Il faudrait dire : le quart de cercle
4. Alberti Magni Scriptnm in secundum tibrum Sententiarum, Dist. XIV,
art. H, a.
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
que sur un mobile médiat... Si l'on veut dire qu’il en est ainsi, qu’on se garde bien, par ce premier moteur, d'entendre Dieu même, dont la puissance n’est jamais achevée ni jamais en défaut, qu’elle soit appliquée à un mobile immédiat ou à un mobile médiat, mais, en tout mobile, demeure infinie. Qu’on entende donc par premier moteur une vertu que Dieu a créée et infusée au premier mobile. Celui-ci étend sa puissance motrice à chaque mobile, d’autant plus fortement nue ce dernier lui est plus immédiat ».
Albert le Grand a grandement contribué à faire connaître le système d’Al Bitrogi, sous cette forme réduite et simplifiée à l'excès, aux écoles du Moyen Age et, particulièrement, aux écoles dominicaines ; dans celles-ci, comme nous le verrons, les écrits de l’Évêque de Ratisbonne étaient en effet, très lus et fort discutés.
Mais venons à ce qu’ Albert, eu commentant le Traité du Ciel et du Monde, nous fait connaître de la Théorie des planètes d’Alpétragius.
« Alpétrans Abuysae » réduit à neuf le nombre des sphères célestes 1 et, contrairement à l'avis de Ptolémée, il place l’orbe de Vénus au-dessus de l’orbe du Soleil ».
« Ces neuf orbites.*, toutes concentriques à la terre, sont toutes mues d’Oricnt en Occident par le premier moteur; elles n’ont point d’autre moteur; et comme un moteur unique et simple ne peut produire qu’un seul mouvement, il faut que chacune de ces orbites ait un seul mouvement ; mais ce mouvement est plus fort dans l’orbite qui est immédiatement contiguë au moteur et plus faible dans une orbite plus éloignée ; — lorsque le premier mobile a terminé sa révolution, le second n’a pas encore achevé la sienne..., en sorte que si l'on descend de sphère en sphère, le mouvement se montre toujours plus lent dans la sphère inférieure que dans la sphère supérieure, à cause de la distance plus grande qui la sépare du premier moteur... Ces retards donnent aux planètes un mouvement apparent d’Occident en Orient ; ce déplacement n’est pas l’effet d’un mouvement réel, mais bien plutôt du retard que le mouvement de la sphère inférieure a sur le mouvement de la sphère supérieure.»
Il n’est ici question ni des pôles particuliers à chaque orbe ni de la révolution propre à cet orbe.
i . Alberti Magni De Cælo et Mundo liber secundus ; tract. III, cap. XI.
Alberti Magni De ('.cela et Munilo liber primas ; tract. III, cap. \ .
L ASTRONOMIE DKS DOMINICAINS
A la vérité, dans un autre endroit1 2, Albert le Grand dit bien que les pôles de chaque sphère sont distincts des pôles du Monde, et qu en vertu du retard du mouvement de cette sphère, ils semblent se mouvoir d’Occident en Orient sur deux cercles parallèles a 1 équateur ; mais il continue à passer sous silence le mouvement propre de la sphère autour de ces pôles.
Albert a naturellement beau jeu à déclarer’ que ce système, qu'il a simplifié d’une manière arbitraire, est incapable de représenter le cours compliqué des planètes. Lorsqu’il dit ensuite3 * que les pôles des sphères inférieures tournent autour des pôles des sphères supérieures ; que « chacun de ces pôles se meut de tous les mouvements qui animent les orbes plus élevés » ; que ces mouvements multiples sont invoqués pour expliquer les inégalités du cours des planètes, il semble prêter à Al Bitrogi la théorie des sphères homocentriques d’Aristote au lieu de celle que l’Auteur arabe a imaginée ou plagiée.
Un nouvel exposé du système d'Al Bitrogi se trouve dans l'écrit d'Albert le Grand sur la Métaphysique d’Aristote ; il diffère peu de ceux dont nous venons de parler.
Après avoir décrit le système d’Eudoxe* et celui de Calippe5, après avoir dit quelques mots de l'Astronomie de Ptolémée G, Albert continue en ces termes :
« Il existe une autre opinion qui dérive des Anciens, mais qui a été renouvelée récemment par un certain arabe d’Espagne nommé Alpétragius. Celui-ci prétend que toutes les sphères se meuvent d’Occident en Orient, et qu elles sont toutes mues par un moteur unique, comme le mouvement qu’elles possèdent est unique ; mais la vertu de ce moteur est plus puissante dans le mobile qui lui est immédiatement contigu que dans un mobile qui lui est conjoint par un intermédiaire. »
Après avoir déduit de ce principe que chaque orbe retarde sur celui qui le précède et parait ainsi marcher plus vite que lui vers l’Occident, Albert ajoute :
« Mais les planètes semblent s’écarter [de l’écliptique] suivant
1 . Alberti Magni De (Jœ/o et Mundo liber secundus ; tract. II, cap. \ .
2. Albekti Magni De Cœlo et Mundo liber primus ; tract. III, cap. V.
3. Albekti Magni De Cœlo et Mundo liber secundus; tract. II, cap. \.
t\. Anreus liber Mctaphysicœ Albekti Magni Ratirponensis episgopi, lili. XI, tract. Il, qui est de substantia insensibili et inimobili. Cap. XXII : Oualiter ex mutibus sphæraruni colligatur inotoru m numerus secundum Ludoxium.
o. Albekti Magni Op. laud., lib. XI, tract. U, cap. XXIII : De numéro sphæraruni secundum Calippurn
(i. Alberti Magni Op . laud., lib. XI, tract. II, cap. XXIV : Et est digrcssio de oppinionibus inodernoruni de numéro orbium et molorum cæloruni .
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
des longitudes diverses ; elles paraissent s’élever et s’abaisser, demeurer en station, rétrograder ou prendre la marche directe, être éclipsées à une heure ou à une autre. Aussi [Alpétragius] prétend-il que tout cela arrive par la position diverse des pôles de ces orbes et par les mouvements de ces pôles qui se meuvent, à son avis, autour du pôle du Monde, qui montent et descendent autour de celui-ci. »
Cette description du système d’Al Bitrogi est bien vague ; un astronome aurait quelque peine à s’en contenter ; elle suffit à l’objet qu’ Albert se propose, aussi bien dans son écrit sur la Métaphysique qu’en son commentaire au Livre des causes : « De tout cela, il faut retenir cette conclusion, qui importe seule à ce que nous nous proposons d’examiner : Selon les Anciens [dont Al Bitrogi s’est inspiré], il n’y a qu’un seul moteur des orbes célestes ».
11 est toutefois, dans ce trop sommaire exposé du système d’Al Bitrogi, une remarque qui mérite de retenir notre attention : « On a dessiné, dit Albert, une figure qui représente cette imagination ; mais cette Astronomie n’a pas été complétée par l’observation de la grandeur des mouvements ». Un peu avant, au sujet de l’hypothèse des excentriques et des épicycles, il avait dit : « C’est celle de Ptolémée, qui l'a complétée en démontrant les équations ».• En ces quelques mots de l’Evêque de Batisbonne, nous voyons apparaître la raison véritable de l’accueil favorable que les astronomes ont fait au système de Ptolémée comme du délaissement où ils ont laissé le système d’Al Bitrogi aussi bien que le système d’Héraclide du Pont. Pour un astronome, une hypothèse ne prend d’existence réelle qu’au jour où elle a fourni des tables propres à prédire les mouvements célestes et à soumettre ces prévisions au contrôle de l’observation. Bien des philosophes, avant Copernic, auront pu songer à l’hypothèse héliocentrique ; mais l’Astronomie héliocentrique n’existera que du jour où Copernic en aura tiré des tables plus exactes en leurs prévisions que les éphémérides issues du système de Ptolémée.
Que les combinaisons géométriques d’ Alpétragius n’aient pas été poussées jusqu’au point où l’astronome en pourrait confronter numériquement les corollaires avec les mouvements observés, c’est, contre elles, l’objection essentielle, et qui porte.
Nous accorderions peu de valeur, aujourd’hui, à l une des objections que l’Evêque de Ratisbonne adresse 1 au disciple d lbn
i . Albïrti Magni De Cœlo et Afundo liber primus, tract. III, cap. Y.
L ASTRONOMIE DES DOMINICAINS
Tofail ; les retards des mouvements des sphères successives sur le mouvement de la neuvième' sphère ne présentent aucune régularité ; Albert eût exigé d’eux qu’ils se succédassent suivant une progression arithmétique rigoureuse.
Une autre objection vaut au contraire, sans réplique possible, aussi bien contre le système d’Al Bitrogi qu’à l’encontre de toute théorie qui place la Terre au centre des orbites des diverses planètes : « Les étoiles se trouveraient à la même distance de la Terre, en quelque lieu du Ciel qu’elles apparussent ; leur diamètre devrait donc sembler tonjours de même grandeur; or cela est absolument faux, comme le font voir les instruments astronomiques ».
Cette objection ruine aussi bien les opinions d’Averroès que celle d’Al Bitrogi : « Nous observons1 des changements dans le diamètre apparent d’une même étoile ; nous le trouvons tantôt plus grand et tantôt plus petit; nous trouvons aussi que le Soleil, tantôt plus grand et tantôt plus petit, parcourt, d’un mouvement inégal, des quadrants égaux du Zodiaque ; nous ne pouvons donc admettre que les planètes décrivent, dans le plan du Zodiaque, des cercles concentriques. Averroès a gravement erré, et il a induit ceux qui le suivent en une grave erreur touchant la nature des mouvements célestes ».
« Il n’appartient pas à la présente doctrine2 de dire pourquoi il est nécessaire de poser des excentriques ; cela ne se peut expliquer en peu de mots ; nous remettrons donc cette explication à un autre temps où, Dieu aidant, il nous sera donné d’exposer, dans un traité d’Astronomie, les grandeurs et les mouvements des corps célestes. »
Pour nier les épicycles et les excentriques, Averroès avait affirmé qu’aucun mouvement circulaire ne pouvait se produire si le centre de ce mouvement n’était matériellement réalisé dans un corps immobile. L’Evêque de Batisbonnc n’est pas moins sévère dans le jugement qu’il porte3 au sujet de Cet argument :
« Lorsque nous disons que tout mouvement circulaire se fait autour d’un centre, il en est, dont Averroès est le prince et le chef, qui veulent que ce centre soit physiquement réalisé, qu’il ait, en toutes circonstances, la même nature, qu’il soit donc entièrement déterminé ; ils prétendent que ce centre est le centre de la Terre, qui est en même temps le centre du Monde. Selon eux,
1 . Albbrti Magni De Cælo et Mundo liber secundus, tract. III, cap. VIII.
2. Alberti Magni De Cælo et Mundo liber secundus, tract. II, cap. III.
3. Alberti Magni De Cælo et Mundo liber primus, tract. I, cap. III.
l'asthonomie latine au moyen AC’.E
les astronomes mentent lorsqu’ils supposent l'existence d’épicycles qui tournent autour d’un centre pris- sur un cercle déférent ; ils prétendent qu’on énonce une erreur lorsqu’on dit que les excentriques n’ont pas pour centre le centre de la Terre et qu’ils n ont pas tous un même centre, selon ce qui est prouvé dans 1 Almagcste de Ptolémée. Il ne nous est pas possible d’entreprendre ici une étude suffisante de ces questions. Nous passerons donc outre, en faisant remarquer que l’argument d’Averroès ne saurait tenir que si tous les cieux étaient de même nature, de même espèce et de même matière, comme les éléments sont tous formés d une même matière. Mais il n’en est pas ainsi, comme nous le montrerons au second livre. Puis donc que les corps célestes different les uns des autres par la forme et par la matière, ils diffèrent aussi par le mouvement ; dès lors, il n’y a aucun inconvénient à supposer à ces mouvements des centres différents. D’ailleurs, Averroès n’a nullement acquis une connaissance exacte de la nature des corps célestes ; aussi a-t-il formulé, au sujet des cieux, beaucoup de propositions abusives et absurdes ; la simple vue suffit à nous convaincre de la fausseté de ces propositions. »
Albert le Grand concède 1 à Ibn Roelul que les Mathématiciens, en posant des excentriques et des épicvcles, formulent « des hypothèses qui ne peuvent être démontrées; mais il n est, dans le De Cælo et Mundo d’Aristote, aucune raison qui soit de nature à les faire rejeter ».
Aux hypothèses des Mathématiciens, Averroès a opposé cette considération : Puisque le vide est impossible, il faudrait donc qu’entre les orbites excentriques qui guident, dans sa course, le déférent de chaque planète, il existât un corps non sphérique de même nature que le ciel. Ce corps, Albert ne fait point difficulté de l’accueillir2 en scs théories. Ce sera un fluide, « plus rare que les orbites dont il remplit l’intervalle et, cependant, de même nature que ces orbites ; il pourra tantôt se resserrer et tantôt s’étendre, de manière que l’espace compris entre les sphères soit toujours exactement occupé... C’est, d’ailleurs, l’opinion que Thébit a émise en son livre sur le mouvement des sphères 3 ».
i . Albkhti Magni De Cælo et Mundo liber secuiulus ; tract. Ill, cap. IX.
a. Albeuti Magni De Cælo et Mundo liber primus; tract. I, cap. XI.
3. Nous n’avons rien pu trouver qui justifiât cette allégation d’Albert le (irand ni dans le traité De imaginatione sphœrœ de Tbftbit ben Kourrah, ni dans aucun des traités du même auteur dont on connaît des traductions latines. Mais nous savons par le témoignage de Maimonide (Voir : Première partie, Ch . XI, §11, t. II, p. 1 19) que Thâbit avait, en effet, composé un ouvrage où se. trouvait sans doute cette assertion.
L ASTRONOJ11K DKS DOMINICAINS
Qu 0,1 aille pas objecter 1 à cette supposition que le corps dont elle imagine l’existence « n’a d’autre action que celle qui consiste a remplir le vide » entre les orbes excentriques.
« C’est par l’intermédiaire de ce corps3 qui remplit l’intervalle de leurs orbites que les planètes participent au mouvement de l’orbite supérieure... Lorsque les planètes se meuvent d’Oricnt en Occident, elles sont entraînées par le mouvement de ce corps intermédiaire aux orbites, car ce corps a même nature que la sphère des étoiles tîxcs, qui entoure les planètes d’Oricnt en Occident. D'autre part, un moteur particulier meut chaque planète et lui fait décrire son orbite en un certain temps. »
Ces considérations sur le tluide qui réside entre les orbes, est-ce bien à Thàbit ben lvourrah qu’ Albert les emprunte ? On ne les rencontre, nous l’avons dit, dans aucun des traités, composés Par ce savant et traduits en Latin, qui soient venus à notre connaissance. L’Evêque de Ratisbonne ne les aurait-il pas plutôt tirées du Liber de elernentis qu avec tous ses contemporains, il prenait pour œuvre d Aristote ? Voici, en effet, ce que nous lisons dans cet ouvrage apocryphe 3 :
« Puisque le feu a été engendré par lo mouvement, il est nécessaire que nous disions ceci : Entre l’orbe de la Lune et l’orbe de Mercure, il peut y avoir du feu ; du feu, aussi, entre l’orbe de Mercure et l’orbe de Vénus; du feu entre l’orbe de Mars et l’orbe de Jupiter; du feu entre l'orbe de Saturne et les étoiles fixes.
» De tous ces feux, le plus considérable est celui que no,us avons nommé orbe des étoiles fixes; l’orbe des étoiles fixes, en effet, est celui d’un grand nombre de corps, tandis que chacun des autres orbes correspond à un corps unique.
» 11 est donc nécessaire que l’espace compris entre l’orbe de Saturne et l’orbe des étoiles fixes soit d’un autre genre ( pluris f/encris) et soit un lieu plus chaud. Il apparaît donc maintenant, par ce que nous avons dit, qu’entre les orbes se trouve un espace rempli de feu. c’est-à-dire d’air. Cet espace se trouve entre chaque orbe et l’orbe semblable qui est au-dessous de lui, [et aussi entre chaque orbe] et celui qui est au-dessus de lui. Nous voyons la même chose lorsqu’une pierre est frottée par un briquet ; de la
i . Ai.berti Magxi De Cœlo et Mundo liber secundus ; tract. Il, caj>. Ml.
2. Alberti Magni De Cœlo et Mundo liber primus; tract. III, cap. V.
H. Cité d’après l’édition des Aristotelis Opéra qui porte ce coloplton : lnipra;ssuni (sic) est præsens opus Venetiis per Gregorium deGregoriisexpensis Iteuedicti Fontana; Anno saluti 1ère incarnationis dornini nostri MGCCCXCVI Die vero -XIII Julii. Fol. /)03 (marquée 365), r“.
l'astronomie LATINE Al! MOYEN AGE
pierre et du briquet, par leur mutuel frottement, du feu se trouve engendré. »
Le fluide compressible qu’Albert met entre les orbes ressemble grandement au feu aëriforme qu’y place le Liber de elementis ; Albert, qui a longuement commenté cet ouvrage, s’en est fort souvent inspiré ; nous en trouverons tout à l’heure une preuve nouvelle et plus décisive.
En dépit de la séduction qu’exerçait sur sa raison le système d’Alpétragius, par la simplicité qu’il lui prêtait ; en dépit de son admiration pour Aristote, dont il veut croire les principes conciliables avec les excentriques et les épicycles, Albert a pris une position très ferme dans la querelle qui divisait Mathématiciens et Physiciens ; fort du témoignage de l’observation, il a condamné les sphères homocentriques, il a pris parti pour l’Astronomie de Ptolémée ; c’est, à ce moment, l’attitude que devait prendre le véritable savant.
Quelles furent les idées d’Albert le Grand sur le mouvement lent de la sphère des étoiles fixes et sur les sphères, dénuées d’astre, qu’on peut imaginer au-dessus de celle-là, il nous faudra de multiples lectures pour le savoir.
Ces idées ne s’expriment pas partout avec netteté. Parfois, d’un ouvrage à un autre, voire d’un chapitre à un autre, elles paraissent contradictoires. Il ne semble pas, d’ailleurs, que leur progrès en clarté suive toujours l’ordre du temps. Nos citations d’Albert le Grand nous feront connaître de mieux en mieux sa pensée ; mais elles ne se rangeront pas selon la succession chronologique de ses écrits.
Les théologiens comme Guillaume d’Auvergne, certains astronomes, comme Michel Scot et Campanus, voulaient qu’il y eût, aux confins du Monde, un ciel immobile qu’ils nommaient, en général, l’Empyrée et, parfois, le ciel aqueux.
Albert le Grand, commentant le second livre des Sentences , examine1 l’hypothèse de l’existence d’un ciel aqueux. Mais il n’en fait aucunement un dixième ciel immobile. Autorisé par un passage de Saint Jean Damascène, il affirme que ce ciel aqueux n’a pas été connu des seuls théologiens, mais encore des physiciens ; dès lors, il n’hésite pas à l’identifier avec le neuvième orbe auquel
i. Sôriptum secundum Alberti Magni super secundo Sententiarum . Dist. XIV : De opéré secundæ diei quo factum est firmamentum. Art. II : Quæritur secunaum quam proprietatem sunt aquæ super cælum vel firmamentum.
L ASTRO.NOMÎE DES l)OMlMlCAlNS
les astronomes attribuent le mouvement diurne, tandis que le huitième orbe porte les étoiles et leur imprime le mouvement d où résulte la précession des équinoxes.
Pour établir la nécessité d’un neuvième ciel non étoilé et mobile, Albert emprunte l’autorité et les raisôns d’Alpétragius : Le double mouvement des étoiles fixes requiert un double moteur.
A cette occasion, Albert nous met au courant de ses connaissances touchant le mouvement lent des étoiles fixes.
Il sait que, pour Ptolémée, ce mouvement se réduit à une rotation uniforme de 1“ par siècle autour des pôles de l’écliptique ; il attribue aussi cette doctrine à Aristote, parce qu’il la lit dans le livre De causis proprietatum elementorum , où elle est, en effet exposée.
Il sait qu Albatégni attribue aux étoiles fixes une rotation semblable, mais plus rapide.
U formule enfin le principe du mouvement d 'accès et de recès imaginé par Thâbit ben Kourrah.
Suivant l’exemple de Thâbit, d’Al Zarkali, des Tables de Tolède, il regarde 1 hypothèse du premier de ces astronomes comme exclusive de l’hypothèse de Ptolémée ou d’Albatégni ; il ne songe nullement, comme le font à la même époque les astronomes d’Alphonse X, a recevoir à la fois ces deux suppositions et à les composer entre elles.
Si les astronomes diflèrent au sujet de la loi du mouvement lent des étoiles fixes, ils s accordent donc tons à admettre la coexistence d’un tel mouvement et du mouvement diurne; d’où la nécessité d’un neuvième ciel homogène et transparent, producteur du mouvement diurne, au-dessus du huitième ciel étoilé, producteur du mouvement lent. En invoquant le commentaire d’un certain Ai colas sur 1 Almageste de Ptolémée, Albert s’efforce de prouver que tel fut bien l’avis du grand astronome alexandrin. « Ptolémée, dit-il, dans la première distinction de l 'Almageste, parle de deux cieux; à l’un, il rapporte le mouvement diurne; à l’autre le mouvement suivant l’écliptique ; et, selon le commentaire de Nicolas sur ce passage, il n’entend pas, [par ce dernier ciel], le cercle du Zodiaque, mais le huitième ciel ; et par le premier, il entend la neuvième sphère ».
Ce passage de Y Almageste, nous avons vu 1 comment Masciallah en avait donné une interprétation très certainement contraire à
i. Voir: Première partie, ch. XII, § IV, t. II, pp. 2o5-2o6.
DÜHEM. — T. III.
l’asthonomik latine au MOYEN ACE
l’intention de Ptolémée ; tandis que 1 orbe des étoiles fixes communique à tout F Univers le mouvement diurne, un ciel sans astre, placé au-dessous de cet orbe, présiderait à tous les mouvements des astres errants qui sc font, d Occident en Orient, dans le plan de l’écliptique.
Inspiré par la lecture de Masciallah, dont il corrobore bien à tort l’autorité par celle de Ptolémée. Albert le Grand admet l'existence de dix cieux mobiles, dont deux sont dénués d asti es.
Le ciel suprême, le dixième, est un ciel sans astre qui communique à tout l’Univers le mouvement diurne; le huitième ciel porte les étoiles fixes, et est animé du mouvement très lent qui déplace les points équinoxiaux; entre ceux-là, le neuvième ciel, qui ne contient aucune étoile, communique le mouvement d Occident en Orient à l'orbe des étoiles fixes et aux sept cieux des astres errants ; sous l’influence de ce neuvième ciel, ces huit orbes marchent tous d’Occidcnt en Orient avec la même vitesse ; mais leurs vitesses angulaires se trouvent être inversement proportionnelles à leurs rayons.
Voici le passage où Albert expose clairement cette doctrine :
« Si nous voulions suivre l’avis de Ptolémée, de Nicolas en son commentaire sur l’ Alnificjcstc , et de Mcsschalach, il nous faudrait, outre le ciel Empyrée que les philosophes n’ont pas connu, admettre dix cieux. Le premier tourne sur les pôles de l’équateur et communique le mouvement diurne à toutes les étoiles. Le second est un ciel sans étoile qui tourne sur les pôles d’un cercle incliné, savoir de l’écliptique, et qui communique à toute étoile un mouvement d’Occident en Orient ; ce mouvement dépend de la grandeur du cercle de l’étoile ; en effet, selon les philosophes et, aussi, selon Tliébith, la Lune, Saturne, une étoile fixe se meuvent avec une égale vitesse ; si la Lune parcourt son cercle en vingt-huit jours, Saturne en trente-six ans et une étoile fixe en trente-six mille ans, cela a lieu parce que c’est suivant ce rapport que la grandeur du cercle parcouru par un de ces astres surpasse la grandeur du cercle parcouru par l’autre ; mais les espaces qu’ils parcourent pendant la durée d’un même jour naturel sont égaux entre eux. Le troisième est l’orbe des étoiles fixes qui résident toutes en une même surface... »
Quel est ce Nicolas dont Albert invoque ici l’autorité, et dont nous l’entendons citer le commentaire sur YAlmageste ?
i. Alberti Magm Op . lauil., Dist. XV, art. III : Ouid hic (licitur firniamentum.
l’astronomie des dominicains
Il existe un commentaire, une ’Eipriyyja-t,.; sur le troisième livre <le la Syntaxe, dont 1 auteur est Nicolas Cabasilas. Le texte grec (le ce commentaire a été publié à Bille, en 1538, avec la Syntaxe et le commentaire de Théon d’Alexandrie’. La traduction latine n en a jamais été imprimée ; elle est conservée, avec la traduction du commentaire de Théon, par certains manuscrits *. Mais Nicolas Cabasilas était évêque de Thessalonique au milieu du xivc siècle 1 2 3 ; son commentaire n’est donc pas celui qu’a lu Albert le Grand.
D autre part, Nicolas de Damas, dit Nicolas le Péripatéticien, mort vers le temps de la naissance de N. S. J. C., n’a pu commenter la Syntaxe.
Nous nous souvenons, a ce propos, de certains commentaires aux livres d Aristote, que Michel Scot donnait comme composés par Nicolas de Damas et traduits par lui-même, mais dont Albert le Grand 1 accusait, lui Scot, d’être L’auteur4. Michel Scot, faussaire impudent et ignorant de toute chronologie, n’aurait-il pas aussi composé des commentaires sur Y Almageste, et ne les aurait-il pas mis sur le compte de Nicolas le Péripatéticien? N’aurait-il pas réussi, cette fois, à tromper la clairvoyance d’Albert? Faute de documents précis et propres à nous tirer d’embarras, cette hypothèse nous paraît, du moins, plausible.
Dans ses écrits autres que le commentaire aux Sentences, Albert admet encore l'existence de dix orbes mobiles dont deux, dénués d’astres, se trouvent au-dessus de l'orbe des étoiles fixes. Mais il n’attribue plus au neuvième ciel le rôle que Y Écrit sur les Sentences lui donnait selon l’enseignement de Masciallah. Si deux sphères invisibles se trouvent au-dessus de la sphère des étoiles tixes, c'est que cette dernière se meut de trois mouvements distincts, du mouvement diurne et de deux mouvements lents.
Suivons, dans les divers traités d’Albert le Grand, l’exposé de cette doctrine.
Dans son commentaire à l’ouvrage apocryphe d’Aristote, De causis proprietâtam elemcnlorum, Albert revient 5 sur les divers
1. < Ilaudii Ptolkmæi rnagnœ constructionis /i/>. XIII. T a bonis alexandrin! in eosdem commentai \ lib. XI. (jr(Cce(ex liclit Simon Grynæus). Basileæ, apud Jo, Walderurn, 1 538.