ROBERT GROSSE-TESTE, ÉVÊQUE DE LINCOLN
De tous les contemporains de Guillaume d’Auvergne, il n’en est, sans doute aucun qui ait été plus profondément versé dans l’étude des sciences positives que Robert Grosse-Teste, évêque de Lincoln, dont Roger Bacon proclame si fréquemment et si ardemment la haute puissance intellectuelle.
Robert Great-Head ou, en français, Grosse-Teste (. Robertu v Capito), naquit vers 1175, dans le comté de Lincoln ; il étudia d’abord à Cambridge et à Oxford, puis vint se perfectionner à Paris. En 1235, il fut sacré évêque de Lincoln ; à ce titre, il eut à soutenir un grave démêlé avec Innocent IV. Il mourut en
Dans une très vive critique des traductions d’Aristote qui avaient cours au xuic siècle, Roger Bacon écrit 1 :
« Il eût mieux valu pour les Latins, j’en suis certain, que la sagesse d’Aristote n’eût point été traduite, que de leur avoir été livrée sous une forme si obscure et si pervertie ; aussi se trouve- t-il des gens qui passent trente et quarante années à l’étudier, et plus ils la travaillent, moins ils la connaissent, comme j’ai pu l’éprouver de tous ceux qui se sont attachés aux livres d’Aristote. Aussi, Monseigneur Robert, autrefois évêque de Lincoln, de sainte mémoire, a-t-il complètement délaissé les livres d’Aristote et les méthodes qu’ils tracent ; c’est à l’aide de son expérience personnelle, par la lecture des autres auteurs, par l’étude des autres sciences qu’il a traité les sujets relevant de la sagesse d’Aristote; et il a écrit sur les questions dont parlent les livres d’Aristote des choses cent mille fois meilleures que ce qu’on peut saisir dans de mauvaises traductions de ce philosophe. Nous en avons pour
i. Fratrib Rogeri Bacon Compendium studii, cap. VIII (Fratris Rogeri Bacon Opéra quœdam hactenus inedita , éd, ürewer, Londres, i85q, p. 469).
l'astronomie LATINE AU MOYEN AGE
témoins les traités que Monseigneur l’Évêque de Lincoln a composés sur l’arc-en-ciel, sur les comètes et sur d'autres sujets. »
Le mépris de Robert Grosse-Teste à l’égard des ouvrages d’Aristote ne fut peut-être pas aussi complet que Bacon le prétend ; nous avons, en effet, de l’Évêque de Lincoln, un exposé très concis, mais très substantiel, des huit livres de la Physique ; nous avons surtout, des Seconds analijtiques, un Commentaire qui est demeuré classique pendant tout le Moyen Age. Il n’en est pas moins vrai que Grosse-Teste nous apparaît comme un esprit rebelle à l’emprise péripatéticienne, et singulièrement original lorsqu’il expose ses idées sur les diverses questions de la Métaphysique ou de la Physique.
Robert Grosse-Teste était, nous l’allons voir, fort soucieux des doctrines astronomiques. Il ne dédaignait même pas ce qui constituait, à cette époque, la seule application de l’Astronomie ; nous voulons parler de l’Astrologie ; du moins s’intéressait-il aux prédictions météorologiques qu’on pouvait, croyait-il, tirer de l’observation des astres.
On possède de lui 1 2 un petit écrit d’Astrologie météorologique, intitulé : De dispositione aeris sccundum Linconiensem, ou encore : Forma pract icæ judic iorum de dispositione aeris secundum Linconiensem, que l'imprimeur n'a pas compris, en 1514, dans la collection des opuscules de l’Évêque de Lincoln.
Ce très court opuscule commence en ces termes :
« Lorsque vous voulez pronostiquer la disposition de l’air à une certaine époque bien déterminée, il vous faut d’abord, à l’aide des tailles, trouver le lieu précis de chacune des planètes à cette époque déterminée. Cela fait, vous noterez les témoignages que chacune d’elle a dans les signes [du Zodiaque], et vous porterez votre jugement par la planète qui a le plus de témoignages; la planète qui aura le plus de témoignages sera celle, en effet, qui déterminera la distribution de cette époque.
» Exemple : Voici que je cherche les lieux des planètes pour la Git)fi année arabe achevée, c’est-à-dire pour l’année 1249 3, au
1. Bibliothèque Nationale, fonds lat., ms. n» 7445. Fol. 7, r°, incipit : Cum dispositionem aeris ad aliquem certurn terminum pronosticare volueris. . . Fol. 7, v° : . . . maxime si 3° aspectu aspexerit se in signis aquosis. Explicit forma practice judiciorum de dispositione aeris secundum Linconiensem. — Cet écrit a été récemment imprimé sous le titre : De impressionibus aeris seu de prognoslicatione dans : Ludwig Baur, Die philosophisclien Werke der Robert Grosseteste, Bischofs von Lincoln, p. 41 (Beitrâge :ur Geschiehte der Philosophie des Mittelalters, Bd. IX, 1912).
2. Au lieu de 12/19, le texte porte 1429 ; plus loin, la date 12/19 se lit exac¬
tement. — Cf., éd. Ludwig- Baur, p. 49-
l’astronomie des séculiers
quatrième mois et au quinzième jour du mois, c’est-à-dire au 17 des calendes de Mai... »
L’année que Grosse-Teste prend pour exemple est assurément, suivant un usage auquel se conforment tous les traités astronomiques du Moyen Age, l’année même où il écrivait ; en 1249, donc, alors qu'il était depuis fort longtemps évêque de Lincoln, il ne dédaignait pas, à ses heures de loisir, d’enseigner l’art des pronostics météorologiques.
Nous n’avons malheureusement pas le moyen de dater les ouvrages que Robert Grosse-Teste a consacrés à l’Astronomie proprement dite l.
Parmi ses écrits astronomiques, il n’en est qu’un, croyons-nous, qui ait été imprimé ; celui-là est intitulé Compendium Sphœræ -.
L’ordre même qui est suivi en ce petit écrit montre qu’il a été composé à l’imitation de l’opuscule de Joannes de Sacro-Bosco 3 ; il n’est guère plus complet que ce dernier ; il le dépasse, toutefois, en un point qui mérite d’être signalé.
L’Évêque de Lincoln expose brièvement à son lecteur ce qu’il sait du mouvement de précession des équinoxes. Après avoir indi-
1. Certains manuscrits donnent, sous le nom de Robert Grosse Teste, une Theorica planetarum. A. A. Bjornbô s’est assuré de l’identité de cette Theorica planetaram avec celle de Gérard de Cremone. [A. A. Bjornbô, Walter Brutes Theorica planetarum (Bibliotheca mathe/natica, 3le Folge,Bd. VI, igo5, p. 1 13) ].
2. Cet écrit se trouve, en particulier, dans les collections de traités astro-
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ont été décrites précédemment (p. 2/16, n. 2); voici la description des deux premières: . . .
I. Nota eorurn rjuœ in hoc libro continenlur : Oratio de laud 1 bus Astrologue habita a Bartholomeo Vespucio florextino' in al/no Patavino gymnusio anno MDVI— Textus Sphaerae Joannis de Sacro-Busto — Expositio Sphœræ exinni arlium et medicinae doctoris Domini Francisci Capuani de Manfredonia Annotations nonnu/œ (sic) ejusdem Bartholomei Vespucii hinc vide intersertœ — Jacobi Fabri Stapulensis commentarii in eandem Sphœram. — Revendissimi Domini Pétri de Aliaco cardioalis et episcopi Cameracensis i/( eandem quaistiones subiilissimœ numéro XIIII — Revereudissimi episcopi Domini Robert! Li.xconiensis Sphœræ compendium — Disputât tunes Joannis de Regiomonte contra Cremonensia dehramenta — Theoricarum novarum textus cum exposi tione ejusdem Francisci Capuani, ornnia nuper diligcntia summa emendata — - Colophon : Impressum Venetiis per J. Rubeum cl Bernard, fratres Vercellcnses ad inslantiam Junctfe de Juuctis 1‘ lorentini, MDVJIT, ilie 0 mensis Man.^
II. Même titre, avec ce colophoii : Impressum Venetiis per Melclnorem Sessa, Anno Salutis MDXI1I, die vero 3 Decembris.
La Sphœra Roberti Li.xconiensis a été rééditée par M. L. Baur dans 1 ouvrage précédemment cité.
3. Il semble, d’ailleurs, que le Compendium de Robert Grosse-Teste lot quelquefois donné sous le litre de Commenlarius in Sphœram Johannis de Sacra Bosco ; tel parait être le cas d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque de l’Université d’Oxford. (Houzkau et Lancaster, Hiblmr/raplue générale de /'Astronomie, t. I, n° iftl’17).
L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
que la théorie de Ptolémée, il fait connaître les principes de la théorie de Thâbith, qu’il parait considérer comme parfaitement satisfaisante. C’est la première fois, semble-t-il, que le mouvement de trépidation imaginée par Thâbith ben Kourrah est décrit dans un ouvrage composé hors du monde musulman.
Le Compendium Sphæræ n’est d’ailleurs pas le seul écrit astronomique qu’ait composé Robert de Lincoln ; on lui doit aussi un Traité du calendrier ou Compotus, qui paraît avoir exercé une grande influence sur les recherches, plusieurs fois séculaires, qui ont préparé la réforme Grégorienne.
En son Compendium Sphæræ, Robert de Lincoln parle des mouvements astronomiques comme si le système des excentriques et des épicycles n’était pour lui l’objet d’aucun doute.
Il en est autrement dans son traité du calendrier.
A la différence du Compendium Sphæræ, qui a été imprimé à plusieurs reprises, il ne paraît pas que le Compotus episcopi Linconiensis ait jamais été exhumé des manuscrits l. Le fait que le dernier mot de cet écrit est Parisius semble indiquer que Robert Grosse-Teste l’a composé au début de sa carrière, alors qu’il enseignait à l’Université de Paris.
L’intérêt de ce traité se trouve, pour nous, concentré au premier chapitre où l’auteur étudie les divers procédés propres à réformer le calendrier. Le jugement qu'on peut porter sur chacun de ces procédés dépend essentiellement de l’opinion qu’on professe touchant la loi qui préside à la précession des équinoxes ; par là, Great-Head est conduit à nous exposer les hypothèses qui ont pour objet de déterminer cette loi ; ce qu’il en dit diffère peu de ce que nous avons lu au Compendium Sphæræ.
Il reproduit d’abord l’opinion de Ptolémée. « Selon Ptolémée, la longueur de l’année est moindre que la longueur assignée par Abrachis (Ilipparque) et par les premiers fondateurs du calendrier... Si donc, au bout de 300 années de notre calendrier, on retranchait un jour, le Soleil, à la fin de ces 300 ans, reviendrait à la position qu’il occupait au commencement, et notre calendrier
i. On en trouve un texte excellent dans le Ms. nR 7298 du fonds latin de la Bibliothèque Nationale. Ce manuscrit, écrit, vers la fin du xme sièle ou, au plus tard, au début du xive siècle, est d’une belle écriture gothique, disposée en deux colonnes sur des feuilles de parchemin de grand format ; il contient une importante collection de traités mathématiques et astronomiques. Le Compotus de Robert Grosse-Teste débute au fol. 89, col. c, par ces mots : Capitatum primurn de causa bisexti et de modis magis unijicanai kalendariu/n nostrurn... 11 se termine au fol. 127, col. b, par ces mots : post medium diem cnntatis Parisius. Explicit compotus episcopi Linconiensis.
L ASTRONOMIE DES SÉCULIERS
deviendrait exact, du moins si la longueur véritable de l’année est celle qu’admet Ptolémée.
» Mais, selon Albatégni, la véritable durée de l’année est inférieure d un centième de jour à la durée admise par Abrachis et par les créateurs du calendrier ; dès lors, pour la même raison que précédemment et selon l’hypothèse d’ Albatégni, si de cent années de notre calendrier, on retranchait une journée, au bout de ces cent années, il y aurait retour du Soleil à son point de départ. »
Robert (rrosse-Teste donne alors une description sommaire du mouvement oscillatoire que ThAbit ben Kourrah attribue à la huitième sphère 1 2 ; puis il ajoute : « Si l’on attribue aux étoiles et au Soleil un mouvement de cette sorte, la durée de l’année ne se déterminera pas par le retour du Soleil au même équinoxe ou au même solstice, mais par le retour du Soleil à la même étoile fixe ; la durée de ce dernier retour, en effet, est toujours la même; tandis que selon cette hypothèse, le temps que met le Soleil à revenir au même équinoxe ou au même solstice n’a pas une durée invariable ».
G est à ce passage sans doute que faisait allusion Campanus de Novare lorsqu’il écrivait en son Computus major 2 : « L’écliptique fixe n est donc pas le cercle que le Soleil décrit en son mouvement propre, ainsi que l’a dit, dans son Computus , cet homme digne de tout respect qu’est Robert, Évêque de Lincoln ; c’est un cercle de la neuvième sphère qui est incliné sur l’équateur de 22°33'30" environ ».
La phrase de Campanus est ambiguë ; elle dit : « Unde or bis signorum fixus non est circulas quem describit Sol motu proprio ; quemadmodum scripsit in computo suo multse reverentiæ vir Robertus Linconiensis episcopus, sed est unus circulas major in nona sphæra... » Cette phrase pourrait être prise pour un reproche ; elle accuserait Robert Grosse-Teste d’avoir regardé comme trajectoire du Soleil l’écliptique fixe, et non pas l’écliptique mobile. Cette accusation serait pleinement injuste ; l’Évêque de Lincoln a très nettement distingué 3, selon la doctrine de ThAbit,
1. « Ce mouvement de la huitième sphère, dit Robert Grosse Teste, est très lent; en 3o années arabes, les tètes des constellations mobiles du Bélier et de la Balance décrivent seulement, sur les deux petits cercles dont il a été question, un arc de 2034,581'. » En son Compendium Sphœrœ, il avaitécrit de même que ce mouvement « est de i°2' environ en douze ans ». Ces deux nombres sont extraits des tables qui, dans plusieurs manuscrits, sont insérées à la fin du traité De motu octavœ sphœræ, attribué à Thâbit ben Kourrah.