‹ Le système du mondeChapitre 153 sur 243 · ALBERT LE GRAND · texte numérisé non relu

ALBERT LE GRAND

Après que Michel Scot eût donné ses traductions, on vit se répandre rapidement, au sein de la Scolastique latine, les attaques d’Averroès contre les excentriques et les épicycles de Ptolémée ; on vit se propager le système astronomique, uniquement composé de sphères homocentriques, auquel Al Bitrogi avait donné son nom. Déjà, vers 1230, Guillaume d’Auvergne adoptait certains des principes essentiels d’Alpétragius, et, peu après, Robert Grosse-Teste éprouvait la tentation de suivre la doctrine de cet arabe.

Les astronomes de profession, cependant, se montraient assez indifférents à la querelle qu’ Averroès avait menée avec une ardeur passionnée. Imaginer des instruments propres à observer le cours des astres, construire des tables qui permissent de prévoir, à chaque instant, la position de chaque planète, telle leur semblait être la besogne propre de l’Astronomie. Les principes de Ptolémée, retouchés par Al Zarkali, leur donnaient le moyen d’accomplir cette besogne ; les principes d Alpétragius n avaient pas été poussés assez avant pour leur fournir, à cet égard, aucune ressource. Ils suivaient donc docilement l’enseignement de Ptolémée et n’accordaient qu’une brève mention à la querelle que les physiciens cherchaient aux mathématiciens. Parfois, comme Campanus de Novare, il ne paraissaient même pas soupçonner l’existence de cette querelle.

l’aSTRONOMIÊ LATINE AU MOYEN AGE

Mais tandis que les astronomes de profession prêtaient à peine attention au débat dont les fondements de leur art étaient l’objet, ceux qui philosophaient sur la Science de la nature, ceux qu’on nommait les naturalistes ( naturelles ) se montraient fort anxieux de la contradiction qui mettait aux prises l’Astronomie de Ptolémée et la Physique d’Aristote. Ce débat entre la théorie mathématique, forte des confirmations de l’expérience, et la doctrine physique, déduite de principes métaphysiques qu’on jugeait certains, ce débat, disons-nous, agitait également, pendant la seconde moitié du xme siècle, l’École dominicaine et l’École franciscaine. Or, à ce moment, ces deux écoles de frères mendiants brillaient du plus vif éclat ; elles dominaient l’enseignement de l’Université de Paris, régente, au Moyen Age, de la science universelle.

Avant que le xme siècle ne fut arrivé au milieu de son cours, Albert le Grand avait achevé la plupart de ses commentaires, et la théorie des sphères homocentriques s’y trouvait amplement exposée et discutée.

L’œuvre d’Al Bitrogi paraît avoir sollicité très vivement l’attention du savant Dominicain; le nom d 'Alpetrans Abuysac , revient fréquemment dans ses divers écrits, et s’il multiplie les objections contre la théorie des sphères homocentriques, du moins montret-il, par sa critique même, le vif intérêt qu’il prend à cette tentative 1 .

Il ne semble pas, toutefois, que l’Évêque de Ratisbonne ait exactement saisi la pensée de l’Astronome arabe. Le système d’Al Bitrogi lui est apparu comme un essai pour expliquer tous les mouvements célestes au moyen d’un moteur unique ; ce moteur imprimerait le mouvement diurne à la neuvième sphère ; ce mouvement se communiquerait aux sphères inférieures, dont chacune peut tourner uniformément autour de ses pôles particuliers, mais il se communiquerait avec un retard d’autant plus grand que la sphère mise en mouvement serait plus éloignée de la *ieu-

i. Albert le Grand, qui, dit-on, savait l’Arabe, a pu faire usage du texte même d’Al Bitrogi ; mais certainement il s’est aussi servi de la traduction de Michel Scot ; il dit quelque part (a) que le livre d’Alpétragius commence per ces mots : Detegam tibi secretam. . . ; or ce sont bien les premiers mots de la traduction de Michel ScotféJ.

(a) Alberti Magni Spéculum Astronomiœ in quo dé libria licitis et illicitia pertractatur ; Cap. II. — Il est vrai que le P. Mandonnet conteste l’attribution de ce Spéculum à Albert le Grand et le regarde comme une œuvre de Roger Bacon [P. Mandonnet, O. P., Roger Bacon et le Spéculum Astronomiœ (Revue Néoscolastique de Philosophie , août 1910)].

(b) Cf. : Jourdain, Op. laud., p. 5o8.

l’astronomie des dominicains 329

vième ; aucune de ces sphères inférieures n’aurait de mouvement propre.

Ce système semble avoir séduit Albert par sa simplicité. Dans son commentaire au Livre des causes , il l’oppose 1 au système péripatéticien qui attribue à chaque orbite une intelligence capable d’en diriger le mouvement propre : « Des philosophes ont soutenu autrefois et soutiennent encore aujourd’hui que tous les corps célestes sont mûs par un seul et même moteur ; c’est l’avis auquel semble se ranger Alpétragius en son Astrologie ». Plusieurs physiciens multiplient les âmes ou les intelligences motrices. « Mais il en est un qui, à mon avis2 3, soutient une opinion plus probable, et c’est Alpétragius... Tout ce qui se trouve sous le ciel, comme le feu, qui se trouve accumulé sous la concavité de l’orbe de la Lune, est entraîné par le ciel d’un mouvement qui n’est pas simple. Ce mouvement, le feu le reçoit par participation à la rotation de l’orbe au contact duquel il se trouve naturellement situé. L’air est entraîné à son tour, d’un mouvement moins régulier encore que celui du feu, car l’air est agité de mouvements multiples. L’élément de l’eau, au sein de la mer, n’accompagne pas l’air tout le long d’une révolution complète ; c’est pourquoi le flux de la mer suit le demi-cercle8 ascendant de la Lune. Dans la terre, la vertu du moteur vient à défaillir, en sorte que le mouvement fait également défaut et que la terre demeure immobile ».

Cette exposition du système d’Al Bitrogi s’écarte en un point du sentiment de l’Auteur arabe ; selon celui-ci, les astronomes qui font dépendre le flux et le reflux de la mer du cours de la Lune sont dupes d’une apparence.

Dans son commentaire au livre des Sentences 4 *, Albert oppose encore le système d'Al Bitrogi aux systèmes péripatéticiens et néo-platoniciens qui, à chaque ciel, attribuent un moteur particulier. « Il est, dit-il, une opinion qu’Avenalpetras ou Alpétragius touche en son Astronomie, et qui est celle-ci : Tous les corps célestes sont mds par un seul premier moteur, dont la force est plus puissante lorsqu’elle agit sur un mobile qui lui est immédiat

1. Alberti Magni, episcopi Ratisponensis, Liber de causis et processu univers itatis ; tractatus 11: De intelligentiis ; cap. I : De necessitate quæ coegit Peripateticos ponere intelligentias.

2. Albbrt le Grand, ibid. ; tractatus IV : De fluxu causarum a Causa prima et causatorum ordine ; cap. Vil: De quæstione utrum cælum moveatur ab anima, vel a natura, vcl ab intelligcntia.

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