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CHAPITRE IV

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

Le mouvement est-il une réalité successive ou l’écoulement d’une réalité permanente ? — Position du problème. — Jean de Duns Scot. — Nicolas Bonet.

Le problème du lieu, que nous avons examiné au chapitre précédent, est intimement lié à ces deux autres questions : Quelle est la nature du mouvement ? Le vide est-il possible et un corps peut-il s’y mouvoir ? Ces deux questions, il nous faut examiner quelles réponses elles ont appelées, et ce sera l’objet de ce chapitre-ci et du suivant, que nous consacrons l’un au mouvement et l’autre au vide.

Mais on ne peut songer à cette question : Quelle est la nature du mouvement P Sans reconnaître aussitôt qu elle n’est pas séparable de cette autre : Quelle est la nature du temps ? A l’étude du mouvement, le présent chapitre devra donc joindre l’étude du temps.

Nous n’avons pas, d’ailleurs, la prétention d’énumérer ici tous les problèmes que les philosophes du Moyen Age ont examinés au sujet du temps et du mouvement, et d exposer les solutions diverses qu’ils en ont proposées. Nous nous contenterons de choisir, parmi ces problèmes, ceux dont l’importance nous paraît particulièrement notable et qui retiennent aujourd hui encore, l’attention des penseurs.

C’est par une question relative à la nature du mouvement que nous commencerons notre enquête.

Le premier problème qui doive retenir notre attention est celui-ci :

Le mouvement est-il une certaine réalité successive, une cer-

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

taine forme coulante, distincte à la fois du corps qui se meut et de la forme ou perfection qui se trouve acquise par le mouvement ? Faut-il, au contraire, nier l’existence d’une telle forme, et ne considérer, dans un mouvement, que le corps qui se meut et la forme qu’il acquiert, forme dont chaque degré est successivement possédé par le mobile d’une manière transitoire, mais serait susceptible, toutefois, d’exister d’une manière permanente ?

Pour faire aisément saisir l’objet l’importance du procès, prenons pour exemple un certain mouvement, et choisissons d’abord un mouvement d’altération ; considérons un corps qui s’échauffe.

A chaque instant, ce corps est porté à un certain degré de chaleur. Si nous fixons notre attention sur cet instant, nous distinguons deux réalités sans lesquelles le mouvement d’échauffement ne se produirait pas ; la première de ces réalités, c’est le corps, sujet du mouvement ; la seconde est une qualité, la chaleur, portée à une certaine intensité.

Ces réalités sont, toutes deux, du genre des réalités permanentes ; et voici ce qu’il faut entendre par là : On pourrait concevoir, sans contradiction, que le corps demeurât pendant un temps plus ou moins long tel qu'il est à l’instant considéré ; on pourrait également concevoir que, pendant ce temps, ce corps fût doué, sans cesse, de chaleur portée à l’intensité qu elle atteint à l’instant considéré.

D’ailleurs, il est clair que, dans le corps en mouvement, en voie d’échauffement, da seconde de ces réalités, la qualité, n’existe pas à l’état permanent ; à chaque instant, le sujet quitte une certaine intensité de chaleur pour prendre une intensité de chaleur différente ; bien que cette qualité soit du genre des réalités permanentes, le corps ne la possède que d’une manière transitoire ou, comme disent les maîtres de l’École, partibiliter.

Considérons de la même manière le mouvement local et, afin que l’analogie de ce mouvement avec le mouvement d’altération soit manifeste, adoptons le langage de Duns Scot.

Un corps qui se meut de mouvement local acquiert, à chaque instant, quelque chose. Ce quelque chose n’est pas le lieu, car le lieu d’un corps n’est pas un attribut de ce corps ; il réside dans les corps qui l’entourent. Ce qui est acquis, à chaque instant, par le corps mû de mouvement local, comme la chaleur est acquise par le corps qui s’échauffe, c’est Yubi.

Analysons donc un mouvement local et fixons notre attention sur l’un des instants de la durée de ce mouvement. Deux réalités

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

nous apparaissent : Le corps mobile, qui est le sujet du mouvement, et Yubi engendré dans ce corps par le lieu qui l’entoure à 1 instant considéré.

La première de ces réalités, le corps mobile, est une réalité permanente ; la seconde est du genre des réalités permanentes, car on peut concevoir que le corps demeure un temps plus ou moins long au lieu considéré, en sorte que, pendant tout ce temps, il garde le même ubi.

Bien que 1 ’ubi doive être placé au nombre des choses qui peuvent demeurer sans changement pendant un certain temps, au nombre des réalités permanentes, ce n’est pas ainsi que le possède le mobile animé de mouvement local ; à chaque instant, il délaisse un certain lieu, un certain ubi, pour acquérir un nouveau lieu, un nouvel ubi ; il possède cet ubi d’une manière transitoire, partibiliter.

Selon cette analyse, donc, il y a, en tout mouvement, deux réalités ; le corps qui est le sujet de ce mouvement, puis ce qui, dans ce mouvement, se perd ou s’acquiert, ce qui en est 1 objet, le terme ; si la première réalité est permanente, la seconde ne se trouvera dans le sujet que sous forme transitoire, partibiliter ; mais elle n’en est pas moins du genre des réalités permanentes ; au lieu de concevoir que chacun de ses états, de ses mutatum esse, soit aussitôt délaissé par le sujet et remplacé par un autre état, on pourrait concevoir qu elle demeurât un certain temps, au sein du sujet, en l’un quelconque de ses états.

Selon cette analyse, le mouvement nous apparaît comme une suite d’états ; chacun de ces états est formé par l'association de deux réalités, le sujet et la disposition que le sujet acquiert ou perd par le mouvement ; ces réalités sont, toutes deux, du genre des réalités permanentes.

Cette analyse nous révèle-t-elle ce qui constitue l’essence même du mouvement? Certains philosophes le pensent; d’autres, au contraire, prétendent que l’idée qu elle met en notre raison n’exprime nullement la réalité du mouvement.

Selon ces derniers, la réalité associée au sujet qui se meut n’est aucunement du genre des réalités permanentes ; il serait absurde d’admettre qu elle pût demeurer un temps, si court soit-il, dans un sujet dénué de mouvement ; elle est semblable au temps, dont on ne peut concevoir qu’il cesse de s’écouler ; elle est essentiellement une réalité successive, une forma fluens. Lorsque nous saisissons un des états que le mobile traverse au cours de son mouvement et que nous fixons cet état en une permanence d’une

DUHEM. — T. VII

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certaine durée, nous remplaçons cet état par un autre étal qui lui est complètement hétérogène ; le premier était l association du sujet avec une réalité purement successive ; en lui substituant le second, nous anéantissons cette réalité successive et nous lui substituons une réalité permanente. Le mouvement est une succession ; nous lui substituons une série continue d’états de repos ; entre cette succession et cette continuité, il y a hétérogénéité radicale, parce qu il y a hétérogénéité radicale entre la marche vers une disposition, vers une qualité, vers un lieu, et la possession de cette disposition, de cette qualité, de ce lieu.

Entre ces deux doctrines, quelle est celle qu’il convient de choisir ?

A cette question, des réponses bien nombreuses et bien diverses ont été données. Nous allons nous efforcer de résumer les plus importantes.

Et d abord, quel fut, à ce sujet, l'avis d Aristote ? Écoutons ce qu’en dit Averroès, qui nous paraît T avoir très exactement apprécié.

La question qu’examine le Commentateur, au passage qui nous intéresse est la suivante : Le mouvement doit-il être rangé, oui ou non, dans une catégorie spéciale ? Il répond en ces termes 1 :

(( En tant que le mouvement ne diffère de la perfection vers laquelle il marche que par une différence du moins au plus, il est nécessaire qu il appartienne au même genre que cette perfection. Un mouvement, en effet, n’est pas autre chose que la génération, partie après partie, de la perfection même à laquelle tend ce mouvement, jusqu’au moment où cette perfection se trouve achevée et en acte. Il est donc nécessaire que le mouvement qui porte sur la substance se trouve dans la catégorie de la substance ; que le mouvement qui tend à la quantité soit dans la catégorie de la quantité ; et de même pour le mouvement relatif à Yubi, pour le mouvement relatif à la qualité. En tant, au contraire qu’il est tendance (via) vers une perfection, tendance qui diffère de cette perfection même, le mouvement constitue nécessairement un genre propre. La tendance vers une chose est, en effet, différente de celte chose. C’est à ce point de vue que le mouvement a été regardé comme une catégorie particulière.

» Cette façon-ci de considérer le mouvement est plus communément répandue, mais celle-là est plus exacte. En ses Catégories,

i. Averrois Cordubensis In libros Aristotelis de physico auditu commenlarii rnagni; liber III, summa II, cap. I, comm. 3.

Aristote a admis cette dernière opinion courante, mais en ce livre [des Physiques], il a adopté cette première opinion véritable. »

Que le mouvement local soit une réalité distincte du corps qui est mû et de Y ubi acquis par ce corps, c’est donc une proposition qu’Averroès repoussait et que, plus ou moins implicitement, repoussaient après lui les Paripatéticiens du xme siècle. Cette proposition, au contraire, s’imposa à l’acceptation des philosophes du jour où ils en vinrent à admettre qu’un corps pouvait être mû de mouvement local bien qu’il n’éprouvât aucun changement de lieu, bien qu’il ne pût acquérir aucun nouvel ubi. Ce jour fut celui où les théologiens qui assistaient Étienne Tempier, évêque de Paris, déclarèrent que Dieu pouvait imposer à l’Univers entier un mouvement de translation.

Nous avons vu comment cette décision avait été, pour la théorie du lieu, le point de départ de tout un développement nouveau ; elle n’a pas eu, elle ne pouvait pas avoir moins d’influence sur la théorie du mouvement.

Si un corps — tel l’Univers dans le cas visé par les théologiens de Paris — peut être mû de mouvement local alors qu’il n'acquiert pas d 'ubi, alors qu’il n acquiert certainement rien, c’est donc que le mouvement local est autre chose qu’une acquisition d ubi ; or que peut être cette chose, susceptible d’exister alors qu’il n’existe pas d autre corps que le mobile, sinon une forme inhérente à ce mobile, forme réelle, mais d’une réalité successive et non permanente ? Il faut donc que le mouvement local soit une certaine forme coulante (jonna fluens), réellement distincte du mobile, réellement distincte de 1 ubi acquis par ce mobile, et capable d’être alors même que cet ubi ne serait pas.

Toute cette doctrine est formulée de la manière la plus nette en ce passage de Duns Scot 1 :

« De même que le Ciel peut tourner bien qu’aucun corps ne le contienne, de même il pourrait tourner alors qu’il ne contiendrait aucun corps ; il pourrait encore tourner, par exemple, s’il était formé d’une seule sphère, homogène dans toute son étendue ; le mouvement de rotation, pris en lui-même, est donc une certaine forme coulante ; et cette forme peut exister par elle-même, sans que l'on ait besoin de la considérer par rapport à un autre corps, soit contenant, soit contenu ; c’est une forme purement absolue. A cela, cherchez une réponse. ■ — Sicut cælum potest circulare,

i. Joannis Duns Scoti Qusestiones quodlibe laies ; quæst. XI : Utrum Deus posait facere quod nianente corporc el loco, corpus non liubeal locuni; art. I.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

licet non contineatur a corpore, sic potest circulare, licet non continent corpus ; puta si esset idem corpus continuum et sphæricum. Igitur ilia forma jluens secundum quarn est per se motus circulationis posset per se esse sine respectu tam ad continens quam ad contentum ; et ita est forma mere absoluta. Quære responsionem. »

Parmi les franciscains qui ont subi, durant la première moitié du xive siècle, l’influence de Duns Scot, il en est un qui possède, à un haut degré, l’art de saisir et de mettre en saillie les thèses fondamentales d’une doctrine. Ce franciscain, c’est Nicolas Bonet. Demandons à Nicolas Bonet de nous donner le commentaire des paroles prononcées par le Docteur Subtil.

(( Le terme positif du mouvement local, écrit-il l, est appelé ubi ou bien encore circonscription passive et positive. C’est bien ce que suppose cette définition du mouvement : Le mouvement est l acté qui, par nature, porte une chose en un certain ubi — Motus est actus naturaliter illativus alterius in ubi.

)) Mais il y a doute au sujet de la question suivante : Le mouvement peut-il exister et se faire sans qu’aucun terme soit acquis à nouveau, ou bien non ?...

» Il faut bien remarquer que cette proposition : Le mouvement a lieu sans avoir de terme, peut s’entendre de deux manières différentes. On peut entendre qu’il manque absolument de tout terme, ou bien qu’il manque d'un terme produit à nouveau.

» Que le mouvement puisse avoir lieu en manquant absolument de tout terme, nous ne l’admettons pas ; le mouvement, en effet, est une passion successive qui a le mobile pour sujet et le moteur pour terme.

» Mais que le mouvement puisse avoir lieu sans qu’aucun terme se trouve, par lui, produit à nouveau, cela, il faut nécessairement l’admettre. Cela est évident, car si une chose se meut dans le vide elle ne saurait, dans le vide, acquérir aucun ubi nouveau ; là, en effet, il n’y a rien qui entoure cette chose ; il n’y a donc pas de circonscription active et pas davantage cette circonscription passive qui est Y ubi.

)) Cela se voit clairement dans le mouvement du premier mobile, de la huitième sphère, qui se meut continuellement sans acquérir aucun nouvel ubi, puisqu’elle n’a rien qui l’entoure.

» Direz-vous que cette sphère acquiert un nouvel ubi en raison

i. Njcolai Boneti Physica, lit). V, cap. V. Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° 6678, foJ. 1 5 1 , r° et v°, et fol. i5a, r°; ms. n° i6x3a, fol . 119, eoll. b. et c.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

de ses parties, parce que, par comparaison avec le corps central (centrum) , chacune de ses parties acquiert un ubi qui change sans cesse ? Je vous répondrai qu’il n’est pas nécessaire que les parties du Ciel acquièrent un tel ubi. En effet, si l’Univers entier formait une masse [solide] continue, il n’y aurait plus aucune acquisition d ’ubi à l’égard du centre ; or, lors même que l’Univers entier serait un et continu, il pourrait encore tourner et se mouvoir.

» Peut-être m’objecterez-vous ceci :

» Si l Univers était continu comme on vient de le dire, s’il formait un seul corps sphérique solide, il ne pourrait pas se mouvoir, et en voici la raison : Avoir éprouvé un changement, c’est ne pas se comporter maintenant comme on se comportait avant ; or le Ciel ne se comporte pas maintenant autrement qu’il n’était avant, puisqu’il n’a acquis ni ubi ni quoi que ce soit de positif ; donc il ne s’est pas mû. Prenons un exemple : Le Ciel forme une seule masse continue; hier, il est demeuré en repos toute la journée ; aujourd’hui, selon ce que vous admettez, il se meut toute la journée; et demain, il reviendra au repos. Il est clair que vous ne pourrez pas dire que le Ciel ait éprouvé un changement, car il se comportera exactement de la même manière qu auparavant ; il n’aura rien perdu ni rien gagné.

» Je vous répondrai que l’Univers a changé, car aujourd’hui, il se comporte autrement qu’hier, non sous le rapport de Y ubi, mais sous le rapport du mouvement ; pendant toute cette journée-ci, en effet, il a été en mouvement (sub moveri) ; pendant toute la journée de demain, il sera en repos (sub quiete) ; il se comportera donc demain autrement qu’aujourd’hui et, par conséquent, il aura changé. »

(( Disons donc 1 pour conclure qu’il y a quatre genres de changement local.

» Le premier changement consiste à perdre un ubi et à en acquérir un autre ; c’est ce que l’on constate lorsqu’un corps se meut au sein d’un milieu plein, comme l’air ou l’eau.

» Le second changement perd un ubi mais n’en acquiert pas d’autre ; c’est ce que l’on voit lorsqu’un corps passe d’un milieu plein à un espace vide ; il perd Y ubi qu’il avait dans le milieu plein et, dans l’espace vide, il n’acquiert point d ’ubi.

i. Nicoi.ai Boneti Op. laud., lib. V, cap. VI (numéroté par erreur cap. V dans le ms. n° i6i32); ms. n° 6678, fol. i52, r° et v°; ms. n° i6i32, fol. 119, coll. e

et d.

3io

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

» Le troisième changement ne perd pas d'ubi. mais en acquiert un. Ainsi en est-il lorsqu’un corps se meut du vide au plein ; en ce milieu plein, il acquiert un ubi ; mais il ne perd rien, car il n’avait pas d’ubi.

» Le quatrième changement ne perd pas d ubi et n’en acquiert pas. C’est ce qui est évident pour un corps qui se meut d’une partie du vide à une autre partie du vide. Un tel mobile ne perd ni n’acquiert aucun ubi.

» De ce qui précède, donc, tirons cette conclusion : Le mouvement est une certaine entité ou réalité distincte de 1 ubi. Cela est prouvé par le fait qu'on les peut séparer l’un de l’autre, que le mouvement se rencontre sans qu’aucun ubi soit acquis à nouveau.

» Ce raisonnement est l’Achille de ceux qui veulent prouver que le mouvement est, hors de notre esprit, une chose (res) autre que son terme. En effet, si, en tout mouvement, un certain ubi se trouvait acquis, on ne voit pas comment on pourrait prouver la nécessité d’admettre cette proposition : Le mouvement est quelque chose d’autre que son ternie... On dirait, en effet, que mouvoir c’est introduire 1 ubi dans le mobile et que mouvoir d’une manière continue, c’est introduire sans cesse un nouvel ubi. D’ailleurs, ce mot : introduire (injerre), signifie simplement ceci : De cela seul que le moteur est approché du mobile, 1 ’ubi en résulte.

» Peut-être diriez-vous que, [même si cette raison venait à faire défaut], on pourrait encore prouver la distinction entre Y ubi et le mouvement ; en effet, si un certain ubi est introduit dans un mobile par un certain moteur, cet ubi, numériquement le même que le précédent, peut être introduit dans le même mobile par un moteur numériquement différent du précédent [Le mouvement peut donc être différent alors que Y ubi demeure le même]. Par conséquent, à Yubi, il faut adjoindre quelque chose de supplémentaire...

)) Réponse : On pourrait nier qu’un ubi qui demeurerait numériquement le même pût être introduit dans le mobile tantôt par un moteur, et tantôt par un autre.

)) Le raisonnement précédent est donc bien l’Achille qui donne, d une manière nécessaire, cette conclusion : Outre le moteur, le mobile et 1 ’ubi, quelque chose supplémentaire est introduite ; et cette chose supplémentaire, nous admettons que c’est le mouvement. »

Toute la thèse de Nicolas Bonet se résume donc en ces deux propositions :

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

i° Dès là que le mouvement d’un corps isolé dans le vide est considéré comme possible, on est tenu de regarder le mouvement comme une réalité distincte du moteur, du mobile et de Yubi produit dans le mobile par les corps qui l’entourent.

2° Si le mouvement d’un corps isolé dans le vide était regardé comme impossible, il n’y aurait aucune raison pour admettre que le mouvement constitue une telle réalité distincte.

Cette thèse de Bonet est l’expression très claire et très complète de la pensée de Duns Scot.

De cette pensée de Duns Scot, quelle a été l’influence sur le développement de la théorie du lieu, nous l’avons dit au chapitre précédent ; cette influence ne sera pas moindre sur le développement de la théorie du mouvement, tellement liée à la théorie du lieu qu’elles ne font, pour ainsi dire, à elles deux, qu’une doctrine ; mais la théorie du temps, à son tour, ne se sépare guère de la théorie du mouvement, en sorte qu’elle va se trouver, elle aussi, transformée par l’enseignement scotiste.

L’attention des philosophes scolastiques était, d’ailleurs, attirée vers la théorie du temps par l’une des décisions qu’avait prises Étienne Tempier ; ce dernier avait condamné comme erronée la proposition suivante 1 :

« Quod ævuin et tempus nihil surit in re, sed solum apprehensione. »

Cette condamnation contraignait ceux qui en voulaient tenir compte de rechercher quelle est, hors de l’esprit, la réalité que possède le temps ; et les disciples de Scot faisaient naturellement du temps le type des réalités successives, des formes coulantes.

Le mouvement et le temps considérés comme réalités coulantes. L’École scotiste. Jean de Bassols. François de Mayronnes. Pierre Auriol. François Bleth.

Que le changement ou le mouvement soit, comme l’enseignait Averroès, du même genre que la forme à laquelle il tend, cela semble à Jean de Bassols affirmation contraire au bon sens.

« Toute forme qui n’est point ordonnée à un certain terme (et

i. Cette proposition est la 2000 du décret d’Étienne Tempier et La 86e de la liste classée par le II. P. Mandonnet.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

toute forme absolue est de cette sorte) ne peut, dit-il 1, être appelée changement. Ni la blancheur ni une forme substantielle n’est mouvement ni génération... Il faut que tout changement soit ou bien un acte instantané ou bien un acte successif, un acte en devenir ; instantané, comme une génération, ou successif comme un mouvement ; par conséquent, il est impossible qu’une forme permanente soit changement ou mouvement ; cela est évident par la nature même du changement, qui exclut l’existence permanente ; ce qui demeure, en tant qu’il est de nature permanente, ne change pas ; bien mieux ! ce qui demeure et ce qui change sont opposés l’un à l’autre comme le noir et le blanc. »

« Il est impossible, dit encore Jean de Bassols 2, que le mouvement demeure lorsque le mouvement est terminé ; or, une fois le mouvement terminé, demeure la forme à l’égard de laquelle le mobile est maintenant en repos ; et tout ce qui a précédemment existé de cette forme, en la totalité du mouvement, demeure alors ; le mouvement n’est donc ni cette forme ni quelque chose de cette forme ; sinon, ce serait une seule et même chose qui constituerait le mouvement et le repos au terme du mouvement... Je dis donc qu’identifier le mouvement et la forme, c’est supposer en mouvement ce qui est en repos et supposer en repos ce cpii est en mouvement. — Unde dico quod ponere moium et forntam esse idem, est ponere quiescens moveri, et motum quiescere. »

Comme le mouvement, le temps, tel qu’il existe hors de notre esprit, est lui aussi, une réalité coulante. La réalité permanente, en effet, n’est pas la seule qui soit douée d’existence. « Il y a une autre sorte d’être qui est variable, et cela de la façon suivante 3 : D’une manière intrinsèque, il possède des parties distinctes qui se succèdent l’une à l’autre ; lorsque l’une de ces parties existe, l’autre n’existe pas. Le mouvement, qui appartient au genre des réalités successives, est de telle sorte, comme on l’a dit au premier livre. La mesure durative — disons la durée — d’un tel être se nomme temps. Le temps est, lui aussi, une mesure successive ; ce n’est pas une chose permanente, mais une chose coulante (...tempus quod est etiam mensura successiva , et non est uliquid perrnanens, sed fliiens) .

)) Les parties successives (prius et posterius) du temps ne sont

1. Opéra Joannis de Bassolis in quatuor Sententiarum libros, iib. I, dist. VIII, quæst. III, art. I, fol. XCII1, col. c et d.

2. Joannis de Bassolis Op. laud., Iib. I, dist. XIII, quæst. unica, art. II, 3® opinio, fol. CVII, col. d.

3. Joannis de Bassolis Op. laud., Iib. II, dist. II, quæst. I, art. I; fol. XXIII, col. d, et fol. XXIIII, col. a.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS

pas énumérées dans le mouvement comme le sont les parties dans un tout, car le temps et le mouvement diffèrent réellement l’un de laulre, comme on le voit au quatrième livre des Physiques. Les parties successives du temps sont énumérées dans le mouvement comme en un sujet [au sein duquel elles résident]. Le mouvement, en effet, est le sujet du temps, en sorte que le temps, à son tour, est une propriété (passio) du mouvement ou, tout au moins, du premier mouvement .

» Ces parties successives du temps sont le passé et le futur qui se soudent l’un à l’autre par le présent, par l’instant, par le maintenant (nunc). Ce présent (nunc) est, du temps, la seule chose que nous ayons en acte hors de intelligence. Je ne pense pas, en effet, que les parties du temps aient aucune unité actuelle hors de l’intelligence ; cette unité, elles la tiennent seulement de l’intelligence ou de l’âme.

» Mais alors, il nous faut voir comment le temps peut être quelque chose hors de notre intelligence, alors que les parties de ce temps n’existent pas hors de notre intelligence, alors que, du temps, nous n’avons rien [qui existe hors de notre intelligence], sinon le seul présent (nunc), présent qui n’est ni un temps ni une partie d’un temps. C’est chose fort difficile. En effet, tout ce qui est quelque chose hors de notre esprit, qu’il soit permanent ou successif, existe d’une manière actuelle hors de notre esprit, semble-t-il. Mais, d’autre part, une partie du temps n’existe jamais, car on n’a jamais rien du temps, sinon le présent, qui n’est ni un temps ni une partie de temps. Semblable difficulté s’offre, d’ailleurs, au sujet du mouvement. Comprenne qui pourra ; pour moi, je ne comprends pas bien : Qui bene potest capere, copiât ; tamen non capio bene. »

A signaler ce qu’il y a d’incompréhensible dans le mode d’existence du temps, Jean de Bassols n’est assurément pas le premier ; Archytas de Tarente avait déjà dit la même chose, presque dans les mêmes termes, et Aristote avait répété les propos d’Archytas ; et, sans doute, tant qu’il se trouvera des hommes pour philosopher sur le temps, ils en seront réduits à répéter : « Qui potest capere, copiât ; tamen non capio bene. »

Quoi qu’il en soit, Jean de Bassols a nettement affirmé que le temps, aussi bien que le mouvement, n’était pas une réalité permanente, mais une réalité coulante, non aliquid permanens, sed fluens.

L’expression : forma fluens, que nous avons rencontrée dans le langage de Duns Scot, et que rappelle le terme aliquid fluens

3l/i la PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

employé ici par Jean de Bassols est, dans les écrits des divers Scolastiques, sujette à être prise en deux sens différents et, pour ainsi dire, opposés, en sorte qu elle peut conduire à de graves confusions.

Tous les Scolastiques, dans leurs discussions sur le mouvement, considèrent deux formes, alors même qu’ils rejettent la réalité de l une d’entre elles. La première est la forme qui pourrait demeurer d’une manière permanente, mais qui, au cours du mouvement, ne subsiste pas et est acquise partie par partie. La seconde est une forme distincte de celle-là, essentiellement successive, dont la persistance est inconcevable.

A cette dernière forme, beaucoup, comme Duns Scot et Jean de Bassols, donnent le nom de forme coulante ( forma fluens) ; mais d'autres réservent ce nom de forme qui s’écoule (forma fluens) à la forme qui, au cours du mouvement, est acquise partie par partie ; à la seconde, ils donnent alors le nom d’écoulement de la première forme (Jluxus formæ). De là, la conséquence suivante : Lorsque ces derniers disent : Le mouvement n’est pas la forme qui s’écoule, motus non est forma fluens, ils expriment la pensée même que les premiers énoncent ainsi : Le mouvement est une forme coulante, motus est forma fluens. Ils s’accordent, alors qu’ils semblent se contredire formellement.

C'est à quoi il faut faire attention si l’on veut reconnaître, par exemple, que François de Mayronnes est d accord avec Duns Scot et avec Jean de Bassols.

« Le mouvement, dit François de Mayronnes \ est-il la succession ou bien ce qui est successif (successio vel successivum)? Par ce qui est successif, nous entendons ce qui est acquis (\>er successivum, intelligimus quod acquiritur). » Nous voici avertis de suite que par ce qui est successif, successivum, François de Mayronnes entend la réalité permanente successivement acquise et non pas la réalité essentiellement successive que, sous ce même nom de successivum , Jean de Bassols oppose à la réalité permanente ; cette réalité essentiellement successive, François la nomme succession, successio.

a Ce qui est successif, poursuit Mayronnes, c’est la forme et non pas le mouvement.

» Mais qu’est-ce donc que le mouvement ? Nous dirons que ce

i. Scripta Francisci de Mayronis in qaator libros sentenliarum, lib. II. dist. XIV, quæst. IX; éd. Veiieliis, Octavianus Scotus, i5ao, fol. i52. col. b.

n est pas la forme qui s’écoule, mais l’écoulement de cette forme (non forma jluens, sed fluxus formæ). »

(( Le mouvement, poursuit Mayronnes 1, existe-t-il seulement dans l’âme ou bien existe-t-il dans la réalité extérieure à l ame ? — Un certain docteur dit ici qu’il existe seulement dans l’âme ; de même, en effet, que, du temps, nous n’avons rien, sinon 1 ins-, tant présent (nunc), de même, du mouvement, nous n’avons rien, sinon l’état actuel (mutatum esse). »

A ces propositions qui semblent textuellement empruntées à Jean de Bassols, notre auteur oppose cette affirmation : « Le mouvement existe hors de l’âme. »

« Mais une difficulté se présente, ajoute-t-il, car certains prétendent que le temps existe, dans la réalité des choses, par l’instant présent (nunc) ; mais cela est faux, car, alors que l’instant présent existe, il est impossible que le temps soit ; je dis donc que le temps tient son existence de ses parties et non pas de l’instant

présent, de même que la ligne ne tient pas du point l’existence

qu elle a dans la nature des choses. »

Ces dernières lignes ne visent sans doute pas Jean de Bassols, mais bien Pierre Auriol et ses partisans. En son Commentaire sur le Second livre des Sentences , en effet, Pierre Auriol avait donné une théorie du temps 2 dont nous demanderons à Jean le Chanoine de nous fournir le résumé.

Le temps, au gré d Auriol3, « ce n’est pas autre chose que le passé et le futur auquel vient s adjoindre une certaine continuité » ; le passé, d’ailleurs, ce n’est pas autre chose que ce qui

est avant le présent et le futur.

La continuité entre le passé et le futur, qui seule constitue le temps, est assurée par l’instant présent nunc) 4. Il y a, d'ailleurs en toute la durée, un seul instant présent qui, toujours, demeure substantiellement le même, comme le point qui décrit une ligne

1. Franciski de Mayronis Op. laud. lib. II, dist. XIV, quæst. X, ed. cit'., fol. i52, col. b.

2. Pétri Aureoli Vf.rberii Ordiniis Minorum Arcliiepiscopi Aquensis S. R. E. Cardinalis. Commentariorum in Secundum Librurn Sententiarum. Tomus secundus (en réalité Tomus unions). Romæ, Ex Typographia Aloysij Zanetti. MDCV. Distinclio secunda, quæst. prima.

3. Joannis Canonici Quæstiones super VIII libros Physicorum; lib. IV, quæst. V, art. I; ed. Venetiis, i520, fol. 43, col. c. — Cf. Pétri Aureoli Op. laud., quæst. cit., art. I : Utrum tempus sit duratio vel successio, sivc quantitas continua, vel discreta. Ed. cit., p. 33, col. a.

4. Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. VI, art. I; éd. cit., fol. 45, col. c. — Cf. Pétri Aureoli Op. laud., quæst. cit., art. V : Utrum sit idem nunc in toto tempore.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE

demeure toujours le même point, comme un mobile qui change de lieu demeure toujours le même mobile.

Fort de cette doctrine, qu’il regarde avec raison comme conforme au sentiments d’Aristote, Auriol déclare 1 qu’à son avis, (( le temps n’existe pas hors de l’âme ». « 11 imagine que l’existence du temps provient de l aine de la même manière que le mathématicien imagine que le point géométrique, en glissant, cause une ligne. Lorsque le mathématicien veut imaginer une ligne droite, il imagine qu’un point glisse en droite ligne ; lorsqu’il veut imaginer un cercle, il conçoit un glissement circulaire d’un point. Ainsi, au gré d’Aristote, en est-d de l’instant ; si je veux mettre en acte le temps passé, j’imaginerai qu’un instant présent (nunc) glisse jusqu’à tel présent (præsens) que j’ai marqué ; de même, si je veux mettre en acte le temps futur, j’imaginerai qu’un certain invisible glisse à partir de l’état que voici ( ab isto mutato esse ) en allant toujours vers l avenir. Et c’est ce glissement même qui est le temps (ei ille fluxus est psum tempus) 2. »

Ce glissement d’un état présent indestructible, qui constitue le temps, n’est rien hors de l’esprit qui le conçoit ; de même que la trajectoire d’un point n’est rien hors de l’imagination du géomètre.

Dans l’âme qui le conçoit, ce temps peut être considéré de deux manières, comme quantité indéterminée ou comme quantité mesurée et réduite en nombres 3. Lorsque je parle simplement d’une ligne, d’une surface, je conçois des grandeurs indéterminées ; une ligne de deux coudées ou de trois coudées, au contraire, est une grandeur que la mesure a réduite en nombre. Ainsi en est-il du temps ; je puis concevoir le temps d’une manière indéterminée ; je puis aussi considérer un temps mesuré et réduit en nombres, un temps de tant d’années ou de tant de mois ou de tant de jours.

Considéré d’une manière indéterminée, le temps est une grandeur continue ; « il n’est pas autre chose, en effet, qu’une succession ; mais toute succession est grandeur continue, car la succession, c’est une certaine chose qui précède et une certaine chose qui suit se continuant l’une l’autre en un terme commun ; c’est le passé et le futur se continuant l’un l’autre dans le présent. »

Toute grandeur mesurée, au contraire, est composée de continu et de discontinu ; elle implique à la fois, en effet, continuité et

1. Pétri Aureoli Op. laud., quæst. cit. , art. V : Utrum sit idem nunc in toto tempore. Éd. cit., p. 44, col. a.

2. Les propres paroles de Pierre Auriol (loc. cit.) sont : « Iste fluxus illius iruüvisibilis, sive fluxus illius prius indivisibilis, est ipsum tempus. »

3. Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. V, 2* dubitatio; éd. cit., fol. 44, col. b. — Cf. Pétri Aureoli Op. laud., quæst. cit., art. I; éd. cit., p. 35.

LE MOUVEMENT ET LE TEMPS 3 I 7

nombre ; ainsi en est-il du temps mesuré ; c’est une grandeur composée de continu et de discontinu.

Telle est, esquissée à grands traits, la doctrine que Pierre Auriol professait au sujet du temps.

« Elle est manifestement fausse, dit Jean le Chanoine 1 , en ce qu elle dit que le temps tient de l’âme son existence ; cette proposition, en effet, a été réfutée en la précédente question ; c’est, en outre, un article excommunié à Paris par l’évêque de Paris et par toute l’Université ; ils ont déclaré qu’il était erroné de prétendre que Vævum et le temps existassent en la seule conception de notre âme. »

C’est peut-être pour échapper aux atteintes de celte condamnation, tout en gardant l’essentiel de la théorie de Pierre Auriol, que certains maîtres 2 attribuaient au temps une entité complexe, présentant un élément matériel et un élément formel ; qu’ils le regardaient, comme ayant, hors de l’intelligence, une existence matérielle, et comme tenant de l’intelligence son existence formelle.

Parmi ces maîtres, se trouvait un certain François Bleth dont Jean le Chanoine nous a seul conservé le nom et l’opinion. François Bleth disait donc « que la continuité ou continuation est, dans le temps, quelque chose de matériel, tandis que la distinction (discretio) est quelque chose de formel ; le premier caractère ne provient pas de l’âme, mais le second en provient , en sorte que l’entité du temps se forme par l’intégration de ces deux éléments. »

Jean le Chanoine n’admettra pas cette doctrine de François Bleth ; la continuité et la discontinuité sont deux subdivisions d’un même genre ; il n’est pas possible que l’une joue le rôle de matière et l’autre le rôle de forme à l’égard d’une même entité. D ailleurs, si Pierre Auriol place en l âme l’existence tout entière du temps, si François Bleth fait, du temps, une entité mixte dont la matière est extérieure et la forme intérieure à l’intelligence, il veut, lui, que « d’une manière formelle, et par toute son entité, le temps existe hors de notre âme ». Mais en dépit de ces divergences entre le Chanoine et ses prédécesseurs, nous retrouverons beaucoup de la pensée de ceux-ci et, particulièrement, de François Bleth, dans la remarquable théorie du mouvement et du temps que nous allons entendre de sa bouche.

i. Joannis Canonici Op. laud. , lib. IV, quæst. VI, arl. I; éd. cil., fol. 45, col. c.

a. Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. V, art. II; éd. cil., fol. 43, col. c et d.

Le mouvement et le temps considérés comme réalités

COULANTES (suite). - JEAN LE CHANOINE. - GfLAZADEI D AsCOLI

Commençons par le mouvement ; ce sera suivre l’ordre même des Questions que Jean le Chanoine discute à propos de la Physique d Aristote.

Fixons d’abord le sens des termes dont notre auteur fait usage. Nous le ferons sans peine à l’aide du texte suivant l: « Le Commentateur rapporte deux opinions au sujet du mouvement ; la première, que le mouvement est l’écoulement de la forme (flexus formæ) ; la seconde que le mouvement est la forme même qui s’écoule (forma fluens) ; la première opinion, dit-il, est plus répandue, mais la seconde est plus vraie. » Nous voyons par là que notre Chanoine emploie les termes fluxus formæ, forma fluens dans le sens où François de Mayronne en fait usage.

La première proposition qu’il formule au sujet du mouvement est la suivante 2 :

« Le mouvement se distingue essentiellement et réellement du terme auquel il tend... En effet, aucune entité formellement successive ne peut être identique à une entité formellement permanente ; or le mouvement est une entité formellement successive et son terme est une entité formellement permanente... Le mouvement n’est pas la forme à laquelle il tend, ni les diverses parties de cette forme qui se succèdent les unes aux autres. ))

Le mouvement n’est donc pas la forme même qui s’écoule, la forma fluens ; dès lors, selon le dilemme posé par Averroès, il faut, semble-t-il, déclarer qu'il est l’écoulement même de cette forme, le flexus formæ, et adopter la formule de François de Mayronnes. Cette formule, cependant, Jean le Chanoine la rejette également : a Le mouvement, dit-il 3, n’est pas l’écoulement même de la forme ; cet écoulement, en effet, ce n’est pas autre chose que la succession [des parties de la forme acquise] dans l’ordre où elles se précèdent et se suivent (successio secundum prius et posterius), dans l’ordre où celle qui suit vient après celle

i. Joannis Canonici Op. laud. , lib. III, quæst. I, art. I; éd. cit. , fol. 34, col. b.

■>.. Jean le Chanoine, loc. cit., éd. cit., fot. 34, col. a et b.

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