‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 84 sur 176 · Jean II Buridan, loc. cii., fol. 204, col. a · texte numérisé non relu

Jean II Buridan, loc. cii., fol. 204, col. a

LE LIEU

souscrivent à l’axiome de Jean de Bassols et de Guillaume d’Ockam : Pour qu’un corps se meuve de mouvement local, il faut et il suffit que, d’un instant à l’autre, il se comporte d’autre manière à l’égard d’un terme fixe réel ou simplement conçu.

Ne croyons pas, cependant, que ladhésion à cette proposition n'eût d’autre exception que celle de Jean Buridan. Certains maîtres ne voulaient pas que l’on jugeât du mouvement local en comparant les positions diverses du corps mobile à un repère simplement conçu ; comme Aristote et Averroès, ils veulent que ce terme fixe existe réellement ; mais instruits par l’échec de la tentative d’Aristote et d’Averroès, ils cherchent ailleurs que parmi les corps de ce Monde l’être dont l’immobilité permettra de juger du mouvement local.

D’une telle pensée, nous trouvons la première indication dans la théorie du lieu de ce Thomas Wilton que Jean le Chanoine appelle Thomas l’Anglais.

Selon Thomas l’Anglais, le lieu d’un corps plongé dans l’air est, comme le veut Aristote, l’ensemble des parties’ de l’air qui sont immédiatement contiguës à ce corps. En tant que ce sont des parties de l’air, elles sont mobiles comme l’air auquel elles appartiennent ; mais il n'en résulte pas que le lieu du corps soit mobile. Ce n’est pas parce qu elle est de l aie que la partie de l’air contiguë au corps constitue le lieu de ce corps ; c’est parce qu elle est dans un certain ordre à l’égard du centre et des pôles du Monde, ou bien encore à l’égard de l’intelligence qui meut le premier mobile, intelligence qui est immuable. D’après cette théorie, le lieu d’un corps immobile ne change pas lorsque la matière ambiante se déplace.

Sauf l'idée assez étrange de demander à h intelligence, qui meut le Ciel suprême, le terme fixe qui sert à déterminer l’immobilité du lieu, cette théorie est purement thomiste. Scotiste convaincu, Jean le Chanoine la rejette. Je ne puis comprendre, dit-il *, le rôle qu’elle attribue aux pôles ; il n’y a rien d immobile dans le Ciel ; les pôles ne peuvent donc être immobiles ; s’ils sont mobiles, comment serviront-ils à fixer l’immobilité du lieu ? « On en peut dire autant, ajoute-t-il, du centre et de l’intelligence. »

Cette intelligence immuable qui meut le premier mobile, et qu’il distingue évidemment de Dieu, Thomas Wilton l’indique

1. Joannis Canonici Quæstiones super VIII libros Physicorum; lib. VII, quæst. I.

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seulement comme un des lieux immobiles qu’il est permis d’adopter. François de Mayronnes va être plus affirmatif.

Le Ciel est-il en un lieu ? C'est à propos de cette question 1 que François de Mayronnes expose, au moyen de ces formules concises qui lui sont coutumières, sa théorie du lieu.

a II faut voir, d’abord, ce que c’est que le lieu. » Après avoir sommairement rappelé et rejeté les diverses définitions du lieu, l’auteur conclut en ces termes : « Je dis donc que le lieu est formellement le rapport qu’a tout corps logé avec le premier Moteur immobile ; à ce Moteur, nous attribuons deux prédicats, savoir, qu’il est partout et toujours ; ce n’est pas par l’effet d’un rapport qu’il aurait soit avec le lieu soit avec le temps, mais c’est parce que, à l’égard du premier Être, toute créature a un certain rapport de présence (respectus præsentialitatis) et un autre rapport de présence qui s’établit d’une manière successive (secundum periodum). ..

» Si Dieu faisait d’autres Mondes, il serait partout ; il possède donc, d’une manière potentielle, l’infinitude locale ; chacun de ces Mondes serait, d’ailleurs, présent à Dieu autrement que chacun des autres, et c’est ainsi qu’il serait en acte. »

François arrive alors à ce second problème : De quelle manière le lieu est-il immobile ? Il critique avec sévérité la doctrine de l’immobilité par équivalence, que presque tous les maîtres adoptaient.

« Scot dit que le lieu est immobile par équivalence à l’égard du mouvement local.

» Mais, à l’encontre de cette opinion, lorsqu’on pousse jusqu’au bout la résolution d’une relation, on s’arrête à une chose absolue, et non pas à un rapport ; or l’équivalence est une relation ; il faut donc résoudre cette relation en une autre chose d'où provienne oette immobilité.

» En second lieu, toute négation se doit résoudre en une affirmation qui la précède. Pourquoi le lieu est-il équivalent ? Parce qu’il est immobile ; et non pas l’inverse.

)) En troisième lieu, qu’est-ce que cette réponse nous apprend : [Le lieu est immobile] parce que cela est équivalent pour le mouvement local ? Cela nous apprend qu’il est dit immobile parce que cela revient au même que s’il était immobile. C’est comme si à

1. Francisci de Mayronis Scripta in (juator libros Senlentiarum ; lib. II, dist. XIV, quæst. IX (En l’éd. Venetiis, 1620, où cette question occupe le fol. i5i, col. d et le fol. i5a, col. a, on a oublié de la numéroter, en sorte qu’on a numéroté IX la quest. X.

cette question : Pourquoi cela a-t-il été fait ? Je répondais : Parce que cela revient au même que si cela avait été fait.

» En quatrième lieu, toute la difficulté demeure ; d’où provient, en effet, cette équivalence ?

» Je ne puis donc voir que l’immobilité du premier Moteur, car toute créature est mobile. »

C’est donc « ce premier Moteur qui est le terme du mouvement local. »

Avant de poursuivre la lecture de François de Mayronnes et de rapporter ce qu il répond à la question posée : Le Ciel ultime est-il en un lieu ? arrêtons-nous un moment à ce que nous venons d entendre de sa bouche. Ces propos, en effet, ont grandement retenu l’attention de Nicolas Bonet.

Nicolas Bonet, comme nous le verrons au prochain chapitre, a pleinement admis l’opinion que François de Mayronnes professait au sujet du temps ; il y a vu un rapport de présence, changeant d’une manière successive, entre les choses et la première Intelligence. D’autre part, il est tenté de ne pas admettre, au sujet du lieu, la théorie, corrélative de celle-là, qu’avait proposée le franciscain provençal. De là, en son enseignement, des fluctuations que nous ne saurions passer sous silence.

Voici une première circonstance où Bonet est amené à discuter la doctrine de François de Mayronnes 1.

Il s’est demandé à quoi appartient essentiellement la propriété de fournir un lieu, de loger autre chose ; cette question, la terminologie scolastique l’énonce ainsi : « Quelle est la raison formelle de la locabilité active ? » A cette question, notre auteur a répondu de la façon suivante : Ce qui est essentiellement capable de fournir un lieu, « ce qui est la raison formelle de la locabilité active, c’est la nature commune aux dix catégories. Et voici la raison de cette affirmation : Tout ce qui peut être le terme d’une présence acquise par le mouvement local, tout cela peut jouer d’une manière active le rôle de lieu ; or la nature, en tant qu elle est commune aux dix genres suprêmes, peut être tenue d’une présence acquise par le mouvement local ; cette nature est donc la raison formelle de toute localisation active. »

Ce que Nicolas Bonet nomme ici la nature commune aux dix catégories, c’est certainement ce qu’Avicébron appelle la substance qui porte les dix prédicaments ; c’est toute substance hors l’Etre

1. Nicolai Boneti Physica, lib. VIII, cap. II; Bibl. nat., fonds latin, ms. n° 6678, fol. 175, r°.

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suprême qui n'est dans aucun genre, auquel il n’est permis d’attribuer aucune des catégories. Ainsi donc, selon la réponse précédente, ce qui peut loger, ce qui peut servir de lieu, c’est tout ce qui existe, hors Dieu.

« Mais à l encoritre de cette réponse, on peut formuler un doute : En tant que raison formelle de la localisation active, la nature n’est pas, semble-t-il, le premier sujet [qui possède cette propriété] ; et par premier sujet, j entends premier de cette priorité qui est l’adéquation. On le prouve ainsi : La première Intelligence peut, semble-t-il, être le terme d’une présence acquise par le mouvement local et, par conséquent, la raison du lieu [actif] ; or cette Intelligence n’est pas comprise en la nature, car la nature est un être limité, et non la première Intelligence...

» Il est facile de résoudre cette objection : Vous dites, en effet, que la première Intelligence peut servir de terme à une présence acquise par le mouvement local ; mais peut-être bien le nierait-on. La première Intelligence est partout présente ; aucune distance ne la sépare d aucune position ; on ne voit donc pas comment on pourrait, de mouvement local, se mouvoir vers elle.

» Si I on accordait, toutefois, qu'il en soit ainsi ; qu’une chose peut, par mouvement local, acquérir tantôt une présence et tantôt une autre à l’égard de la première Intelligence, il faudrait dire, alors, que l’aptitude à fournir un lieu, la locabilité active, n’est point une propriété que i on puisse échanger avec la nature, de telle sorte que la nature soit la même chose que la locabilité, que la locabilité, dis-je, prise selon le concept le plus universel ; il faudrait accorder que la nature ne se rencontre pas en toute locabilité active. »

C’est avec quelque hésitation que Bonet rejette ici la théorie soutenue par Mayronnes, la théorie qui fait de Dieu même le terme d’une présence qui peut différer d’une chose du Monde à l’autre et, par conséquent, le lieu de ces choses. En effet, ce qu’il dit contre cette présence différente d une chose à l'autre, on pourrait le répéter pour l’autre rapport que Mayronnes admet, pour le rapport qui, d’un instant à l’autre, rend une même chose diversement présente à Dieu et qui, pour cette chose, constitue le temps. On pourrait déclarer qu'à tout instant, Dieu éternel et immuable est présent de la même manière à toute chose ; qu’en cette présence, il ne saurait y avoir rien de changeant, rien de successif, rien qui puisse être la raison formelle du temps. Des deux théories proposées par François de Mayronnes pour le lieu et pour le temps, il est difficile de rejeter l’une sans rejeter l’autre,

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d’admettre l’une sans admettre l’autre. Or, nous l avons dit et nous le verrons en détail au prochafëi chapitre, Bonet s’accorde avec son confrère en l’ordre de saint François pour regarder le temps comme un rapport de présence, changeant d instant en instant, à la première Intelligence. Il n’est donc point étonnant qu'il ne repousse point sans hésitation, la supposition qui accorde au lieu une nature analogue.

El même, en un autre passage, pour ne pas compromettre, au sujet de la nature du temps, la doctrine qu’il emprunte à Mayronnes, il en vient à s’exprimer exactement comme celui-ci au sujet du lieu.

A cette question : La première Intelligence est-elle en un lien ? Notre auteur avait répondu 1 : « Elle est quelque part par indistance négative, c’est-à-dire par la négation de toute distance. ))

a Mais, ajoute-t-il 2, ce qui n’a aucune manière d’être à l’égard du lieu n’est pas apte à dire : ici, ni : là.

» Or, comme on l’a dit, la première Intelligence n’a, à l’égard du lieu, aucune de ces manières d’être qui constituent la proximité ou l’éloignement ; elle ne pourra donc dire de quelque chose que ce soit : elle est ici, ou bien : elle est là.

)) Je vous réponds : Pour’ que quelqu’un puisse dire d une chose : elle est ici, ou : elle est là, il n’est pas nécessaire que celui qui parle ainsi ait, à titre de sujet, une manière d’être à l’égard du lieu, qu’il soit le fondement de cette manière d’être à l’égard du lieu, de la proximité ou de l’éloignement ; il suffit qu’il ait à titre de terme une manière d’être à l'égard du lieu, qu’il soit le terme de cette manière d’être qui constitue la proximité ou l’éloignement au lieu et à la position (nbi).

» Or la première Intelligence peut avoir, à titre de terme, une manière d’être à l’égard du lieu ; elle peut être le terme d’une proximité ou d’un éloignement... Elle peut donc désigner des choses en disant : ici, et : là, attendu qu elle a, à l’égard du lieu, une manière d’être à titre de terme, non pas à titre de sujet.

» De ce qui vient d’être dit, on conclut contre ceux qui refusent à la première Intelligence le pouvoir de connaître le passé sous forme de passé et le futur sous forme de futur. En effet, elle n est pas soumise à la succession du temps. Ils disent donc qu’Elle ne saurait désigner des événements en disant : ceci fut à tel moment, ou bien : cela sera à tel moment.

1. Nicolai Boneti Op. laud., liv. VIII, cap. VII, ms. cit., fol. 178, v°.

2. Nicolai Boneti Op. laud., lib. VIII, cap. VIII, ms. cit., fol. 179, v°.

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» Mais, par ce qui précède, on voit que c’est faux.

)) Sans doute, la première Intelligence ne se trouve pas comprise, à titre de sujet, dans la ligne de succession du temps ; elle n’est pas le fondement de la distance au temps passé ou au temps futur ; mais elle tombe dans cette ligne à titre de terme, parce qu elle peut servir de temps au temps à l’égard du passé et du futur ; de même disions-nous qu elle peut servir de terme à la distance à l’égard du lieu et de la position ; ainsi donc qu’elle peut, dans le lieu, désigner divers objets en disant : ici, et : là, elle peut, dans le temps, désigner divers événements, en disant : à tel instant passé, maintenant, à tel instant futur. »

Bonet ne méconnaît pas, sans doute, les difficultés d’une telle doctrine où l'on parle de la distance d’un objet logé, d’un objet corporel à ce qui n’est pas un corps, à une intelligence, à la première Intelligence ; il sait ce qu’on peut lui objecter :

« Pour qu’un être puisse servir de sujet 1 à cette présence grâce à laquelle on dit qu’une chose est ici, qu elle est en tel lieu, il faut (pie l’on puisse dire : entre cet être et cette chose, il y a une certaine distance ; une certaine distance linéaire peut être interceptée entre cet être et la chose en laquelle ce rapport de présence trouve son fondement. En voici la preuve : Je puis dire que je suis ici et que vous êtes là parce que nous sommes les deux extrémités d’une même distance linéaire. Mais entre deux intelligences ou bien entre une intelligence et un corps, une telle distance linéaire ne saurait être interceptée. »

Bonet n’accorde aucune valeur probante à cet argument. « On l’appelle, dit-il, 1 Achille d’un certain auteur ; mais il ne conclut pas. On imagine ici quelque chose, en effet, qui est une pure fiction : c’est, qu’entre le lieu et ce qui est logé, il y a toujours une certaine distance linéaire. » Que la distance, que la proximité ou l’éloignement se mesurent à l’aide de la longueur d’une certaine droite interposée, cela est vrai pour les corps dont la manière d’être en un lieu consiste à être entourés par d’autres corps ; mais cela n’est pas vrai d’une manière générale ; entre une intelligence et un corps, la distance, la proximité ou l’éloignement est un certain rapport auquel l’intelligence sert de terme sans servir de sujet ni de fondement et qui ne suppose aucunement l’existence d’une certaine longueur entre ce corps et cette intelligence.

Gela revient à dire que la distance, telle que nous la concevons entre les corps, est un cas particulier d’un rapport beaucoup plus

i. Nicolai Boneti Op, laud., lib. VIII, cap. VI, ms. cit., fol. 178, r°.

LE LIEU

général qui garde le nom de distance et qui peut être établi soit entre un corps et une intelligence, soit entre deux intelligences. Mais en quoi consiste la distance prise en ce sens général ? Ce qu’à dit Bonet ne nous l’explique point ; cela seul, cependant, rendrait concevable la théorie de François de Mayronnes.

Revenons au texte de ce dernier F

Nous arrivons enfin à ce qui était l 'objet même de la question : Le Ciel est-il en un lieu ? « Je réponds que le Ciel n’est pas en un lieu d’une manière matérielle, mais qu’il y est d’une manière formelle, car l’Univers entier a, avec Dieu, un rapport de présence... Dieu pourrait indéfiniment mouvoir le Monde, et le Monde n’acquerrait par là aucun rapport nouveau à l’égard de Dieu ; on ne peut, en effet, rien admettre d’autre, ni le vide, ni l’espace réellement existant (spatium positivum). ))

Prendre pour lieu un espace qui est une réalité alors même qu’il est vide de tout corps, qui est infini et immobile, c’est ce que faisaient les Stoïciens et, particulièrement, Jean Philopon. François de Mayronnes, dans la question que nous venons de citer rejette cette théorie : « S’il existait, dit-il, un tel espace séparé, il serait bien possible qu'il fût le lieu ; mais, selon la foi, nous n’admettons pas un tel infini réellement existant. »

Or cette théorie stoïcienne du lieu, que François de Mayronnes ne veut point accepter, nous allons la voir reprise et fondue, en quelque sorte, avec celle que soutient le Maître des formalités ; cette synthèse sera l’œuvre de Nicole Oresme.

Voici, en effet, ce qu’Oresme enseigne en son Traité du Ciel et du Monde 1 2 :

« Et doncques hors le ciel est une espace vuide, incorporèle, d’autre manière que n’est quelconque espace plaine et corporèle, tout aussi comme la duracion appelée éternité est d’autre manière que n’est duracion temporèle, meisme qui seroit perpétuèle. . .

)) Item ceste espace dessus dicte est infinie et indivisible, et est l'imensité de Dieu, et est Dieu, meisme aussi comme la duracion de Dieu appelée éternité est infinie et indivisible et Dieu meisme...

» Item en cest chapitre est dit devant que, [comme] notre pensée ne puet estre sans transmutacion, nous ne pouvons comprendre ne proprement entendre que est éternité, et nientmoins, raison naturele nous enseigne qu elle est et, de ce, puet estre entendue

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