Albert de Saxe, loc. cit
4. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros de Cælo et Mundo; in lib. Il quæst. X : Utrum ilia consequer.tia sit bona : Cælum movelur, ergo necesse est Terram quiescere ?
5. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros de Cælo et Mundo; in lib. IV quæst. X ; cf. : Ibid., quæst. VII.
6. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros de Cælo et Mundo; in lib. IV quæst. X.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV9 SIECLE
que instant d’une manière différente par rapport à un objet fixe. S’il n’existait aucun objet fixe, il paraît bien que le Ciel ne saurait se mouvoir. »
Cet argument, que Walter Burley acceptait, n est pas convainquant : « Pour qu’un corps se meuve, il n’est pas nécessaire que, d’un instant à l’autre, il se comporte différemment par rapport à un objet extrinsèque ; il suffi! qu’il se comporte différemment d’une manière intrinsèque. Si Dieu imposait un mouvement de translation à l’Univers entier, ce qu’un des articles formulés à Paris déclare possible, l’Univers ne changerait pas d’un instant à l’autre par rapport à un objet extrinsèque ; mais il éprouverait un changement intrinsèque ; à chaque instant, en effet, il y aurait en lui une nouvelle partie de mouvement. ))
Un à un, nous voyons tomber les arguments par lesquels, du mouvement du Ciel, les Péripatéticiens et les Averroïstes concluaient à la nécessité d'une Terre immobile au centre du Monde.
D'ailleurs, le lien que ces arguments prétendaient établir entre la rotation uniforme d’une orbite céleste et la présence d’un corps immobile au centre de cette orbite n existe manifestement pas : « Selon les astronomes, l’épicycle tourne autour de son propre centre ; et cependant, en ce centre, il n’existe aucun corps immobile ; la masse sphérique de l’épicycle se meut en son entier. » Les Péripatéticiens et les Averroïstes prétendaient opposer au système de Ptolémée la proposition qu’ils se flattaient d'avoir démontrée ; le système de Ptolémée est invoqué maintenant pour condamner cette proposition.
Tl est donc faux de prétendre que la rotation du Ciel exige la présence, au centre du Monde, d’une Terre immobile par rapport à laquelle la position du Ciel puisse changer d’un instant à l autre. « La Terre et le Ciel pourraient se mouvoir tous deux, et cependant, bien que la Terre ne fût pas en repos, la position du Ciel par rapport à la Terre changerait d’instant en instant. C’est seulement dans le cas où la Terre et le Ciel tourneraient dans le môme sens et avec la même vitesse angulaire de rotation que la position du Ciel par rapport à la Terre demeurerait invariable. »
Parmi les arguments qui, du mouvement du Ciel, concluent au repos de la Terre, il en reste un auquel Albert de Saxe déclare donner son approbation plutôt qu’à tous les autres ; c’est l’argument proposé par Jean de Jandun : La génération et la corruption des êtres sublunaires exigent que la situation du Ciel par rapport à la Terre change d’instant en instant ; puis donc que le Ciel se meut, il faut que la Terre demeure immobile. « Mais,
ajoute Albert, il n’est pas nécessaire pour cela qu’elle demeure immobile d’une manière absolue ; il suffit qu elle ne tourne pas dans le même sens que le Ciel et avec la même vitesse angulaire de rotation. »
Enfin, il est bien vrai que les astronomes, lorsqu’ils considèrent la rotation du Ciel suprême, rapportent cette rotation à un terme fixe. Mais, comme Guillaume d’Ockam, Albert pense assurément qu’il suffit à leur objet de concevoir ce terme fixe sans qu’aucun corps le réalise d’une manière concrète ; c’est évidemment ce qu il entend dire au passage suivant 1 : « Dans le mouvement circulaire, la vitesse se mesure au moyen de l’espace linéaire véritable ou imaginé (verum vel ymaginatum ) décrit en tant ou tant de temps par le point du corps qui est mû le plus rapidement... Remarquez bien que je dis, en cette conclusion, vrai ou imaginé, à cause de la sphère ultime, qui ne décrit pas un espace vrai, mais seulement un espace imaginé. »
D’aucune manière donc le mouvement du Ciel ne requiert l’immobilité de la Terre ; si la Terre est immobile, son repos doit être * prouvé par d’autres raisons.
Ne nous étonnons pas de voir Albert de Saxe faire crouler tous les' obstacles, tirés de la théorie du lieu, que les Péripatéticiens avaient accumulés contre l’hypothèse du mouvement terrestre ; bientôt nous apprendrons de lui qu’un de ses maîtres était partisan de la rotation diurne de la Terre ; lui-même, il attribuera à notre globe des mouvements très lents, mais incessants. Disciples de Scot et disciples d’Ockam sont, ici, tous d’accord : Ils peuvent bien croire que la Terre ne se meut pas, mais aucun d’eux ne regarde le mouvement de la Terre comme une impossibilité.
M ARSILE d’InGHEN. - JeAN II BuRIDAN
Vers la fin du xive siècle, les docteurs de la maison de Sorbonne et les maîtres ès arts de la rue du Fouarre partageaient leurs faveurs entre la doctrine scotiste et la doctrine occamiste.
Ces deux doctrines avaient, d’ailleurs, une partie commune de très grande importance.
1. Alberti de Saxonia Traclaius proporlionum, De motu circulari 7* conclusio.
286 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
Sur la nature même du lieu, la pensée des disciples de Duns Scot était en opposition avec celle des Terminalistes.
Pour les premiers, la surface du corps contenant était une réalité distincte de ce corps lui-même ; cette réalité servait de support, de sujet à une certaine entité qui constituait le lieu, Pour les seconds, la surface n’avait aucune réalité indépendante du corps ; le lieu n était pas une entité surajoutée à cette surface, mais une indication supplémentaire ; en réalité, le corps, la surface et le lieu n étaient qu’une seule et même chose.
Profondément divisés en ce qui concerne la nature du lieu, les Scotistes et les Occamistes se trouvaient unis en une même doctrine lorsqu il s’agissait de préciser le rôle que le lieu joue dans le mouvement local ; au sujet de l’immobilité du lieu, de la localisation de l'orbite suprême, du rapport qu’a l’immobilité de la Terre au mouvement du Ciel, ils exprimaient les mêmes pensées dans les mêmes termes. Partis de deux Métaphysiques différentes et, pour ainsi dire, opposées, ils aboutissaient aux mêmes conséquences dans le domaine de la Physique et de l’Astronomie.
Parmi les maîtres de l’Université de Paris, les uns, au sujet de la théorie du lieu, adoptèrent la doctrine occamiste, les autres la doctrine scotiste ; certains d entre eux, même, et non des moindres, purent hésiter entre ces deux doctrines et donner leur assentiment tantôt à l’une et tantôt à l’autre ; l’un des plus illustres, à la fin du xiv® siècle, Marsile d Inghen, fut successivement, en cette question, disciple d Ockam, puis de Duns Scot.
Ce que Marsile d Inghen dit du lieu, en son Abrégé de Physique, n’est rien qu’un résumé fidèle de la doctrine d’Albert de Saxe.
)> Le mot : lieu 1 peut être pris de deux manières, au sens propre ou au sens vulgaire. Au sens propre, le lieu est la surface interne du corps contenant, immédiatement contiguë au corps contenu. Au sens vulgaire, le lieu désigne l’objet immobile ou l'objet mû d’un autre mouvement qui sert, à titre de terme de comparaison, à percevoir qu’un certain corps est en mouvement... »
« Le lieu proprement dit n’est pas une surface sans profondeur... Toute surface a profondeur. Il en résulte qu’un corps quelconque a une infinité de lieux proprement dits ; en effet, chaque couche superficielle découpée dans le corps contenant et
i. Marciui Inguen Abbreviationes libri Physicorum, fol. signé d 3, coll. c et d.
LE LIEU
contiguë au corps contenu constitue un tel lieu proprement dit ; or, il y a une infinité de telles couches superficielles ; on peut prendre le dernier tiers du corps contenant, celui qui touche immédiatement le contenu, ou le dernier quart, ou le dernier millième, et ainsi sans fin. »
Cette doctrine est bien celle de Guillaume d’Ockam, de Jean Buridan et d Albert de Saxe. Marsile d Inghen, qui l’adopte en son Abrégé de Physique, la rejette en ses Questions 1 :
(( Au sujet de ce problème, dit-il, il y a deux opinions.
« La première opinion admet que la surface n’est pas une chose réelle, indivisible en profondeur, qui diffère du corps ; que la surface, c’est le corps lui-même que l’on considère et que l’on mesure seulement selon deux dimensions. Ceux qui admettent cette opinion disent que le lieu, c’est le corps contenant considéré en celles de ses parties qui touchent le contenu ; lorsqu’ils définissent le lieu comme étant le terme ultime du contenant, ils entendent par là la dernière partie du contenant du côté du corps contenu. De ce principe, ils concluent qu’un même corps a une infinité de lieux ; pour un même corps contenu, en effet, le dernier tiers du contenant est un lieu, et aussi le dernier quart, et le dernier centième, et ainsi de suite à l’infini...
(c La seconde opinion admet que la surface est une chose réelle, ' indivisible en profondeur, avant seulement longueur et largeur ; elle admet que la ligne et la surface sont choses distinctes du corps.
« Je crois cette seconde opinion plus vraie que la première, car elle concorde mieux avec les dires des mathématiciens, et aussi avec ce que le Philosophe a écrit au sixième livre des Physiques. Il ne faut donc pas supposer que le lieu soit un .corps, mais bien la surface d’un corps. »
Cette conclusion est conforme aux doctrines de Duns Scol et de Walter Burley.
D’ailleurs, Marsile d Inghen ne suit pas plus avant la voie tracée par les Scotistes ; il ne fait pas du lieu une entité superposée à la surface du corps contenant ; strictement fidèle à l’enseignement d’Albert de Saxe, il admet que le lieu a, avec la surface, même rapport que la passion avec son sujet ; mais il entend simplement par là que l expression : lieu désigne quelque choée de plus que l’expression : surface, en ce qu’elle implique l’idée de contenance à l’égard du corps logé.
1. Johannis Marcuji Inguen Quæstiones saper VIII libros Physicorum; in Jib. IV quæst. III : Utrum locus sit ultima superficies corporis continentis.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
Nous venons de signaler une divergence entre la théorie que les Questions exposent et celle que Y Abrégé résume ; elle est la seule que l’on puisse relever entre les passages que ces deux ouvrages consacrent au lieu ; elle est aussi la seule qui sépare, à ce sujet, l’enseignement de Marsile d’Inghen de celui d’Albert de Saxe ; hors ce point, b accord est parfait entre ces deux enseignements, si parfait qu’il serait oiseux d’analyser ici ce que le disciple répète, après le maître, en des questions auxquelles il a précisément donné les titres et imposé l'ordre qu’Albertutius avait adoptés pour ses propres questions.
Contentons-nous d’indiquer une précision ajoutée par Marsile aux propositions formulées par son prédécesseur.
Albert de Saxe a déclaré à plusieurs reprises que le mouvement d’un corps ne supposait aucunement l existence concrète d’un corps extrinsèque immobile ; pour que le corps soit en mouvement, il suffit que sa manière d’être subisse un changement intrinsèque.
D’autre part, il est bien certain que nous ne pouvons imaginer ce changement, si ce n’est comme un changement de position par rapport à un certain terme de comparaison regardé comme immobile. L’opinion soutenue par Albert de Saxe consiste donc à affirmer que ce terme de comparaison n’a pas besoin d’exister d'une manière actuelle et concrète, qu’une existence abstraite lui suffit. Mais celte opinion ne nie pas que tout mouvement suppose la possibilité de concevoir un terme de comparaison idéal auquel notre raison rapporte les positions du mobile. Albert de Saxe avait négligé de donner, à ce sujet, les indications qu’avaient déjà fournies Guillaume d’Ockam et Walter Burley.
Ces indications, Marsile d’Inghen les reprend avec plus d’insistance que ses prédécesseurs : « On dit qu’un corps se meut de mouvement local, écrit-il 1, lorsqu’il change d’instant en instant sa position d’ensemble ou celle de ses parties par rapport à un autre corps immobile ou, du moins, lorsqu’il se comporte de telle sorte qu'il changerait sa position par rapport à un corps immobile, s'il en existait un. )>
Marsile, d’ailleurs, a bien compris l’importance de cette restriction, car il la formule une seconde fois2, presque dans les mêmes termes : « Pour qu’un corps puisse se mouvoir de mouvement local, il n’est pas nécessaire qu’il soit en un lieu ; il suffit