Grazadei, loc. cit.; éd. cit., fol. 57, coll. b et c
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
du scotiste Jean le Chanoine, nous voyons la tradition scotiste délaissée, à ce sujet, par l’un des plus fidèles disciples du Docteur Subtil, par Antonio d'Andrès.
Antonio d’Andrès a composé un traité Sur les trois principes 1 dont la Métaphysique aristotélicienne compose toutes choses : La matière, la forme et la privation ; ce Traité des trois principes eut, au Moyen Age, une grande célébrité.
Au début de ce traité, Antonio d’Andrès examine « si la mobilité est le sujet de la Science physique » et l’examen de cette question le conduit à analyser la nature du mouvement.
Le mouvement local est, formellement, un rapport ; c’est, en effet, un mouvement vers 1 ubi, et Yubi lui-même est formellement un rapport. Les autres mouvements sont des formes absolues ; ces mouvements, en effet, tendent à l acquisition de la substance, de la quantité ou de la qualité qui sont, formellement, quelques choses d’absolu, a Or, je tiens que le mouvement ne diffère pas réellement de la forme à laquelle il tend ; c’est ce que le Commentateur affirme explicitement, au troisième livre des Physiques, lorsqu’il dit : Il y a deux opinions touchant le mouvement ; l’une qui est l’écoulement de la forme, l’autre qu il est la forme même qui s’écoule ; la première est plus répandue, ajoutet-il, mais la seconde est plus proche de la vérité. »
Par ces déclarations, qui refusent à l’esse continuativum du mouvement toute réalité distincte de Y esse discretum, Antonio d’Andrès rejette la doctrine scotiste et fraye la voie aux théories nominalistes.
La nature du mouvement et, en particulier, du mouvement
LOCAL SELON PlERRE AlJRIOL ET GREGOIRE DE RlMINI. OPINION DE CE DERNIER AU SUJET DU TEMPS.
L’exemple d’Antonio d’Andrès nous a montré que les Franciscains n’étaient pas unanimes à faire du mouvement une réalité essentiellement successive et coulante ; c’est que l’ordre des
i. Tria principia clarissimi Doctohis Antonii Andree secundum doctrinam doctoris subtilis Scoti. Nec non et exposilio Francibci Mayronis doctoris illuminât! super oclo libros phisicorum valde uiilis et brevis juxla Ari. propositiones et dernonstrationes, et formalitstea ejusdem. Colophon : Impressum in inclita Civitate Ferrarie régnante Hercule Duce secundo per Magistrum Laurencium de rubeis de Valentia. Anno domini MCCCCLXXXX. V Idus Madii.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
Mineurs n’était pas soumis seulement à l’influence philosophique de Duns Scot ; il l’était aussi à celle de Pierre Auriol ; or, sur la nature du mouvement et, particulièrement, du mouvement local, Auriol professait une opinion directement opposée à celle du Docteur Subtil.
Auriol déclare (( que le terme propre du mouvement local est le lieu, d où ce mouvement tire son nom », et que ce n’est pas 1 ubi comme le prétend Duns Scot. Mais à ce mot lieu, il donne ici un sens tout géométrique, essentiellement différent de celui que lui attribue le Péripatétisme. Qu’on en juge par cette citation 1 :
« S’il était possible de poser des dimensions ou quelque autre distance, tout en excluant toute autre grandeur, le corps qui s’avancerait suivant cette distance serait dit mû de mouvement local. C est ce dont admettent la possibilité ceux qui prétendent que le mouvement se pourrait faire dans le vide. Leur affirmation se tire, en effet, de ceci seulement qu’ils imaginent le vide comme ayant, en i’absence de tout corps, longueur, largeur et profondeur. L’étendue (magnitudo), donc, en laquelle se fait le mouvement local, n’est point du tout requise pour que le mobile ait, avec elle, une commune mesure, ni pour qu’il lui soit présent, ni pour qu’il la touche ; elle sert uniquement à fournir une longueur ou distance suivant laquelle s’avance le mobile. Mais cette longueur, on ne pourrait la regarder comme permanente, à moins d’admettre l’existence de dimensions séparées qui pénétreraient le mobile ; elle est donc successive. Or, cette distinction successive ou cette succession distincte, ce n’est pas autre chose que le mouvement local. Il est donc manifeste par là que le mouvement local réside immédiatement dans le mobile par une certaine grandeur qui demeure en repos (secundum aliquam magnitudinem quiescentem), et non par quelque communauté de mesure ni par quelque présence ; il y est sous forme d’un cours successif qui est mesuré par cette grandeur (secundum successivum deeursum mensurntum per eam). De là vient que la division du mouvement local se fait par la division de la grandeur, et que la continuité de la grandeur entraîne la continuité du mouvement local. »
Bien qu’il s’y efforce, Auriol ne parvient évidemment pas à chasser de sa raison la pensée de dimensions séparées, capables d'exister indépendamment de tout corps, de persister dans le vide,
i. Comme r.tariorum in prirnum librum Sententiarum Pars Prima. Auctore Petro Aureolo Verberio. Romæ. MDXCVI. Dist. XVII, art. IV, p. 452, col. b, et p. 453, col. a.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
de traverser les corps sans en interrompre la continuité ; le mouvement local n'est alors pour lui que le changement de longueur de ces dimensions immobiles successivement interceptées par le corps mobile. Il a beau s’autoriser, tout aussitôt, de l’opinion du Commentateur ; il est clair que rien n’est plus étranger à toute la tradition péripatéticienne que celte définition purement géométrique du mouvement local.
Pierre Auriol paraît avoir inspiré ce que Grégoire de Rimini écrit du mouvement local et, tout d’abord, les attaques qu’il dirige contre 1 ’ubi admis par tous les Scotistes, sauf Antonio d’Andrès.
Selon les disciples du Docteur Subtil, cet ubi, attribut réel que le lieu engendre dans le corps logé, est le véritable terme du mouvement local ; c’est un certain ubi, et non point un certain lieu, qui est gagné par le mobile au cours d’un tel mouvement, tandis que le même mobile délaisse non pas un autre lieu, mais un autre ubi.
Grégoire de Rimini s’inscrit en faux contre cette doctrine, et sur tous les points V
« Je pose, dit-il, deux conclusions :
» Voici la première : Aucune chose, lorsqu’elle se meut, n acquiert une réalité quelconque, du genre des réalités permanentes, distincte de cette chose, et qui soit formellement inhérente à cette chose lorsqu’elle se trouve en un lieu.
» Voici maintenant la seconde : Y ubi n ’est point une réalité distincte du lieu et du corps logé. ))
Que Y ubi ne soit pas autre chose que le lieu, Grégoire de Rimini l établit par des considérations qui devaient sembler particulièrement fortes aux Nominalistes. « Toute question, dit-il, qui est faite au moyen de termes interrogatifs qui appartiennent au prédicament ubi est une question qui s’enquiert du lieu ; toute réponse donnée au moyen de termes de cette même catégorie, répond au sujet du lieu. Ces interrogations, en effet, ont des sens équivalents : Où (ubi) est Socrate ? Et : En quel lieu est Socrate ?... De même, si quelqu’un demande, au sujet de Socrate : Où (ubi) est- il ? on lui fournit des réponses convenables en disant : Il est à l’église, il est à l’école » ; et ces réponses désignent le lieu où se trouve Socrate.
» De ces remarques il résulte évidemment que, selon l'intention de Boèce, Yubi signifie le lieu ; selon sa véritable attribution,
i. Gregorii de A r im ino Leclura in secundo Sententiarum, dist. Vta, quæst. I*, art. II.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
ce prédicament ubi ne désigne nullement une réalité inhérente au sujet, mais une réalité qui lui est extrinsèque, à savoir le lieu. »
Pour attribuer à Yubi une réalité intrinsèque au corps logé, le Docteur Subtil et ses disciples s’étaient servis de la définition de ce prédicament donnée par Gilbert de la Porrée. Grégoire de Rimini n'hésite pas à récuser cette autorité.
« L’Auteur des Six principes, dit-il, parle, en ce petit livre, d’une manière figurée et fort impropre ; aussi, beaucoup d’auteurs, qui prennent ses paroles au sens propre, sont-ils déçus par elles. Gilbert n’entend nullement affirmer que Yubi soit une réalité, nommée circonscription, distincte du lieu et du corps logé, et existant en ce dernier... Il veut seulement, par ces paroles, indiquer à quoi est proprement attribué le prédicament ubi. »
Cet ubi, qui n’est pas une réalité distincte du lieu, ne saurait être ce qui s’acquiert dans ie mouvement local. A l’appui de cette proposition comme à l’encontre des propositions qui la contredisent, Grégoire de Rimini accumule les arguments :
« Si tout mobile qui se meut d’une manière continue » acquérait constamment un nouvel ubi en perdant Yubi précédant, comme le prétend Duns Scot, « il se mouvrait à la fois de deux mouvements distincts ; en effet, tout corps qui se meut de mouvement local, qui passe d’un lieu à un autre, acquiert graduellement un lieu nouveau et se meut selon le lieu ; si, en même temps, il acquérait continuellement un nouvel ubi, il se mouvrait également selon Yubi ; il se mouvrait donc de deux mouvements distincts. »
Que le mouvement local ne puisse avoir pour objet l’acquisition graduelle d’un ubi nouveau, Grégoire de Rimini l’établit encore en invoquant l’autorité de Gilbert de la Porrée : a L’Auteur des Six principes dit que la sphère suprême n’a pas d'ubi, car aucun corps ne la circonscrit ; il n’est donc pas vrai que toute chose qui se meut de mouvement local acquière à chaque instant une réalité telle que serait Yubi. »
C’est donc le lieu, et non pas Yubi, qui est la réalité continuellement acquise et perdue au cours du mouvement local ; Grégoire l'affirme comme Auriol l’avait affirmé.
C’est cette réalité permanente, successivement acquise ou perdue, et non pas quelque autre réalité essentiellement successive et coulante, qui, au gré de notre Augustin, constitue le mouvement local lui-même.
« La première conclusion que nous ayons à prouver, dit Gré-
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV® SIECLE
goire de Rimini 1 , c est que le mouvement n’est qu’une entité distincte de toutes les entités permanentes.
» La seconde conclusion, c est qu’il n existe hors de 1 intelligence aucune entité, distincte de toutes les choses permanentes, et présentant les caractères que nos adversaires attribuent au changement.
» Lorsqu’un objet est en mouvement, il ne nous présente pas trois choses distinctes : En premier lieu, une chose qui se meut ; en second lieu, une chose qui est acquise ; en troisième lieu, une chose distincte de chacune des deux précédentes et distincte de leur ensemble, chose qui, selon l’opinion que nous avons exposée, serait le mouvement. Il y a une chose que le mobile acquiert sans cesse ; par rapport à celte chose, il est incomplètement en acte et il tend sans cesse à compléter cet acte ; c’est cette chose-là qui est le mouvement. »
Considérons, par exemple, le mouvement d’altération. Au sein du sujet de ce mouvement, « il y a une qualité qui se fait continuellement... ; c’est cette qualité qui est l’altération ; l’altération n’est donc nullement une semblable réalité successive, distincte de la qualité même qui se fait ».
Considérons de même le mouvement local. « Toutes les fois que les propositions suivantes seront vraies au sujet d’un certain corps : Ce corps peut être, à un certain instant, en un lieu dans lequel, immédiatement auparavant, il ne se trouvait pas ou dans lequel ses parties ne se trouvaient pas toutes ; immédiatement après cet instant, il ne sera plus en ce lieu, mais il sera en un lieu où il n’est pas à ce même instant ; ce corps pourvu de lieu sera vraiment en mouvement local. Mais pour que ces propositions puissent être formulées, il n’est pas nécessaire d’imaginer une chose qui ne soit pas comprise au nombre des réalités permanentes. »
« Tout ce qui se meut de mouvement local, dit encore Grégoire de Rimini, acquiert sans cesse, d’une manière transitoire (partibiliter) une certaine réalité permanente ; en effet, tout ce qui se meut ainsi se meut d’un lieu à un autre (et nous prenons ici le mot lieu au sens communément reçu) ; on voit donc que toute chose qui se meut d’un mouvement local est une chose permanente ; partant, on n’a nullement à poser une certaine réalité,
i. Gregorii de Arimino Leclura in secundo Sententiarum; dist. I, quæst. IV, art. I.
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
distincte de toute réalité permanente, qui serait le mouvement local. »
Ainsi le mouvement d’altération, c’est la qualité même que le sujet acquiert graduellement ; le mouvement local, c’est le lieu dont le mobile s’empare d une manière transitoire ; c’est encore, selon les expressions diverses dont use Grégoire de Rimini, l’étendue ( magnitudo ), variable d’un instant à l’autre, que ce mobile vient successivement occuper, l’espace ( spatium ) qu’il parcourt en son continuel changement de place ; il semble qu’ « en prenant le mot lieu au sens communément reçu », notre auteur le prenne surtout au sens purement géométrique que lui donnait Auriol ; quoi qu’il en soit, il est illusoire d’attribuer le mouvement local à une certaine forme essentiellement successive intrinsèque au mobile.
> Devant la théorie qu’il développe, Grégoire de Rimini voit se dresser une objection ; cette objection est fournie par l’argument même que Duns Scot avait invoqué lorsqu’il avait voulu rattacher le mouvement local à une forma fluens intrinsèque au mobile : Un corps peut se mouvoir localement bien qu’il soit dépourvu de tout lieu. Voici comment Grégoire expose cette objection \ :
« S’il n’y avait, s’il ne pouvait y avoir aucun mouvement local sans qu’un certain volume ou qu’un certain espace fût acquis par le mobile, il en résulterait qu’il serait impossible qu’un corps fût mû localement sans que ce corps acquît un certain espace. Or, cette conséquence est fausse. R est certain, en effet, que Dieu pourrait anéantir tous les corps du Monde autres que l’orbe de la Lune ; qu’il po'urrait, cependant, continuer d’exercer sur l’intelligence qui meut cet orbe une influence identique à celle qu’il exerce actuellement ; que cette intelligence pourrait continuer d’agir sur cet orbe, en vue de lui imprimer un mouvement de rotation, exactement comme elle agit maintenant. R est certain aussi que Dieu pourrait créer un Ciel unique et plein, anéantir tout autre corps, et faire tourner ce Ciel comme il fait actuellement tourner le premier mobile. Cela posé, il est clair que l’orbe de la Lune ou que ce Ciel plein se mouvrait de mouvement local ; il n’existerait cependant ni volume ni réalité permanente d’aucune sorte qu’il pût acquérir. »
Si I on admet la réalité de tels mouvements locaux, il semble
i. Grégoire de Rimini, loc. cit., art. II.
334 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
impossible de ne pas déclarer, avec Duns Scot, que le mouvement local consiste en une certaine forma fluens intrinsèque au mobile.
Aussi Grégoire de Rimini n’hésite-t-il pas à déclarer, tout aussi nettement que l’eût fait Averroès, que de tels mouvements sont impossibles : (( Lors même que l’intelligence appliquerait sa vertu motrice au Ciel exactement comme elle la lui applique actuellement, elle ne mettrait pas le Ciel en mouvement local et le Ciel ne se mouvrait point ; il ne serait donc pas exact de dire que cette intelligence meut le Ciel ou que le Ciel se meut de mouvement local. Il serait étrange que quelqu'un pût concevoir le contraire, De même qu’un sujet ne peut éprouver un mouvement selon la qualité [mouvement d’altération] sans acquérir ni perdre aucune qualité, de même il est impossible qu’un corps se meuve selon le lieu sans acquérir aucun lieu, sans en perdre aucun, sans éprouver aucune sorte de changement relatif au lieu. Or, toute acquisition de lieu, tout changement relatif au lieu serait impossible si le Ciel existait seul dans la nature et qu il n'existât aucun autre corps. »
En effet, c’est bien là, semble-t-il, l’enseignement même du sens commun ; mais au temps de Grégoire de Rimini, les décrets d’Étienne Tempier exigeaient que les maîtres de Paris crussent le contraire ; et, depuis Newton, la Dynamique déclare que d’un Monde sphérique, isolé dans l’espace, on peut décider s’il tourne ou ne tourne pas. C’est ici que se trouve le cœur même du débat sur la nature du mouvement local. Les successeurs de Grégoire de Rimini n’en douteront aucunement ; là porteront les efforts de toutes les argumentations.
Puisque Grégoire rejette la théorie du mouvement qu’avait exposée Jean le Chanoine, il est bien clair qu’il n’adoptera pas la théorie du temps que cet auteur avait construite. En fait, une bonne partie de ce que le Philosophe augustin a écrit au sujet du temps est expressément consacré à réfuter l’opinion du Philosophe scotiste 1.
(( Déjà, dit Grégoire, cette opinion a été, je pense, suffisamment réfutée en tant qu elle regarde le mouvement comme une réalité distincte du mobile et de la chose acquise par ce mobile ;
. Pour le moment, donc, je n'insiste pas à l’encontre de ce
point ; j’argumente seulement contre ce que cette opinion dit du temps et de l’instant. »
Cette opinion prétend que, a pour l’existence d une réalité suc-
i. Gregorii de Arimino Op. laucL., lib. II, dist. II, quæst. I, art. I.
cessive, il n’est pas nécessaire que toutes les parties de celte réalité existent simultanément, ni qu’une partie quelconque existe simultanément en totalité ; il est seulement exigé que ces parties soient les unes après les autres et qu’il existe, en acte, un certain indivisible établissant la continuité de ces parties les unes avec les autres. ))
« Mais la continuation de ces parties [qui ne sont pas en acte] par l’intermédiaire d’un instant qui est en acte est quelque chose d’inintelligible. En effet, ce qui est un pur néant (ornnino nihil) ne saurait être soudé ni mis en continuité soit avec quelque chose qui existe soit avec quelque chose qui n’existe pas ; sans quoi, on pourrait former une longue farandole d’hircocerf, de tragélaphes et de chimères ; rien de plus absurde. »
D'ailleurs, Grégoire de Rimini rejette absolument l'existence de l instant. indivisible, comme il a rejeté l existence du point et de tout autre indivisible ; et cette négation emporte encore la théorie du temps proposée par Jean le Chanoine et par ses partisans.
Quelle est donc leur erreur ? « C’est de vouloir que le mouvement et aussi le temps . soient des réalités véritables à l’exis¬
tence desquelles notre âme ne fait rien, tandis que le Commentateur déclare que le mouvement et le temps n’ont pas [par eux-mêmes], une existence complète ; leur existence est composée par une action que l’âme exerce sur ce qui, en eux, est chose extérieure à l’âme. »
Grégoire ne suivra donc pas Pierre Auriol ; il n’admettra pas que le temps n’a, hors de l’intelligence, aucune sorte d’existence ; contre cette opinion, il invoquera, comme Jean le Chanoine, 1' « articulus parisiensis » condamné par Étienne Tempier ; il admettra que la réalité extérieure fournit à notre esprit quelque chose sur quoi cet esprit exerce son action afin de donner l’existence au temps. Que sera-ce donc, à son gré, que le temps ? Il va nous le dire :
« Un corps mû continuellement et régulièrement, c’est cela le temps (corpus continue et regulariter motum est tempus). Cette proposition, je la prouve comme suit : Tout ce qui nous permet de mesurer la longueur (mora) des repos et des mouvements, et aussi la durée des choses, est un temps. Mais un corps mû continuellement et régulièrement nous le permet. Donc il est le temps.
» La majeure est évidente par le commun parler des hommes au sujet du temps. D’une chose qui a un mouvement plus prolongé (diuturnior) qu’une autre, qui se meut plus longuement (diutius), nous disons qu elle se meut pendant un temps plus grand ; si elle
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIECLE
se meut moins longuement, nous disons quelle se meut moins longtemps ; nous disons que deux choses se meuvent pendant des temps égaux si leurs mouvements sont également longs. Il en est de même des repos et, aussi, de la durée des choses... C’est par le temps que nous mesurons tout cela, et non par quoi que ce soit d’autre, comme on le voit ; partant, tout ce à quoi ces caractères conviennent est un temps.
)) Expliquons maintenant la mineure. S’il existe quelque corps qui se meuve de mouvement continuel et régulier, quiconque le sait peut mesurer et connaître, des autres corps, combien ils se meuvent, quels se meuvent plus longuement et quels moins longuement C’est de cette manière qu’à l’aide d’une horloge, et,
aussi, à l’aide des corps célestes, nous connaissons avec précision la longueur (mora) des mouvements des autres corps ; et nous le pourrions faire à l’aide d’autres corps, s’il en était d’autres qui fussent mus de mouvement continuel et régulier et s’il nous était connu qu’ils se meuvent de la sorte (et ita possemus per alla, si qua continue et regulariter moverentur, et ea sic moveri nobis notum ess et). Par un semblable mouvement, nous pouvons aussi connaître combien dure une chose temporelle, combien de temps un corps immobile demeure en repos, quelles sont les choses qui durent plus longtemps, quelles moins longtemps, quelles aussi longtemps.
» Par là, il est évident que pour connaître ce que nous avons dit, on n’a aucun besoin d’une chose distincte du mouvement, du mobile et des autres réalités permanentes, d’une chose semblable à celles qu’imaginent ces personnes dont nous avons plus haut fait mémoire:
)) Il y a plus ; si une telle chose existait, aucunement et de nulle manière, elle ne serait utile pour mesurer ainsi les mouvements, les repos, les durées des autres choses ; elle serait, en effet, entièrement cachée, absolument inconnue ou, tout au moins, elle serait moins connue qu’il ne faudrait pour qu’on pût, par son intermédiaire, acquérir, au sujet des autres choses, des renseignements de cette sorte. Qui donc pourrait effectuer une mesure au moyen d’une chose inconnue ? »
Dès lors, « l’avant et l’après » (prias et poste ri us ) ou bien le passé et le futur ne doivent pas être conçus comme les parties constitutives de cette essence que nous nommerions le temps, car cela est absolument impossible, comme on l’a prouvé ci-dessus. On doit les comprendre comme désignant l’existence passée, l'existence présente, l’existence future (fuisse, esse et fore) et les mutuel-
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
les incompatibilités de ces existences, pour ce même mobile mû d une manière continuelle ; et je ne dis pas, tout court, l’existence passée ou présente ou future, mais l’existence ici ou là, l’existence en tel état ou en tel autre, l’existence accompagnée d’un mode selon lequel on puisse dire d’une chose qu elle se meut.
« Prenons exemple d’un corps continuellement mû de mouvement local. Un tel corps a été quelque part où il n’est plus ; il est quelque part où il n’était pas immédiatement auparavant ; immédiatement après, il sera quelque part où il n’est pas... Lors donc qu’on dit du temps qu’il se divise en passé et avenir, voici quel est le véritable sens de ces mots : Le mobile, mû de ce mouvement continuel à l aide duquel, Comme nous l’avons expliqué, nous mesurons les longueurs ( moras ) des mouvements, a été quelque part où il n est plus, et, aussitôt après, il sera là où il n’est pas. »
De même peut-on définir avec précision le sens du mot instant :
« Lorsqu’on dit qu’une chose se fait en un instant, on n’entend pas que cette chose se fait dans une autre chose, quelle que soit d ailleurs celle-ci, qui serait appelée instant... Un tel sens serait par trop stupide... On entend signifier que cela sè fait tout entier pendant que le Ciel ou quelque autre corps mû continuellement est en tel ou tel lieu marqué, où il n’était pas immédiatement avant, où il ne sera plus immédiatement après ; de telle sorte que rien de cette chose n’a été fait alors que le mobile n’était pas en ce lieu-là, et que rien, de cette même chose ne commencera de se faire tandis que le mobile sera en un autre lieu... C’est ainsi qu’il faut entendre, si l’on veut la bien comprendre, cette locution usuelle : La production de telle chose a pour mesure un instant, que le mot mesure y soit ou non pris au sens propre.
» De même, on dit qu’une chose a été faite durant un certain temps lorsqu’une partie de cette chose a été faite tandis que le Ciel était en un lieu précédent et qu’une autre partie sera faite tandis que le Ciel sera en un lieu suivant. »
Le temps donc, selon Grégoire de Rimini, c’est toute horloge. Et qu est-ce qu’une horloge ? Tout corps mû d’une manière continuelle et régulière (corpus continue et regulariter motum), pourvu qu’un tel corps existe et que nous sachions qu’il est mû continuellement et régulièrement (si qua continue et regulariter moverentur, et ea sic moveri nobis notum esset). Mais comment, sans horloge, saurons-nous qu’un corps est mû de mouvement régulier ? Cela, Grégoire de Rimini ne nous le dit pas. Il laisse sans réponse le difficile problème qu’est le choix de l’horloge première.
DUHEM
T. VII
Ce problème, cependant, ses prédécesseurs immédiats et ses contemporains avaient tenté de le résoudre ; quelles étaient les solutions proposées, c est ce que nous verrons bientôt.
Le mouvement selon Guillaume d’Ockam
La théorie qui fait du mouvement une certaine réalité purement successive et coulante, surajoutée au mobile et à la forme permanente acquise par ce mobile, n'a pas eu d’adversaire plus déterminé ni plus opiniâtre que Guillaume d’Ockam. Celui-ci ne perd, en ses ouvrages, aucune occasion de la combattre et son Traité des choses successives a pour objet propre de la réfuter, \oici, en effet, en quels termes débute ce Traité 1 .
« C’est une opinion commune que le mouvement, le temps et le lieu sont certaines choses distinctes du mobile et du corps logé ; aussi faut-il voir quelle fut, à cet égard et, en premier lieu, au sujet du mouvement, l’intention du Philosophe et du Commentateur. ))
Guillaume d’Ockam, avant de considérer le mouvement, s’en prend à ce changement subit qu’est la transformation substantielle (mutatio). a II nous faut prouver d’abord, dit-il2 3, que le changement subit n’est pas. une certaine chose distincte, en sa totalité du mobile ou de la chose mue, du terme acquis ou perdu, et des autres choses qu'on regarde comme des réalités permanentes. )) .
Pour démontrer cette proposition, le Venerabilis Inceptor invoque son principe favori 3 : Frustra jit per plura quod potest jieri per pauciora. Or, « pour sauver le changement, il est inutile d’admettre une chose autre. que la matière première, la forme et l’agent, c’est-à-dire autre que les réalités permanentes. Pour que le changement ait lieu, en effet, il suffit que la matière première ait une forme qu’elle n’avait pas auparavant. Mais pour que la matière première ait une certaine forme, il est inutile de supposer autre chose que la matière, la forme [et l’agent] ; et par ce fait
1. Tractaius de successivis éditas a Guillelmo de Ocham, cap. I; Bibl. Nat., fonds latin, ms. n° iGi3o, fol. i3i, col. b.