‹ Le système du mondeChapitre 106 sur 243 · ALAIN DE LILLE · texte numérisé non relu

ALAIN DE LILLE

Alain de Lille, qui mourut en 1203, est surtout connu par un poème latin intitulé Anticlaudianus ; ce poème est comme un avant-coureur du Paradis de Dante.

La donnée de Y Anticlaudianus est la suivante :

La Nature délibère avant de créer un homme tel que l’homme eût été sans la chute originelle. Elle assemble le conseil des Vertus ; sur l’avis de la Concorde, la Prudence fait construire un char que la Raison sera chargée de conduire ; puis, sur ce char, elle gagne le ciel pour exposer à Dieu les vœux de la Nature et des Vertus. La Prudence parvient ici jusqu’aux limites du ciel des

nate. Ex Autographe» LelandÎQO nunc primum edidit Antonius Hall, A. M. Coll. Reg. Oxon. Socius. Tomus primus. Oxonii, e Theatro Sheldoniano, MDCCIX, p. 233 : Cap. CCXX, De Rogero Henefortensi.

l’astronomie latine au moyen ace

étoiles fixes ; mais la Raison ne la pourrait conduire plus loin ; il lui faut quitter le char qui l’a portée jusque là ; elle monte alors un coursier que mène la Théologie ; c’est en cet équipage qu elle parvient enfin au pied du trône de Dieu.

La description du voyage que la Prudence, montée sur le char de la Raison, fait au travers des espaces célestes, donne occasion, à Alain de Lille, de faire mainte allusion à la science astronomique et astrologique. Les allusions aux enseignements de l’Astronomie sont, en général, fort courtes ; on devait s’y attendre en un poème dont l’Astronomie n’est pas le principal objet ; par contre, quelques unes d’entre elles ont assez de précision pour nous renseigner exactement touchant certaines connaissances ou certaines lectures de l’auteur.

Aux yeux de la Prudence, les sept arts libéraux qui forment le trivium et le quadrivium se présentent successivement sous la figure de sept vierges; la Grammaire, la Logique, la Rhétorique, l’Arithmétique, la Musique et la Géométrie nous sont successivement décrites ; l’Astronomie vient la dernière ; l’auteur nous dit 1 quels sont les sujets de ses méditations ; ils sont de deux sortes ; les premiers sont ceux que, proprement, nous nommerions, aujourd’hui, astronomiques ; des derniers, nous dirions qu’ils sont astrologiques.

C’est aux recherches astronomiques que se rapportent ces vers : Hic legitur quæ sit cælestis sphæra, quis axis,

Quis Lunæ motus, quis Solis sphæra, quis orbis Mercurii, Veneris quæ semita, quæ via Martis,

Quæ mora Saturnum retinet, quo limite currit Stella Jovis, motusque vagos quis circulus æquat ;

Quis sursum tendens egressa cuspide Terrain Exit, et in Terra nescit defigere centrum.

L’allusion au cercle équant,

motusque vagos quis circulus æquat,

introduit par Ptolémée dans la théorie de tous les astres errants autres que le Soleil, est d’une parfaite transparence ; plus nette encore est la définition de l’excentrique donnée par les deux derniers vers.

i. Alani de Insulis Anliclaudianus, sive deofficio viri boni et perfecti libri novem; lib. IV, cap. 1 [Alani de Insulis Opéra ( Patrologiœ Latinœ accurante J. P. Migne tomus CCX) coll. 5io-5ii].

LE TRIBUT DES ARABES

C est par la définition de l’excentrique que débutent les Theoricæ planelarum de Gérard de Crémone ; la première phrase de cet ouvrage est, en effet, la suivante :

« Circulas excentricus, vel egressæ cuspidis, vel egredicnlis centri dicitur qui non habel centrum smon cum centro mundi. »

Cette expression : circulas egressæ cuspidis ne se rencontre d’ailleurs, croyons-nous, en aucun des traités astronomiques qu’Alain de Lille aurait pu lire, sauf aux Théories des planètes de Gérard et au traité d'Al Fergani.

Ce dernier traité, en effet, nous présente les lignes suivantes 1 :

Cas pi s au /cm eirculi si quorum, qui est circulus stellarum fixarum, est cuspis terræ. C-uspides vero cælerarum stellarum 7, quæ saut sphæræ pianota non errât iorum, sunt remotæ a cuspide terræ in part Unis dicersis. Et in unaquaque harum sphærarum 8 est circulas ahscindens sphæram per dans medietates ah oriente in occident cm. Et circulas qui abscindit sphæram stellarum fixarum est cingulus circu/i eu jus ruentio præccssit, et ad hune refertur motus æquatus qui cidetur omnibus planelis ab occidente in orientem. E nusquisque nul cm egressæ circulorum cuspidis vocatur circulus egressæ cuspidis. . .

» Corpus vero Salis est. composition super sphæram suam, cujus cuspis agressa est a cuspide signorum volviturque in eo volutione æ quali... »

Des deux sources que nous venons de citer, quelle est celle dont le courant arrosa Y Anticlaudianus ? C'est une question à laquelle il est malaisé de répondre. Tout d'abord, ces deux sources ne sont peut-être pas entièrement distinctes, car la langue de Gérard de Crémone a pu imiter celle de Jean de Luna et lui emprunter l’expression : Circulus egressæ cuspidis. Puis, rien n’empêche de croire que le Résumé cl’Al Fergani et les Théoriques de Gérard soient également venues aux mains d’Alain. Il semble, toutefois, que les deux derniers vers que nous avons cités soient une reconnaissable imitation de la définition par laquelle débute l’opuscule du traducteur de F Almageste.

Si donc nous ne nous abusons point, n'aurions-nous pas ainsi une preuve manifeste que le Poète lillois avait lu les Theoricæ planetarum ? N’y trouvons-nous pas, par contre-coup, une réfu-

i. B revis ne perutilis cornpilatio Alfhagani .. Norimberg'æ npud Joh. Petieium, MDXXXV1I. De narratione formæ orbium stellaruni, et de compositione eorum, et de ordinibus longitudinuin eorum a terra. Diff. XII. Fol. ii, verso, et fol. 12, recto.

DU HEM — T. III

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b' ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

tation de l’hypothèse qui retarde jusqu’au milieu du xmc siècle la composition de ce livre, afin de l’attribuer, fort gratuitement d’ailleurs, à Gérard de Sabbionetta ?

Alain nous apparaît, dès lors, comme un curieux des choses de la science, qui, pour s’instruire de l’Astronomie, s’adresse aux livres tout récemment écrits ou traduits.

Il apportait sans doute le même soin à s’enquérir des connaissances astrologiques ; c ’est, en effet, d’ Astrologie qu’il est question en ce passage 1 :

lllic astra, polos, eælum septemque planetas Consulit Albumasar, terrisquc reportât eorum Consilium, terras armans, firmansque caduca Contra cælestes iras superumque furorem.

Alain connaissait Albumasar et le regardait comme le grand maître de la Science astrologique ; il n’est pas téméraire de penser qu’il avait puisé cette conviction dans la lecture de Y Inlroductorium in Astrono/niam traduit par Hermann le Second.

Les Theoricie planetarum et Y Introductorimn in Astronomiam sont donc deux écrits qu’Alain de Lille avait probablement consultés avant décomposer Y A nticlaudianus. Quelque autre traité consacré à la Science des astres était-il venu à sa connaissance ? Ce qu’il dit des positions respectives du Soleil, de Vénus et de Mercure nous donnera peut être une indication à cet égard.

Au passage que nous venons de citer, les planètes sont énumérées comme si Vénus et Mercure se trouvaient au-dessus du Soleil ; en un autre passage 2, qui précédait celui-là, l’énumération des astres errants plaçait Vénus et Mercure entre la Lune et le Soleil; ni l’un ni l’autre de ces deux passages contradictoires n’indiquait, d’ailleurs, que l’auteur eût l’intention d’y marquer l’ordre exact suivant lequel les sphères célestes se superposent ; ni de l’un ni de l’autre, il n'est permis de déduire ce qu’Alain pensait de cet ordre.

Il n’en est pas de même du passage qu’on rencontre en la description du voyage de la Prudence au travers des orbes du Monde. La vierge, que son char entraîne de plus en plus haut, atteint 3 les régions supérieures de l’air, puis la sphère de la Lune qu’elle traverse pour pénétrer dans l’orbe du Soleil 1 :

i. Alain dk Lille, loc. ci/. ; éd. cit., col. 5zi.

■2. Alani de Insulis An/iclaudianus, lib. II, cap. III; éd. cit., col. 5oi.

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