JEAN BURIDAN
Les questions où Jean Buridan traite du lieu forment peut-être, par leur ensemble, la théorie la plus étendue et la plus détaillée qu’aucun maître de la Scolastique ait composée touchant cette notion de lieu. Bien des influences se peuvent reconnaître à la lecture des discussions qui la forment ; celles qui méritent surtout d’être signalées sont celles de Boger Bacon, de Jean Duns Scot, de Guillaume d’Ockham et de Walter Burley, soit que ces influences entraînent l’assentiment de Jean Buridan, soit qu’au contraire il lutte contre elles.
Jean Buridan adopte, pour définir le lieu proprement dit, cette formule classique : Superficies ultima corporis continentis. Cette formule, il la commente en fidèle disciple d’Ockam. Par superficies, il entend x, comme tous les Nominalistes, non pas une surface ayant seulement deux dimensions, mais une couche d’une certaine épaisseur. 11 en résulte que le corps contenant a une infinité de sur-
i. Johannis Buiudani subtilissime questiones super octo Phisicorum libros, Parrhisiis, i5oc). In lib. IV, quæst. I : Utrum locus sit æqualis suo locato; fol. lxvii, col. a.
LE LIEU
faces ultimes. « Imaginons, en effet, que l’orbe de la Lune soit partagé, au moyen de surfaces concentriques, en deux moitiés, ou en trois tiers, ou en cent centièmes, et ainsi de suite ; toujours, parmi ces parties, il y en aura une qui sera la dernière de notre côté et qui touchera notre monde inférieur en touchant la sphère du feu ; ce sera la dernière des deux moitiés, ou le dernier des dix dixièmes, ou le dernier des cent centièmes, et ainsi de suite indéfiniment ; chacune de ces parties est, de notre côté, la surface ultime de l’orbe de la Lune, et il n’y a aucune raison pour que l’une reçoive plutôt que l’autre cette appellation, en sorte que chacune d’entre elles est le lieu propre » du feu.
» Mais une difficulté subsiste 1 : Si toute surface est un corps, pourquoi disons-nous que le lieu est la surface du corps contenant, et non point que le lieu est le corps contenant P »
Effectivement le lieu propre est un corps ; mais ce n’est pas sous le même rapport qu'il reçoit les noms de lieu et de corps, tandis que c’est sous le même rapport qu’on le nomme lieu et surface.
line ligne est un corps, mais on donne à ce corps le nom de ligne lorsqu’on le considère comme divisible selon une seule dimension, la longueur, sans tenir aucun compte de sa divisibilité selon les deux autres dimensions, savoir : la largeur et la profondeur. De même, un corps prend le nom de surface lorsqu’on le conçoit comme divisible selon deux dimensions, la longueur et la largeur, sans considérer sa divisibilité selon la troisième dimension. On ne lui donne le nom de corps que lorsqu’il est conçu comme divisible selon trois dimensions, la longueur, la largeur et la profondeur.
Or, le contact entre le corps logeant et le corps logé n’est établi que suivant deux dimensions ; par suite de la mutuelle impénétrabilité de ces corps, la profondeur n’est nullement intéressée en ce contact, en sorte qu’il est légitime de dire qu’il a lieu selon la surface terminale du corps contenu et la surface terminale du corps contenant ; il est juste de dire en ce sens que le lieu proprement dit est constitué par cette dernière surface.
De ce qui précède, il résulte 2 que le terme lieu est au terme surface ce qu’une passion est au sujet qu elle affecte. Le lieu est défini, comme toute passion doit l’être, par la définition du sujet
1. Jean Buridan, Op. cil., in lib. IV, quæst. II : Utrum locus sit terminus corporis continentis; fol. Ixviii col. b et c.
2. Jean Buridan, Op. cil., in lib. IV, quæst. IV : Utrum diffinitio loci sit bona, in qua dicitur : locus est uilimum corporis continentis immobile primum.
2 "O LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
et par les termes qui expliquent la connotation particulière de ce sujet affecté d’une telle passion.
Ces principes posés, Jean Buridan aborde la difficile question de l'immobilité du lieu \ Que faut-il entendre lorsqu’on dit que le lieu est immobile ? Une première réponse a été donnée, celle de Gilles de Rome : Il y a dans le lieu deux éléments, un élément matériel et un élément formel ; la matière du lieu, c’est la surface du corps contenant ; la forme du lieu, « c’est la distance de cette surface au Ciel, à la Terre et aux diverses parties du Monde qui sont en repos ; le Ciel, en effet, exempt de tout mouvement rectiligne, peut être regardé comme étant en repos d’une certaine manière, car il peut servir de comparaison en vue de juger les mouvements rectilignes des autres corps. » Le lieu matériel est mobile ; mais le lieu formel est immobile, en ce sens qu’un corps en repos garde toujours le même lieu formel lors même que les substances ambiantes viendraient à changer.
Comme tous les Scotistes et tous les Nominalistes, Buridan rejette absolument cette théorie ; les arguments qu’il lui oppose sont ceux que Guillaume d Ockam et Walter Burley ont déjà fait valoir contre elle.
La distance entre deux corps n’est pas autre chose, pour les Nominalistes, que les divers corps qui sont interposés entre ces deux-là ; a la distance de cette pierre à la Terre ou au Ciel, ce n’est pas autre chose que cette pierre elle-même ou que les corps intermédiaires qui la séparent du Ciel ». La distance de deux corps change donc lorsque les substances interposées viennent à changer. Si l’on définit le lieu formel comme l’a fait Gilles de Rome, un tel lieu formel ne saurait être tenu pour immobile.
R y a plus ; ce lieu formel peut être, en certains cas, plus mobile que le lieu matériel considéré par le même Gilles de Rome. Ce lieu matériel, surface ultime du corps contenant, n’est jamais mobile par soi ; il est seulement mobile par accident et par l’effet du mouvement du corps contenant. Au contraire, la distance entre un corps et la Terre, qui est le lieu formel de ce premier corps, peut être réalisée en un corps interposé entier et unique ; ce dernier corps étant mobile par soi, il en est de même du lieu formel.
11 semble, d ailleurs, que le langage dont use Gilles de Rome soit fort mal justifié ; avec plus de raison pourrait-on donner le nom de lieu formel à la surface du contenant et celui de lieu matériel à la distance entre cette surface et le Ciel ou la Terre ; cette
i. Jean Buridan, Op.'cit., in lib. IV, quæst. III : Utrum locus sit immobilis.