Walter Burley, loc. cit., fol. 89, col. c
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La transformation que Burley fait subir aux théories de saint Thomas et de Gilles Colonna est loin d’être entièrement nouvelle ; déjà Pierre Auriol avait proposé d’attribuer au corps logé les caractères que, sous le nom de ratio loci ou de lieu formel, ses prédécesseurs avaient attribués à la matière ambiante ; mais à cet attribut du corps logé, il avait conservé le nom de lieu, alors que les Péripatéticiens s’accordent tous à mettre le lieu dans le contenant. Burley adopte en son système la réforme proposée par Pierre Auriol ; mais il a soin de laisser au mot lieu son sens péripatéticien ; ce qu Auriol définissait sous le nom de lieu, il l’identifie à 1 ubi considéré par l’Auteur des Six Principes et par les Scotistes.
Après avoir exposé la théorie de la permanence du lieu par équivalence, Burley avait remis à plus tard le soin de discuter et d’interpréter cette théorie. Si nous comparons ce qu’il en avait dit alors à ce qu’il vient de dire de Yubi, nous reconnaîtrons sans peine que nous possédons maintenant le sens juste, le « bonum intellectum » de ces mots : deux lieux équivalents. Deux lieux équivalents, ce sont évidemment deux lieux spécifiquement distincts, mais qui, dans le corps logé, causent le même ubi.
Ainsi l’éclectisme de Burley, qui, déjà, avait fait concourir à la formation d une doctrine unique les tentatives diverses de Saint Thomas d’Aquin, de Gilles de Rome et de Pierre Auriol, parvient à réunir à cette doctrine la théorie des lieux équivalents, formulée par Duns Scot, par Jean le Chanoine et par Guillaume d’Ockam. .
Nous allons voir Burley marcher plus avant encore sur les traces du Docteur Subtil et du V enerabilis Inceptor.
Selon la définition donnée par Burley, Yubi d’un corps est la position de ce corps par rapport à d'autres corps immobiles ; le mouvement local, qui est un changement d ubi, est un changement de la situation que le corps mobile occupe par rapport aux corps fixes. « Tout mouvement suppose un corps immobile 1, ainsi qu’il est dit au livre Des mouvements des animaux. En effet, pour qu’un corps se meuve, il faut qu’il soit, à chaque instant, autrement qu’il n’était auparavant ; pour cela, il faut qu’il existe un repère immobile par rapport auquel il se comporte, à chaque instant, autrement qu’il ne se comportait auparavant. Il faut pour cela que ce repère soit absolument immobile, ou bien qu’il possède
i. Burleus Super octo libros physicorum, lib. I, tract. 1, cap. VI, fol. 91, col. b.
LE LIEU
le repos opposé au mouvement du mobile, soit qu'il ne participe en rien à ce mouvement, soit qu’il y participe, mais avec une moindre vitesse. Si un homme se dirigeait vers Saint-Denis, et si un autre le suivait sur la même route exactement avec la même vitesse, la position relative de ces deux hommes ne changerait pas. »
D’une observation semblable, François de la Marche avait conclu qu’un corps pouvait servir de lieu à un autre lors même qu’il ne serait pas immobile ; il suffisait, selon lui, qu’il possédât l’immobilité opposée au mouvement que peut prendre le corps logé par lui, mouvement auquel il doit servir de repère. A l imitation de Jean de Jandun dont, souvent, il subit l’influence, mais que, plus souvent, il contredit, Burley restreint 1 la portée de cette proposition ; il ne l’applique point au lieu en général, mais seulement au lieu naturel : (( La concavité de l’orbite lunaire est le lieu naturel du feu, et cependant cette orbite se meut ; maio son mouvement n’est pas le mouvement naturel par lequel le feu se dirige vers sa concavité. On dit, il est vrai, qu’un mouvement dont le but est lui-même en mouvement est un mouvement oiseux. Je réponds que si un corps se mouvait vers un but qui se mouvrait, lui aussi, dans la même direction que ce corps et avec la même vitesse, ce mouvement-là serait oiseux ; jamais, en effet, le mobile ne pourrait atteindre le but ; et c’est là le sens qu’il faut attribuer aux paroles du Commentateur. Mais ce mouvement ne serait plus oiseux si le but ne se mouvait pas dans la même direction que le mobile, ou ne se mouvait pas avec la même vitesse ; ainsi en est-il lorsque le feu se meut vers la concavité de l’orbe lunaire. Lors donc que le Philosophe veut que le lieu naturel soit immobile, on peut entendre que ce lieu ne doit pas se mouvoir du mouvement naturel par lçquel tend vers lui le corps qu’il doit loger. »
Il n’en faut pas conclure que le repère qui sert à définir Yubi d’un corps et à en déterminer le mouvement local ne soit pas tenu d’être absolument immobile. Ce qui est vrai du lieu naturel et du mouvement naturel n’est pas nécessairement vrai de Yubi et du mouvement local. « On attribue 2 aux corps un lieu naturel en vu de leur repos naturel bien plutôt qu’en vue de leur mouvement local. » Sans exception, lorsque Burley définit Yubi d’un corps, lorsqu’il détermine le mouvement local, il suppose que cette défini-
1. Burleus Super octo libros physicorum, lib. IV, tract. I, cap. V, fol. 89, col. d.
2. Burleus Super octo libros Physicorum, lib. IV, tract. I, cap. VI, fol. 91, col. b.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV SIECLE
tion, que cette détermination , se font par comparaison avec un repère absolument immobile.
Ce repère fixe est-il nécessairement un corps concret, existant d’une existence actuelle, ou bien suffit-il qu il puisse être conçu sans être réalisé ? Que cette dernière opinion soit celle de Walter Burley, nous n’en saurions douter ; en effet, au sujet du lieu et du mouvement de la dernière sphère céleste, il admet pleinement 1 l’opinion de Guillaume d’Ockam.
Le Ciel suprême est en un lieu per accidens, et cela par son centre, qui se trouve en la Terre immobile. « Si l’on me di\: Le Ciel serait encore en un lieu, comme il s’y trouve actuellement, si la Terre se mouvait, je l’accorde. Si l'on fait cette objection : Le Ciel ne peut être en un lieu par son centre que si le corps central est immobile, je réponds que le Ciel est en un lieu par son centre, soit que le corps central demeure en repos, soit qu’il se meuve. Le Ciel, en effet, se comporte de telle sorte que la situation de chacune de ses parties par rapport aux parties du corps central changerait d’un instant à l’autre s il existait un corps central immobile. En fait, le corps central par lequel le Ciel est en un lieu [à savoir la Terre], est un corps immobile ; mais si l’on supposait que ce corps central se mût, le Ciel serait encore en un lieu par son centre ; parce que, dans ce cas encore, la manière d’être du Ciel serait telle que si le corps central était immobile, la disposition des parties du Ciel par rapport aux parties de ce dernier corps central serait variable d’un instant à l’autre. »
A cela, Burley joint une réflexion peu logique : « Si la Terre se mouvait avec la même vitesse que le Ciel, on pourrait dire encore que le Ciel se trouverait en un lieu par le centre indivisible de l’Univers entier ; car, à l’égard de ce centre, les diverses parties du ciel se comporteraient différemment d’un instant à l’autre. » Une lecture plus attentive de Jean de Jandun l’eût mis en garde contre cette erreur.
D’ailleurs, Walter Burley ne semble pas avoir toujours suivi d’une manière rigoureuse et jusqu’à ses dernières conséquences la théorie dont il posait les principes.
« L’Univers, avait dit Duns Scot, pourrait tourner lors même qu’il ne contiendrait aucun corps ; il pourrait encore tourner, par exemple, s’il était formé d’une seule sphère, homogène dans toute son étendue ; le mouvement de rotation, pris en lui-même, est donc une certaine forma jluens ; et cette forme peut exister par
i. Walter Eurlev, loc. cil., fol. 92, col. d.
elle-même, sans qu il soit besoin de la considérer par rapport à un autre corps, soit contenant, soit contenu ; c’est une forme purement absolue. Cherche une réponse. »
La question posée par le Docteur Subtil semblait perdre son caractère énigmatique grâce à la théorie de Guillaume d’Ockam, théorie que Burley a adoptée. Et cependant, bien loin de voir en cette doctrine la solution de l’énigme, Burley paraît singulièrement intrigué par celle-ci :
« Dieu, dit-il 1, a créé un Monde discontinu, formé de parties distinctes ; c’est en vertu de cette discontinuité que chacune des parties du Monde se trouve de soi en un lieu ; mais Dieu aurait pu, tout aussi bien, créer un Monde continu en toutes ses parties ; il aurait pu ne créer qu’une sphère absolument homogène. Imaginons donc qu’au moment de la création, Dieu, au lieu de créer cet Univers-ci, ait créé une sphère absolument homogène. Tout corps est en un lieu ; ce corps sphérique serait donc en un lieu. Il ne serait pas en un lieu par ses parties ; aucune de ses parties ne serait logée, car le lieu est un contenant séparé du contenu, et, dans ce corps continu, il n’y aurait pas de séparation. Il faudrait donc que ce corps fut dans le vid,e. Ceux qui croient à la création du Monde sont donc tenus d’admettre le vide.
« On peut répondre à cela de la manière suivante : Ceux qui parlent au nom de la foi soutiennent que Dieu aurait pu créer un tel corps sphérique parfaitement continu occupant tout l’espace qu’occupe notre Univers. Parlant ensuite en physiciens, ils sont tenus de reconnaître qu’un tel corps ne peut être logé ni par parties, ni par la région terminale d’un corps contenant, puisqu aucun corps n existerait en dehors de lui ; ils en concluraient simplement qu’il n’est pas nécessaire qu’un corps soit en un lieu.
« Mais dira-t-on que Dieu pourrait mouvoir un tel Monde, soit d’un mouvement de rotation, soit d’un mouvement de translation, en le transportant à une autre place P Tout mouvement local requiert un lieu... Si donc on imaginait qu’il existât un tel corps continu et qu’il n’existât rien hors de ce corps, Dieu ne pourrait lui donner un mouvement de translation à moins de créer en même temps un lieu vers lequel il le mouvrait ; Dieu ne pourrait mouvoir ce corps d’un mouvement de rotation, ou bien il faudrait admettre (pie le mouvement de rotation qu’il lui imprimerait n eût pas un mouvement local, mais un mouvement relatif à la situation. »