il y avait un lieu numériquement unique et absolument immobile.
. )) Ce qu’il faut entendre par ces mots : être immobile par équivalence, le bon sens le voit : Si l'on considère le lieu, en effet, c’est surtout en vue du repos et du mouvement des corps naturels. Or le mouvement peut être aussi bien sauvé que le lieu soit mobile ou qu’il soit absolument immobile...
» Quant au repos, bien que l’air qui environne la terre ou que le ciel soit en mouvement, on dit d’un corps placé sur la terre qu’il demeure immobile s’il garde toujours même distance aux parties ultimes du Ciel »... Du moment que les propositions [qui affirment la constance de telles distances] demeurent vraies, que le corps ambiant se meuve ou non, que chacune des parties du Ciel se meuve ou non, pourvu toutefois que le Ciel ne se meuve que d’un mouvement de rotation et point d’un mouvement de translation, on dit que le corps considéré demeure immobile ; il n’est pas possible, en effet, qu’un corps placé sur la terre garde des distances invariables à toutes les parties du ciel et qu’il se meuve, cependant, d’un mouvement de translation ; encore qu’il puisse bien se mouvoir d’un mouvement de rotation et conserver ces distances constantes. — Licet posset movere mutu circulari et æqualiter sic distarc. »
Ockam aperçoit ici l’objection que les Summulæ ne signalaient pas ; il ne dit rien qui la dissipe ; comment il y faut répondre, nous le verrons clairement lorsque nous exposerons sa doctrine sur le mouvement du Ciel ultime.
Les passages des Summulæ et des Quæstiones que nous venons de citer nous préparent déjà à l’examen de ce problème du mouvement du Ciel.
Pour un disciple d Aristote ou d’Averroès, il serait oiseux de formuler l’hypothèse que le Ciel n’a pas de mouvement de translation, car la supposition contraire serait une absurdité. Visiblement, il n’en est plus ainsi pour Gilles de Rome ni pour Guillaume d’Ockam ; attribuer aux sphères célestes et à leur centre un mouvement de translation ne leur paraîtrait plus un non-sens ; le leur refuser est un postulat qu’il est nécessaire de formuler explicitement. Ici comme en une foule d’autres cas, la philosophie du
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Venerabilis începor vient en aide aux doctrines qu’ont voulu défendre les théologiens de la Sorbonne sous la présidence d’Étienne Tempier : Philosophia ancilla Theologiæ.
Dans l’édifice élevé par Aristote et par le Commentateur, nous venons de reconnaître une première lézarde, indice de ruine prochaine ; nous allons en découvrir une seconde, plus large et plus profonde.
Le passage des Summulæ que nous citions tout à l’heure continue en ces termes : « Le centre du Monde est dit immobile par équivalence, mais en réalité il est mobile, bien que la Terre n'éprouve jamais de mouvement d’ensemble. Remarquez que les lieux que désignent les mots en haut, en bas, sont marqués par comparaison avec le centre. Pour cette distinction des lieux en lieux hauts et lieux bas, peu importe l’immobilité d’un centre indivisible qu’imaginent certains physiciens... Il importe seulement que ce centre ne soit pas animé d’un mouvement de translation. »
Ainsi le centre du Monde, c’est le point géométrique qui se trouve à égale distance de toutes les parties de la surface céleste ; pourvu que le Ciel n’ait d’autre mouvement qu’un mouvement de rotation, nous sommes assurés qu’il est toujours identique à luimême par équivalence, et cela, lors même que le corps au sein duquel il se trouve à chaque instant réalisé serait mobile. La Terre ne subit pas de déplacement d’ensemble ; elle pourrait en éprouver ; certains contemporains de Guillaume d’Ockam soutiennent qu’elle tourne sur elle-même en vingt-quatre heures ; d’autres lui attribuent de petits mouvements incessants auxquels Albert de Saxe donnera bientôt une grande importance ; selon ces physiciens, la partie de la Terre qui contient le centre du monde change d’instant en instant ; en réalité, ce centre se meut, mais le nouveau centre est, par rapport à la sphère céleste, dans une position équivalente à celle qu’occupait l’ancien ; le centre du Monde demeure le même par équivalence.
Ni Aristote, ni Averroè^ ne se seraient contentés, pour le centre du Monde, de cette immobilité par équivalence ; selon eux, les révolutions des corps célestes supposaient un centre qui fût réellement immobile, et pour que ce point demeurât réellement immobile, il fallait qu’il se trouvât en un corps privé de tout mouvement ; ainsi, la rotation du Ciel requérait l’existence d’une Terre absolument fixe.
Cet argument, qu’Ockam a soin de rappeler, devient caduc dès là qu’une immobilité par équivalence suffit au centre des révolu-
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tions des orbites célestes. Le chef de l’École terminaliste a reconnu que sa théorie entraînait cette conséquence, qu'il formule en ces termes :
« Le corps céleste se meut autour de la Terre, qui demeure en repos au centre du Monde ; sachons bien toutefois que l’on pourrait supposer la Terre en mouvement et que le centre du Monde n’en demeurerait pas moins immobile, alors que le Ciel ne se moüvrait plus, en fait, autour d’un corps immobile ; il continuerait néanmoins à se mouvoir ; il se comporte en effet de telle manière que s’il y avait en son centre un corps immobile, sans cesse ses diverses parties s’approcheraient ou s’éloigneraient diversement des parties de ce corps immobile. »
Les Summulæ prennent fin sur cette réflexion ; elles n’en sauraient guère contenir de plus importante.
Ockam reprend à son compte la proposition que Duns Scot avait formulée sous une forme quelque peu énigmatique. Pour que le Ciel accomplisse sa révolution, il n’est pas nécessaire que I on puisse comparer les positions changeantes de ses parties à un corps immobile doué d’une existence actuelle. Le Vencrabilis Inceptor ne se contente pas de formuler cette proposition ; il indique en outre le principe qui l’explique et qui en efface le caractère paradoxal : Pour que ce mouvement du Ciel soit possible, il suffit que l’on puisse concevoir un repère fixe par rapport auquel la position du Ciel change d’un instant à l’autre. Le terme immobile sans lequel nous ne saurions concevoir le mouvement local n’a pas besoin d’être un corps concret et actuel, comme le voulaient Aristote et Averroès ; il suffit que ce soit un corps idéal, selon ce qu’avaient jadis énoncé Damascius et Simplicius.
Cette doctrine se trouve, de nouveau, très nettement formulée par Ockam en une de ses discussions quodlibétiques.
La question débattue est celle-ci 1 : « Le terme ubi désigne-t-il une chose distincte des choses absolues ? », c’est-à-dire du corps auquel on attribue cet ubi ?
« Il semble que oui, dit Ockam, 'car, par le mouvement local, quelque chose est véritablement acquis ; mais rien d absolu n’est acquis par le mouvement local ; il faut donc que la chose acquise soit un rapport. » Mais il poursuit en ces termes :
« A cette question, je réponds tout court : non, et je prouve ainsi ma réponse :
» Un tel rapport n’a aucun lieu d’être admis, si ce n’est en vue
i. Gtjlielmi de Ockam Quodlibela septem; quodlib. VIT, quæst. XI.
du mouvement local, afin que par tout mouvement local, quelque chose se trouve acquis ou perdu. Mais, à cette intention, il ne faut pas l’admettre, car la sphère ultime se meut de mouvement local, et cependant elle n’acquiert point -un nouvel ubi, car il n’existe aucun corps, circonscrit à la huitième sphère, qui puisse servir de terme à ce rapport.
)) Peut-être direz-vous que la sphère ultime a, avec le centre, un rapport variable, car la Terre demeure immobile au centre, en sorte que c’est autour d’elle que se meut la sphère ultime.
)) Je réponds qu’au contraire, on déduit de là notre proposition, que le mouvement local peut avoir lieu sans acquisition d’un tel ubi, car il est manifeste que le Ciel n’est pas en la Terre comme en un lieu, en sorte qu’il n’y a pas là un tel ubi.
» En outre, si le Ciel tout entier était continu avec son contenu, de façon à faire avec lui un seul et même corps, Dieu pourrait encore mouvoir ce corps d’un mouvement de rotation ; et cependant, il n’y aurait plus rien qui demeurât en repos.
)) Enfin, si Dieu faisait un corps dénué de tout lieu, il pourrait encore mouvoir ce corps ; et cependant, rien alors ne demeurerait en repos et aucun ubi ne se trouverait acquis...
» Direz-vous qu’en tout mouvement, quelque chose est acquis par le 'mobile ? Je réponds en niant cette proposition ; il suffit qu’un lieu soit acquis ou perdu ; or le mobile n’est pas le sujet de ce lieu ; et c’est là le caractère spécial du mouvement local.
» Direz-vous qu’un lieu ne peut être acquis par une chose s’il n informe cette chose ? Je nie encore cette proposition. Dire qu’une chose acquiert un lieu, c’est dire simplement qu’il advient par l'effet du mouvement local que rien ne soit interposé entre ce corps logé et ce lieu. Parfois, d’ailleurs, le mouvement local peut avoir lieu sans qu’il y ait acquisition de quoi que ce soit qui informe ou n’informe pas le mobile ; ceci suffit : Un lieu serait acquis s’il existait un corps environnant. Nous en avons un exemple en la sphère ultime du fait qu elle se meut de mouvement local, elle n’acquiert rien du tout ; toutefois, s’il y avait quelque lieu immobile qui entourât cette sphère, elle acquerrait un lieu ; mais, en fait, elle n’acquiert à nouveau aucun lieu ; Qn dit, cependant, qu’elle se meut de mouvement local. »
Souvenirs du décret d’Étienne Tempier et souvenirs de l’enseignement même de Duns Scot se reconnaissent dans les arguments que Guillaume d ’Ockam oppose à la théorie scotiste de Y ubi. Mais dans la conclusion, dans la réponse que le Venerabilis Inceptor donne à l’énigme proposée par le Docteur Subtil, ce qu’il nous faut
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reconnaître, c'est 1 influence de Damascius et de Simplicius ; à celui qui en douterait, il suffirait, pour fixer ses hésitations, de lire la question qui suit presque immédiatement l.
Quelque auditeur d'Ockam, ayant lu le Commentaire aux Catégories composé par Simplicius, avait, sans doute, objecté que 1 ordre de l’Univers est ce terme à l aide duquel tout mouvement local doit être apprécié. Oekam s’empresse d’établir que ce terme : L'unité ou l’ordre de l’Univers, n implique aucun rapport qui soit distinct des choses absolues que le Monde contient.
« L’ordre ou unité de 1 Univers n’est pas un certain rapport semblable à un certain lien qui unirait les uns aux autres les divers corps ordonnés dans l’Univers ; de telle manière que si ce rapport n existait pas, ces corps ne se trouveraient pas ordonnés et l’Univers ne serait pas vraiment un, comme l’imagine Simplicius en son écrit sur les Prédicaments. Cet ordre implique seulement des choses absolues qui ne font pas une certaine chose numériquement une ; parmi ces choses, l’une est plus distante et l’autre moins distante d’une même chose ; l’une est proche d’une certaine chose et l’autre est plus ou moins éloignée de cette même chose sans qu’aucun rapport leur soit inhérent ; il arrive seulement qu’entre certaines d’entre elles il y a un intermédiaire et entre d’autres non. Ainsi la connexion de l’Univers se sauve mieux sans ce rapport qu elle ne se sauverait avec un tel rapport. »
C’est donc bien la lecture de Simplicius et, partant, ce que celui-ci rapporte des idées de Damascius qui a suggéré à Oekam sa thèse essentielle sur le lieu : Le terme fixe auquel on rapporte tout mouvement local n’a pas besoin d’être un corps immobile concret et actuellement existant dans l’Univers. Mais Oekam tient à affirmer que ce terme fixe n’est rien du tout qu’une conception de notre esprit. Il ne veut pas qu’à l’exemple de Damascius et de Simplicius, on prenne pour terme fixe un certain ordre de l’Univers auquel on attribuerait une sorte d’existence idéale, distincte de l’existence des corps qui forment le Monde.
La doctrine que le lieu immobile auquel on rapporte le mouvement du Ciel et une pure conception de l'esprit et n’a pas besoin de se réaliser dans un corps concret, a été esquissée dans les Summulæ et complétée dans les Quodlibeta ; les Quæstiones super libros Physicorum la reprennent à leur tour pour la formuler avec une grande netteté.
Pour trouver cette formule précise, il nous faut lire la réponse à
i. Gulielmi de Ockam Op. laud., quodlib. VII, quæst. XIII.
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la quatre-vingtième question 1 : « La huitième sphère se meut-elle de mouvement proprement dit ? »
« Ce dont on doute, dit Ockam, c’est ceci : Comment cette sphère peut-elle se mouvoir d’un mouvement de rotation proprement dit (per se) alors quelle n’est point en un lieu proprement dit?
)) On peut donner cette première réponse : Ce Ciel se meut de mouvement proprement dit, parce qu’à l’égard des diverses parties de la Terre immobile, chacune de ses parties n’a pas maintenant la même distance qu’auparavant ; et, pour cette sphère, se mouvoir de mouvement proprement dit, c’est cela même.
» Mais si I on objecte que la Terre se meut ? Si dicatur quod terra movetur? — Je réponds : Si l’on admet cette supposition, alors, de fait, le Ciel ne se meut plus autour d’une chose immobile ; mais on ne dira pas pour cela qu’il ne se meut pas, s’il se meut ; il se comporte, en effet, de telle façon que s’il y avait au milieu une chose immobile, ses diverses parties auraient des distances continuellement variables à telle partie de la Terre, [c’està-dire de cette chose immobile].
» D’une autre façon, on peut dire que le Ciel se meut de mouvement proprement dit, parce que s’il existait quelque corps immobile qui l'entourât continuellement, chacune des diverses parties du Ciel aurait une distance variable à chacune des parties de ce corps immobile, et cela, c’est se mouvoir de mouvement proprement dit.
» Peut-être direz-vous : le Ciel se meut de mouvement local proprement dit ; donc il acquiert quelque lieu. Je réponds : Votre raisonnement ne vaut pas. En effet, il en est de même, jusqu’à un certain point, du mouvement du Ciel et du mouvement d’un vase plein d’eau, comme mous l’avons dit précédemment. En effet, le vase se meut de mouvement local proprement dit, aussi bien par les diverses parties de sa concavité que par les diverses parties de sa convexité ; il ne se meut point cependant en vue d’acquérir un lieu nouveau par ces parties là, mais il se meut de mouvement local, par ces parties, pour devenir le lieu d’un autre contenu. De même le Ciel ne se meut pas de mouvement local pour acquérir un lieu nouveau qui le contienne ou qui contienne ses parties ; il se meut en vue de devenir le lieu d’une chose immobile différente, quand il y a une chose immobile, comme il en est de fait à présent ; ou bien, s’il n’y a rien d’immobile, il suffit qu’il se meuve
1. Questiones magislri Guglielmi de Ockam super librum phisicorum ; quæst. LXXX : Utrum oclava spera moveatur per se (Bibliothèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° n3g, fol. i4, col. d).
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de telle manière qu’il devint le lieu d’une chose immobile différente, s’il y avait une chose immobile. »
Ce passage résume, avec autant de clarté que de fermeté, la doctrine si nouvelle d Ockam ; l’extrême importance qu’il nous semble présenter non moins que la difficulté d’y accéder nous engage à en donner ici le texte latin :
« Utrum octava spera moveatur per se...
» Sed dubium et quomodo moveatur per se motu circulari cum non sit per se in loco.
» Potest dici uno modo quod ista movetur per se quia partes celi aliter adproximantur determinate parti terre quiescenti quant prias, et hoc est ipsam moveri per se.
» Si dicatur quod terra movetur. Respondeo : Isto casu posito, tune de jacto non movetur celum circa aliquod quiescens ; nec propter hoc dicerelur non 1 moveri si tune moveretur, quia taliter 2 se habet quod, si esset aliquod quiescens in medio, partes 3 4 sue diverse aliter continue adproximarentur isti determinate parti terre.
» Aliter [>otest dici quod movetur per se quia, si esset aliquod corpus quiescens circumdans continue, partes celi aliter adproximarentur diversis partibus illuis corporis quiescentis, et hoc est ipsum moveri per se.
» Si dicas : Celum movetur per se localiter ; ergo acquirit aliquem locum. Respondeo : Conclusio non valet. Quia simile est quodammodo de motu celi et vasis repleti aqua, sicud prias dictum est ; nam sicud vas per se movetur localiter tam secundum partes concavas'1 quem convexas 5 , non tamen movetur ut secundum istas partes acquirat 8 novum locum, sed movetur localiter per istas 7 partes ut sit locus alterius ; ita celum non movetur localiter ai acquirat novum locum continentem ipsum secundun se vel per suas partes, sed movetur localiter ut sit locus alterius quiescentis, quando esi aliquod quiescens, sicud est modo de jacto; et6 si ullum esset quiescens, sufjicit quod sic 9 moveretur ut esset locus alterius quiescentis, si esset aliquod quiescens. »
Rapprochons maintenant ce langage de celui que Ockam a tenu, particulièrement dans ses Questions sur le livre des Physiques, au