‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 85 sur 176 · Francisci de Mayronis Op. lavé., loc. cit · texte numérisé non relu

Francisci de Mayronis Op. lavé., loc. cit

2. Nicole Oresme, Traité du Ciel et du Monde, livre I, ch. XXIV; Bibliothèque Nationale, fonds français, ms. n° io83, fol. 21, col. d, et fol. 22, col. a.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

l’Escripture qui dit de Dieu (Job XVP) : Qui extendit aquilam super vacuum.

» Semblablement pour ce que la cognoissance de nostre entendement despent de noz sens qui sont corporelz, nous ne povons comprendre ne proprement entendre quelle est ceste espace incorporèle qui est hors le ciel, et toutevoies raison et vérité nous fait cognoistre que elle est. »

Voilà donc admis, hors du Monde, cet espace vide et indéfini que posaient les Stoïciens ; mais le voilà, en même temps, identifié à l’immensité de Dieu qui est Dieu même.

A cet enseignement, l’Évêque de Lisieux fait plusieurs fois allusion au cours du Traité du Ciel et du Monde.

(( Mais de Dieu, dit-il la duracion est éternité indivisible et sans succession de laquelle fust dit ou XXIIIe chapitre du premier ; sa position est immensité indivisible et sans extention, de laquelle fut dit ou secont chapitre du secont. »

Peu après, discourant des suppositions qu’on peut faire sur le futur séjour des corps glorifiés, il écriti. 2 : « Une est que l’espace où il seront soit maintenant simplement vuide ; et quant il i seront, que il n i ait aultre corps qui les contiègne, mais est un lieu ymaginé, vuit et infini ; c’est l immensité de Dieu meisme... El peut estre que ce entendoit Job, quant il dist de Dieu : Qui extendit aquilonem super celum. »

Cet espace infini ou, en d’autres termes, cette immensité de Dieu va être, au gré d’Oresme, le lieu immobile qui sert de repère à tout mouvement local ; celte hypothèse lui semblera propre à éviter toutes les objections auxquelles achoppent les autres théories 3.

« ...La seconde conséquence estoit : car se le ciel est meu perpétuellement, il convient que la terre repose au milieu du ciel.

)) Je di que non. Premièrement, car nous voions que une roe, ‘ si comme la roe d’un molin, est meue toute sanz ce que ou milieu de elle respose quelconque partie d’elle ne autre chouse, fors seulement I point indivisible, lequel n’est rien fors selon vmagina-

i. Nicole Oresme, Op. laud., iiv. IV; « Après sunt trois chapitres du translateur, et sunt comment les choses dehors ce monde sunt en lieu, et comme elles

sont meues, et est le premier chapitre des choses incorporelles, et est le disième chapitre. » Ms. cit., fol. 120, col. c.

3. Nicole Oresme, Op. laud, livre IV : le XIe chapitre est quant à ce des choses corporelles. » Ms. cit., fol. 121, col. a.

3. Nicole Oresme, Op. laud., livre II, ch. VIII; ms. cit., fol. 56; col. a, à fol. 57, col. c.

LE LIEU

cion, combien que aucune chouse repose dehors la roe, sur quoy elle est meue.

» Et doncques il ne s’ensuit pas, si le ciel est meu circulairement, que la terre ou autre chouse respose ou milieu, car posé qu elle respose et que le conséquent soit vray, toutez voies la conséquence n’est pas bonne, car mouvement circulaire, en tant comme tel, ne requiert que aucuns corps repose ou milieu du corps ainsy meu.

» Item, il n’est pas impossible simplement et qui encloe contradicion, mes est possible à ymaginacion que la terre feust meue avecques le ciel par mouvement journal, auxi comme est le feu en son espère et la plus grant partie de l’aer, selon Aristote, ou premier des Méthéores ; et combien que nature ne puet auxi mouvoir la terre, toutes voies est-ce possible, en la seconde signification de possible et impossible mise en la XXXe chapitre du premier.

» Or doncques, posé que la terre feust meue ouvecques le ciel ou au contraire du mouvement du ciel, il ne sensuit pas que, pour ce, le mouvement du ciel cessast ; et doncques ce mouvement, quant est de soy, ne requiert pas de nécessité que la terre respouse ou milieu.

» Item ce n'est pas impossible que toute la terre soit meue d autre manière (Job. IXe) : Qui commovet terram de loco suo.

» Car autrement les parties qui sont vers le centre ne pourroient venir au lieu de leur corrupcion et seroient perpétuelles, laquelle chouse ne peut estre par nature selon Aristote, combien que à ce fust souffisamment respondu en la fin du premier livre. Et doncques est-ce chose nécessaire, selon la philosophie d’Aristote, que la terre soit aucünez foiz meue, et est impossible que elle respose touziours ; et le mouvement du ciel est perpétuel, selon Aristote ; et donques il ne sensuit pas, si le ciel est meu, que la terre repou se»..

» Item contre ceste response et au propos principal, est en ciel instance manifeste, car pour sauver les apparences et les expériences des mouvements du ciel, il convient de nécessité confesser que, ou ciel, sont aucuns corps célestiels spériques appelez espiciclez, et que chascun tel espicicle a mouvement circulaire propre par soy environ son centre autre que le mouvement du ciel en quoy est espicicle, et appert clérement que c’est impossible selon philosophie que quelconque corps repouse ou milieu de cest espicicle. Et doncques il ne convient pas que aucun corps respose ou milieu de corps meu circulairement...

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LA PHYSIQUE PARISIENN E AU XIVe SIECLE

» Item se aucun disoit que la diffinicion du mouvement local est : soi avoir autrement selon lieu ou regart d’autre corps qui repose, et donques se nul corps ne reposoit, ce seroit impossible que aucun corps feust meu.

» Je di que ce ne vault, car repoux est privacion de mouvement, si comme dit Aristote en cest chapitre, et doncques n’est pas repos de l’essence de mouvement, et ne doit estre mis en diffinicion. Mes aventure aucun disoit, que estre meu selon lieu est autrement soy avoir ou regart d’autre corps, soit meu ou non meu. Oncor di-ge que ce ne vault. Premièrement que, hors le munde, est une espace ymaginée infinie et immobille, si comme il fut déclairé en la fin du XXIVe chapitre du premier, et est possible sans contradiction que tout le munde feust meu en celle espace de mouvement droit, et dire le contraire est un article condempné à Paris ; et ce posé, nul autre corps ne seroit auquel le munde se cust autrement selon lieu ; et doncques ne vault la description dessus dicte.

» Item posé par ymaginacion, et si comme il est possible, que Dieu, par sa puissance, creast II corps séparez un de l’autre, et soient a et b, et que nul autre corps ne fust fors ces II, et qu’ilz feussent meus semblablement un comme l’autre ; et donc se auroient-il un ou regart de l’autre touziours semblablement, et a ne se aurait autrement à quelconque autre corps, ne b auxi ; et doncques estre meu n’est pas soy avoir autrement a autre corps.

)) Item posé que a fust meu et que b resposast, a et b se auraient autrement à l’autre du tout en telle matière que se b estoit meu et a resposast ; et donc l’en ne porroit assigner cause ne raison pourquoy a soit plus meu que b ou resposast plus que b , se estre meu estoit soy avoir autrement ou regart d’autre corps...

» Item, posé par ymaginacion que la terre feust meue, par 1 espace d’un jour, de mouvement ournal et que le ciel reposast, et, après ce temps, la ebouse feust si comme elle est ; je di que, en ce temps, le ciel et la terre ne se auraient au regart de l’autre autrement qu’ils avoient devant ce temps ne qu’il ont après, mes du tout en tout par semblable manière, sanz point de différence ; et donc ques se estre meu estoit avoir soy autrement à autre, l’en ne pourrait dire pourquoy le ciel reposast en ce temps plus que autre foi?...

)) Item estre escbauffé ou autrement altéré n’est pas soy avoir autrement à autre corps, mes si le corps qui eschauffe se a autrement à autre, c’est par accident et hors l’esSance de ceste altération ou mouvement. Et doncques, par semblable, estre meu selon lieu est soy avoir autrement en soy meisrne ou regart de l’espace

LE LIEU

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ymaginée imobille, car ou regart de celle espace ou selon elle, esl mesuré la ysnelleté du mouvement de ces parties. Et par ce appert que le mouvement du ciel ne autre ne requiert, quant est de soy, repos ne mouvement d’autre corps. Et doncques ne vault la conséquence d’Aristote qui disoit : Si le ciel est meu, la terre repose.

)) Et encor appert par ce que dit est que mouvement local est autre chouse que le corps ainsi meu, car c’est le corps soy avoir autrement ou regart de l’espace ymaginée immobile ; et tel mouvement est un accident, et non pas chouse qui puisse estre séparée de toute autre, et par soy estant ; car c’est impossible tel qui implique contradiction ; mes est auxi comme seroit la curvité ou la rectitude d’une ligne ou d’une verge, car telle chouse ne peut estre ymaginée sans aucun subject. »

Telle est la théorie de Nicole Oresme ; elle est assez clairement exposée pour rendre tout commentaire superflu .

Lorsqu’il imagine un espace indéfini, immobile, dont l’existence est réelle et indépendante de tout corps ; lorsqu’il ne garde cet espace comme le terme de comparaison auquel se doit, en dernière analyse, rapporter tout mouvement local, il formule une opinion qui a été celle des Stoïciens et de Jean Philopon, mais qui sera aussi celle de Newton et d’Euler. Lorsqu’il identifie cet espace à l’immensité de Dieu, il subit peut-être l’influence de François de Mayronnes, mais, à coup sûr, il devance Clarke qui, contre Leibniz, soutiendra la même doctrine, il devance Spinoza qui formulera cet axiome : L’étendue est un attribut de Dieu.

Ainsi voyons-nous, en 1377, l’Évêque de Lisieux développer, en son français d’une si parfaite lucidité, des pensées qui surgiront de nouveau au cours des temps modernes et susciteront, entre les princes de la Philosophie, des débats destinés à demeurer célèbres. Et peut-être, lorsque nous verrons reparaître ces pensées, ne devrons-nous pas les tenir pour engendrées par une conception vraiment nouvelle ; peut-être n’y devrons-nous voir qu’un écho des anciennes affirmations ; si Spinoza répète ce qu’avait dit Nicole Oresme, c’est sans doute parce que Chaldaï Crezkas le lui a transmis 1.

D’ailleurs, toutes les théories du lieu qui, dans les siècles modernes, trouveront d illustres partisans, en ont déjà rencontré pendant le xiv'’ siècle, au sein de l’École parisienne. Lorsque Pierre d’Ailly, à limitation de Campanus de Novare, met autour de l’Univers une sphère immobile qui serve de repère fixe à tous les

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