Jean le Chanoine, loc. cit., éd. cit., fol. 34, col. b
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS 3l9
qui précède. » C’est bien là, en effet, la définition que François de Mayronnes donnait de l’écoulement de la forme. « Mais, poursuit le Chanoine, ce qui précède et ce qui suit ne sont pas le mouvement même, car ce sont choses qui existent dans le mouvement qui leur sert de sujet. ))
Qu’est-ce donc que le mouvement ? Une entité particulière qui n’est ni la forme même qui s’écoule ni le simple écoulement de cette forme. Quels sont les caractères de cette entité formellement successive, notre auteur va nous le dire ; ce sera la partie la plus remarquable de sa théorie.
« Il nous reste deux choses à voir 1 : En premier lieu, quel est le mode d’existence du mouvement. En second lieu, si le mouvement existe hors de l’âme.
» Touchant la première question, je poserai quelques affirmations dont voici la première :
)) L’entité et l’unité d’un continu quelconque consistent en ceci que les parties de ce continu se soudent suivant un indivisible... Cet indivisible existe seulement en puissance ; du moment qu’on le met en acte, la continuité des parties prend fin. C’est là une 'nature commune au continu permanent aussi bien qu’au continu successif. » Que l’on songe à deux parties d’une ligne et au point par lequel elles se soudent l’une à l’autre, et la pensée de notre auteur se laissera clairement apercevoir. Cependant, une faute de rédaction s’y est glissée, comme la suite le fera aisément reconnaître. Il est vrai qu’en tout continu, qu’il soit permanent ou successif, les parties se soudent les unes aux autres par un indivisible. Mais c’est seulement pour les continus permanents que l’on doit ajouter : Cet indivisible n’existe qu’en puissance ; sa mise en acte rompt la continuité des parties. Des continus successifs, l’auteur va, de suite, nous dire le contraire ; écoutons-Ie :
« Seconde proposition : Il n’en va pas d’une chose successive de la même façon que d’une chose permanente. L’existence d’une quantité permanente exige que toutes les parties de cette quantité soient en acte, et cela simultanément. Il n’en va pas ainsi d’une chose successive ; elle ne requiert pas ses parties toutes ensemble ; il y a plus : La simultanéité de ses parties lui répugne formellement. Une chose successive consiste en ceci, que toutes ses parties soient en un certain acte non pas simultané, mais successif, en un certain acte de continuité et de soudure ; toutes les parties de cette
i. Joannis Canonici Quæsl. cit. , art. III; éd. cit., fol. 34, col. d, et fol. 35, col. a.
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chose successive se continuent, en effet, les unes les autres, se soudent les unes aux autres suivant un certain indivisible.
» Troisième proposition : C est par suite de 1 existence en acte de cet indivisible qui soude les unes aux autres les diverses parties d’une chose successive que I on dit de cette chose qu elle existe. Par le fait, dis-je, qu’un instant existe en acte, on dit que le temps dont il est la soudure existe en acte ; ce n’est pas, toutefois, qu une partie quelconque de ce temps existe d’une manière actuelle, car toute partie du temps est faite ou à faire, en sorte qu’aucune de ces parties n’est en acte ; mais on dit du temps tout entier qu'il existe par suite de l’existence de l’indivisible qui en soude les parties, et cela en raison même de cette continuité... Bien que l’instant ne soit pas le temps et que l’état instantané (mutatum esse) ne soit pas le mouvement, c’est par l’existence de ces indivisibles que l’on dit du temps et du mouvement qu’ils existent. Ainsi voici une proposition qui est vraie : Je cours à cet instant présent ; cependant, l’action de courir ne se trouve pas en moi à cet instant. On dit que l’action de courir se trouve actuellement en moi ; cependant, aucune partie de cette action n'existe en moi, car toute partie de la course est déjà achevée ou est encore à accomplir ; mais cette action réside en moi, parce que les parties de cette action se continuent et se suivent les unes les autres d’une manière actuelle ; par suite de l’existence d’un certain indivisible qui soude entre elles ces parties, on dit de l’action de courir qu elle réside actuellement en moi. »
Arrêtons-nous un instant, et résumons ce que nous venons de lire.
Pour qu’une ligne existe d’une manière actuelle, il faut que toutes les parties de cette ligne existent simultanément d’une manière actuelle ; ces parties, dans la ligne continue, se soudent l’une à l’autre par un point indivisible qui existe seulement en puissance ; mettre ce point en acte, le marquer, c’est interrompre la continuité de la ligne, c’est la couper. Il en est ainsi, mutatis mutandis, de toutes les réalités continues et permanentes.
L’existence actuelle s’entend d’une toute autre manière d’une réalité continue, mais essentiellement successive, comme le mouvement ou le temps ; des parties d’un tel continu, les unes sont accomplies, passées ; les autres demeurent à accomplir, sont futures ; il serait donc contradictoire de prétendre que toutes les parties d’un tel continu existent simultanément.
On dit, cependant, d’un tel continu essentiellement successif qu’il existe actuellement, et voici ce que ce terme signifie : Un
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
temps existe d’une manière actuelle lorsque le passé de ce temps se continue sans interruption avec le futur. Un mouvement existe d’une manière actuelle lorsque la partie déjà accomplie de ce mouvement se soude sans discontinuité à la partie qui demeure à accomplir. Poser l’existence actuelle d’une entité successive c’est donc, purement et simplement, affirmer qu’il n’y a, dans cette entité, aucune séparation, aucune coupure entre ce qui est fait et ce qui est à faire.
Entre le passé et le futur, la soudure se fait par un indivisible, l instant présent (nunc). Entre la partie déjà accomplie d’un mouvement et la partie qui demeure à accomplir, la soudure se fait par un indivisible, l’état instantané (mutatum esse). Au lieu de dire qu’en un continu successif, ce qui est fait et ce qui reste à faire se soudent entre eux sans discontinuité, ce qui constitue l’existence actuelle de cette entité successive, on peut aussi bien dire que 1 indivisible qui assure cette soudure continue existe d’une manière actuelle. Il reviendra donc au même de dire qu’un temps existe d’une manière actuelle ou' bien que l’instant présent (nunc) de ce temps existe d’une manière actuelle ; que tel mouvement s accomplit actuellement ou bien que tel mutatum esse est actuellement réalisé.
Les mots dicitur, denominatur, qui reviennent, à chaque instant, au cours de l’exposé de Jean le Chanoine marquent assez qu’en son esprit, il s’agit ici de définitions de mots ; il s’agit de fixer le sens que le terme exister actuellement prend pour une réalité purement successive et pour l’indivisible qui lui correspond.
Venons maintenant à la seconde question que notre auteur se propose d’examiner 1 : Le mouvement existe-t-il seulement dans l’intelligence ou bien existe-t-il hors de notre esprit P
« Au sujet de cette seconde question, voici la distinction que je pose :
» Il y a, dans le mouvement, trois choses à considérer : i° Sa continuité ( continuitio ) par laquelle son écoulement ne connaît ni cessation, ni arrêt, ni défaut ; 2° Ce qui, de ce mouvement, est déjà accompli, en le regardant comme distinct, comme séparé, comme coupé, pour ainsi dire, de ce qui reste à accomplir ; 3° A la fois ce qui est accompli et ce qui demeure à accomplir, en les regardant comme se continuant l’un l’autre, dans la réalité, par ce qu’il y a d’instantané dans le mouvement (ad illud quod stat
i. Jean le Chanoine, loc. cil.; éd. cit., fol. 34, col. d, et fol. 35, col. a.
DUHEM. - T. VII
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU Xrv® SIECLE
de eo), et comme étant distingués (discreta) par la raison en partie qui précède et partie qui suit.
)) Selon cette distinction, je formule trois propositions, dont voici la première :
» Quant à sa nature formelle, quant à 1 existence qui lui confère la continuité, ou, en d autres termes, lorsqu’on le considère de la première manière, le temps existe hors de l’âme...
» Seconde proposition : Si l’on considère le mouvement selon son existence coupée [en mouvement accompli et mouvement à accomplir] (esse discretam), il tient son existence de l'âme ; j entends par là que cette existence coupée, c’est de l’âme seule qu’il la tient ; c’est un acte de linlelligence qui le pose en cette existence-là, encore que le substratum en soit dans la réalité des choses. En voici la preuve : Dans une chose à laquelle la continuité convient par nature, la séparation (discretio) ne saurait résider par nature. Or, par nature, la continuité est inhérente au mouvement, car ce n’est pas un acte de lintelligence que les diverses parties du mouvement se continuent les unes les autres et se soudent entre elles...
» Troisième proposition : Si on le prend de la troisième manière, le mouvement existe à la fois dans l’âme et hors de l’âme ; par son existence coupée (esse discretum), il est dans l’âme ; par son existence continue (esse continuum), il est hors de l’âme. Cela est évident par les deux premières propositions dont celle-ci dépend et découle. »
Parfaitement clair est ce texte ; mais si l’on souhaitait de l’éclaircir encore, il suffirait de s’adresser à Jean le Chanoine lui-même et de l'entendre répéter à propos du temps 1 ce qu'il vient de dire du mouvement.
« Sachons que le temps peut être considéré de deux manières.
» En premier lieu, il peut être considéré quant à sa continuité, quant à son extension qui s’écoule sans cesse (extensio in jluxn continua) ; touchant cette continuité du temps, notre âme n’a aucune action.
» En second lieu, on peut le considérer en ayant égard à sa séparation (discretio) ; on peut le couper, et distinguer le passé, que l’on regarde comme acquis et franchi, du futur, regardé comme étant encore à venir ; on peut considérer chacune de ces deux parties [le passé et le futur], en tant que bornée par ses ter-
i. Joannis Canoxici Op. laud. , lib. IV, quæst. V, art. II; éd. cit. , fol. 43, col. d.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
mes propres, prendre !e passé et tant qu’il est passé et le futur en tant qu’il est futur, sans considérer aucunement leur connexion mutuelle dans le présent indivisible ; de cette manière, le temps a la nature des choses discontinues. De cette manière, aussi, l’âme ne se comporte pas seulement à l’égard de ces deux parties comme à l’égard de choses dont elle a connaissance, mais comme à l’égard de choses qu elle a elle-même posées et cette existence découpée, discontinue et connaissable ; en effet, c’est de l’âme seule que le temps tient cette discontinuité et coupure... Le temps, par sa nature réelle, est doué de continuité ; il est donc impossible que ' la discontinuité lui soit inhérente par sa nature réelle. Partant, cette discontinuité est, pour le temps, chose accidentelle. — Isto modo anima se habet adista, non solum ut cognita sunt ab ea, s ed quasi in tali esse cognoscibili , præciso et discreto posita. Talem enim discretioned et præcisionem non habet nisi ab anima... Tempori ex natura rei inest continuitas ; ergo impossibile est quod sibi ex natura rei insit discretio. Ista igitum discretio accidit tempori. »
Telle est, au sujet de l’essence du mouvement et du temps, la doctrine que l’École scotiste a élaborée et qui, dans les Questions de Jean le Chanoine, a pris sa forme définitive. II est impossible, croyons-nous, de lire l’exposé de cette doctrine sans se souvenir de la théorie que Damascius avait développée au sujet du temps et du mouvement, et que Simplicius nous a conservée. L’influence de Simplicius, si reconnaissable en ce que les Scotistes et les Occamistes ont enseigné au sujet du lieu, se fait également sentir ici. Cette influence fut certainement très grande au commencement du xiv® siècle ; au moment où, sur nombre de points, les philosophes délaissaient la pensée péripatéticienne, elle leur fournit, à maintes reprises, des solutions propres à remplacer les thèses, reconnues insoutenables, d’Aristote et d’Averroès.
Bien que la théorie du temps et du mouvement développée par Jean le Chanoine soit d’inspiration néo-platonicienne, elle n’atteint cependant pas le terme où cette inspiration la pousserait ; elle ne va pas jusqu’à faire du temps une réalité distincte des choses changeantes et mobiles.
« Le temps », au gré du Chanoine1, (( ne se distingue pas réellement du mouvement dans lequel il existe. » La preuve en est que, par aucune puissance, fût-ce celle de Dieu, le mouvement ne pourrait être réalisé sans que le temps le fût. « Le temps est
i. Joannis Canonici Op. laud., lib. IV, quæst. V, 3e dubitatio; éd. cit., fol. 44, coll. c et d.
3a4 LA. THYSIQUE PARISIENNE AU XIV* SIECLE
une passion du mouvement, et aucune passion n est réellement distincte du sujet quelle affecte... Mais le temps est formellement distinct du mouvement, car la passion se distingue formellement de son sujet... Matériellement donc, le temps et le mouvement sont une chose, mais, formellement, ils sont distincts. »
Ce que l’on vient de dire du temps et du mouvement, on le peut, d'ailleurs, répéter de l’instant et de l’état instantané (mutatum esse).
Avec des nuances, nous avons vu tous les disciples de Duns Scot s’accorder, au sujet de la nature du mouvement, en une même proposition : Le mouvement n’est pas une simple série d’états pris, les uns après les autres, par une réalité permanente ; il est une réalité essentiellement successive et coulante.
Cette doctrine séduisait même ceux qui ne s’avouaient pas disciples du Docteur Subtil ; tel le Dominicain Grazadei d’Ascoli, qui se proclame thomiste.
A la vérité, lorsqu’il s'agit de dire si le mouvement diffère réellement de la forme acquise par ce mouvement1, Grazadei introduit une distinction qui lui permet d’éviter les affirmations trop catégoriques dans un sens ou dans l autre.
Si par chose (res), on entend une nature qui a un sujet, on ne peut pas dire que la forme acquise soit une chose et que le mouvement par lequel cette forme s’acquiert soit une autre chose ; de cette façon, la forme et le mouvement ne sont pas réellement distincts, car, de cette façon, une manière d’être d’une chose ne diffère pas réellement de cette chose.
Mais si par chose (res), on entend, d’une manière plus large, tout ce qui a, dans la nature, une existence positive, on pourra dire que le mouvement est autre chose que la forme acquise, qu il en diffère réellement. « Il en diffère parce qu’il ajoute à cette forme un certain mode, une certaine manière d’être, que la forme, prise en elle-même, ne suppose pas. Cette diversité se marque par plusieurs caractères.
)) En premier lieu, le mouvement diffère de la forme en ce que la forme pose simultanément la totalité de la chose qu elle est ; une forme complète pose simultanément la totalité de la chose complète qu elle est ; une forme incomplète pose simultanément la totalité de la chose incomplète qui est de sa nature ; le mouvement, au contraire, ne saurait, par sa nature même, avoir
i. Preclarissime questiones littérales édité a jratre c.hatiadeo esculano... super libros Arislo de physico audilu ...; Jib. III, Iect. III, quæst. J/; éd. Venctiis, i5o3, fol. 3i, col. b.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
aucune existence simultanée ; il ne peut avoir qu’une continuité successive.
» En second lieu, le mouvement diffère de la forme incomplète qui se trouve déjà acquise par ce même mouvement, car il ajoute à cette forme une certaine disposition ordonnée vers le complément [qu’elle va recevoir] ; pour nous exprimer d’une manière encore plus propre, il ajoute à cette forme incomplète la continuelle réception du complément qui vient ensuite. ))
Ces raisons sont celles qui déterminaient Jean le Chanoine à regarder le mouvement comme une forme coulante réellement distincte du mobile et de la forme que ce mobile acquiert par le mouvement ; Grazadei ne va pas jusqu’à admettre la réalité de cette forme coulante ; il n’en prononce même pas le nom ; il est visible, cependant, que sa pensée diffère très peu de celle du Chanoine.
Elle s’en rapproche bien davantage en une autre circonstance.
Parmi les questions que notre dominicain a discutées à l’Universtié de Padoue se trouve celle-ci 1 : Le temps a-t-il une existence dans la nature ?
Dans ses Questions littérales sur la Physique d’Aristote, l’auteur reprend le même problème sous la forme suivante 2 : Le temps possède-t-il hors de l’âme son existence complète ? Il répète presque textuellement ce qu’il avait dit à ce sujet dans sa quæstio disputata, en y ajoutant, cependant, quelques précisions. Reproduisons cette dernière réponse.
« Le temps, dit Grazadei, existe d’une certaine manière hors de l’âme, mais non pas d’existence complète.
» Pour comprendre cette affirmation, il faut considérer ce que nous avons dit lorsque nous avons déterminé cette question. Le mouvement, dont le temps est la mesure, est un changement qui fait passer le mobile de ce qu’il était avant à ce qu’il est après. Or, dans ce changement, qui est le mouvement, nous pouvons considérer trois choses. En premier lieu, nous pouvons porter notre attention sur la continuité de ce changement, continuité en vertu de laquelle l’écoulement de ce changement n’a point d’arrêt ni d interruption. En second lieu, nous pouvons porter notre attention sur la séparation établie entre deux parties du mouve-
1. Questiones fratris gratiadei de esculo... per ipsum in florentissimo studio patavino disputate féliciter. Quæst. XII : Utrum tempus habeat aliquod esse in rerum natura. Ed. Venetiis i5o3, fol. 121-122.
2. Preclarissime questiones littérales édité a fratre gratiadeo esculano... Lib. IV, lect. XXII, quæst. I; éd. cit., fol. 57. col. a.
3a6 LA PHASIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
ment par 1 état, intermédiaire qui les relie l’une à l’autre d une manière continue. Enfin, en troisième lieu, nous pouvons le considérer à la fois de ces deux façons...
» De la première manière, le mouvement suppose quelque chose de continu ; il existe hors de l ame dans un mobile mû d’une manière continue.
» De la seconde manière, il est pris comme discontinu ; il n’existe que dans la conception de notre âme ; en effet, la séparation établie entre deux parties du mouvement par un terme moyen qui établit entre elles la continuité n’existe pas dans la réalité extérieure ; c’est notre âme seule qui la fait.
» De la troisième manière, le mouvement est conçu comme une discontinuité dans une continuité ; il existe alors partie dans l’âme et partie hors de l’âme.
)) Or, nous l’avons dit, le temps suit le mouvemtnt à la façon d'une passion de ce mouvement. Le temps pourra donc, lui aussi, être considéré de trois façons différentes.
)) En premier lieu, le temps peut être considéré comme suite du mouvement pris de la première manière ; le temps est alors une chose continue, comme le mouvement ; c’est seulement dans la réalité extérieure à l’âme qu’il existe réellement ; dans l’âme, dans l’intelligence qui le connaît, il n’existe que par son espèce, par son intention (per speciem, per intentionem) .
)) En second lieu, le temps peut être pris comme conséquence du mouvement considéré de la seconde manière ; c’est alors une chose discontinue, et il existe seulement dans l’âme ; la raison en est la suivante : Le passé, séparé de l’instant | présent] et non soudé à cet instant, n’existe plus dans la réalité naturelle • là, il n existe que parce qu’il se continue avec l instant présent. Il en est de même du futur ; coupé de l'instant présent et dissocié d’avec lui, il existe dans l’âme et point dans la réalité extérieure ; dans cette réalité, en effet, il n’existe que par l’ordre et la continuité qui le rattachent au présent.
» Enfin, si I on prend le temps comme suite du mouvement considéré de la troisième manière, on le concevra suivant sa nature parfaite ; et alors il sera partie dans l’âme et partie hors de l’âme. Il est, en effet, dans le rôle du temps, d’être une mesure non pas fictive, mais réelle ; elle est également dans son rôle, la discontinuité qu’il reçoit de la part de l’âme. Quant à sa manière d être hors de l’âme, elle suppose un certain continu. Il est donc évident que le temps est pris selon sa nature parfaite lorsqu’il est pris comme une discontinuité dans une continuité (ut discrelum in
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
continue )) ; cette façon de le prendre, en effet, renferme, à la fois, ce que le temps reçoit de l’âme et ce qu’il possède hors de l’âme. On voit ainsi que le temps existe, d’une certaine façon, hors de l’âme, mais qu il tient de l’âme son existence complète. »
C’est bien la doctrine de Jean le Chanoine que ces lignes exposent avec une grande clarté.
Grazadei, d ailleurs, est un esprit fort éclectique ; il ne s’est pas contenté de prendre son inspiration auprès du Chanoine ; les docteurs que celui-ci a combattus, comme Pierre Auriol ou François Bleth, lui suggèrent, eux aussi, diverses pensées.
C'est le désir de concilier Auriol et Jean le Chanoine, qui dicte à Grazadei des propos tels que ceux-ci 1 :
« La nature complète du temps n’exige pas seulement la distinction [en parties] ni seulement la continuité ; elle exige l’une et l’autre, chacune à sa manière.
» Que cette nature requière l’existence d’un certain continu, cela est évident par ce qui précède. Il est de la nature du temps, en effet, de ne pas exprimer un simple concept de notre âme, ou une simple affection de cette âme ; elle doit nécessairement poser hors de l âme quelque chose à quoi se puisse appliquer l’opération de la mesure ; mais ce que le temps pose hors de l'âme, c’est, nous l’avons dit, un certain continu ; le continu, donc, concourt d’une certaine manière à la nature du temps.
» Que la discontinuité (discretio) y concoure aussi à sa façon, cela se voit sans peine... Nous pouvons dire, en effet, que la mesure immédiate d’une chose quelconque est un nombre ; or le temps est la mesure immédiate du mouvement ; il est donc évidemment de sa nature d’être un nombre ; et comme il est de la nature du nombre de poser une discontinuité, on voit qu’une certaine discontinuité est requise pour la nature parfaite du temps. »
Enfin, c’est de François Bleth que Grazadei s’inspire lorsqu’il écrit 2 :
« Une attention diligente nous montre que la discontinuité appartient d’une manière formelle à la nature du temps... Seule, la position du continu appartient matériellement au temps ; la discontinuité lui appartient plutôt d’une manière formelle. »
Taudis qu’au sujet du mouvement et du temps, l’enseignement du thomiste Grazadei d’Ascoli reproduit presque exactement celui
1. Gratiadei Op laud., lect. XXII, quæst. II: éd. cit., fol. 67, col. b.