‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 77 sur 176 · LE HEU · texte numérisé non relu

LE HEU

distance, en effet, peut être un corps pris en sa totalité ; l’extrémité du contenant, au contraire, est forcément une partie d’un corps ; ne semble-t-il pas plus raisonnable de regarder cette partie du corps comme la forme du lieu que d’attribuer ce rôle à un corps qui est pris en son intégrité et qui a son existence propre ?

Il n’est donc pas possible d’accepter l’interprétation que Gilles de Rome avait proposée afin de rendre véritable cette affirmation : Le lieu est immobile.

D'ailleurs, quelle avait été l’intention d Aristote en introduisant cette épithète : immobile, en la définition du lieu ? Selon Buridan, le Stagirite n’avait d autre objet que de distinguer entre le lieu et le vase. C’est, en effet, le même corps, le corps contenant, qui joue à la fois, par rapport au contenu, le rôle de lieu et celui de vase ; seulement on le nomme vase ou lieu selon le point de vue d’où on le considère. On le nomme vase lorsque le contenu est susceptible de couler ou de se répandre ; le vase alors met obstacle à cette diffusion ; le mouvement du vase permet seul de transporter le contenu d’un lieu dans un autre ; ce nom de vase est donc attribué au corps contenant en raison d’une certaine mobilité que I on considère en ce corps. Au contraire, le nom de lieu est donné au contenant en raison d’une certaine immobilité dont ce corps se montre affecté lorsqu’on le compare au corps contenu ; le contenu, en effet, du moins dans certains cas, peut se mouvoir bien que le contenant demeure immobile.

Jean Buridan, par cette analyse, a-t-il saisi ce qu’il y a d’essentiel dans la pensée du Stagirite P Nous ne le pensons pas. Mais, au lieu d’épiloguer longuement sur cette question, il vaut assurément mieux demander au Maître parisien qu’il nous expose sa propre théorie sur l’immobilité du lieu.

Le lieu proprement dit, celui auquel s’applique la définition d Aristote, est un corps ; comme tel, il est mobile ; il l’est aussi bien que le corps logé ; le lieu peut se mouvoir alors que le corps logé demeure en repos ; « l’air qui environne les tours de Notre- Dame peut se mouvoir et changer alors que ces tours demeurent en place )) ; dans certains cas, aussi, le corps logé peut se mouvoir sans que le lieu se déplace aucunement.

On ne saurait donc prétendre sans erreur que le lieu proprement dit soit immobile ; cette affirmation ne se peut produire qu'au sujet d’un lieu improprement dit.

On peut, en effet, employer le mot lieu en bien des sens différents, comme il arrive, d’ailleurs, pour la plupart des noms ; pour

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

le mot lieu, comme pour ces noms, il y a un sens premier auquel les autres se rattachent par voie d’attribution.

L idée de distinguer, en la théorie du lieu, le sens propre et les sens dérivés du mot lieu paraît empruntée à Roger Bacon ; voici comment Jean Buridan use de cette idée 1 :

Il nous est impossible de percevoir, du moins pur le sens, qu’un corps se meut de mouvement local, si nous ne percevons que ce corps se comporte différemment, d’un instant à l'autre, par rapport à quelque autre corps, que ce changement consiste en une variation de distance ou en une variation de situation, que les deux corps changent en totalité l’un par rapport à l’autre ou que les parties de l’un se disposent autrement par rapport aux parties de l’autre.

Cette affirmation, d ailleurs, n’est pas une conclusion philosophique ; c’est un simple jugement de sens commun cpie tout le monde porte. En outre, de ces deux corps qui, d’un instant à l’instant suivant, se comportent d’une manière différente l’un par rapport à l’autre, il nous est impossible de juger avec certitude que celui-ci se meut si nous ne savons par ailleurs que cet autre est immobile ou, du moins, qu’il ne se meut pas de tel mouvement ou avec telle vitesse.

' Cela posé, imaginons un corps logé et son lieu proprement dit, c’est-à-dire, selon la définition d’Aristote, la partie ultime du corps logeant ; supposons que ce dernier corps demeure immobile et que nous le sachions ; si, d instant en instant, nous percevons que le corps logé se comporte différemment par rapport à son lieu, nous disons qu’il se meut de mouvement local ; si, au contraire, nous constatons que le corps logé garde toujours même relation avec le corps logeant, nous disons que le premier corps ne se meut pas localement, qu’il est en repos.

Par voie d’extension, nous disons qu’un objet est le lieu d’un corps ou bien qu’il joue le rôle de lieu par rapport à ce corps, lorsque cet objet sert de terme de comparaison pour apprécier le mouvement ou le repos de ce corps ; lorsque nous disons «pie ce corps est immobile ou qu’il est en mouvement selon que, d’un instant à l’autre, il se comporte relativement à cet objet de la même manière ou de manières différentes. Mais le lieu immobile ainsi défini est un lieu improprement dit.

Ces observations font évanouir les objections qui s’étaient auparavant présentées.

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