VINCENT DE BEAUVAIS
Vers l’an 12o0, le Dominicain Vincent le Bourguignon, cvêquc de Beauvais, publiait une vaste encyclopédie1 qui prétendait refléter fidèlement la Physique, le Dogme, la Morale et l’Histoire. Et en effet, si l'on ne peut demander d’idées neuves et de théories originales à cette imposante compilation, du moins y trouvet-on l’exposé à peu près complet de ce qu’on savait au milieu du xme siècle ; Vincent de Beauvais cite, à chaque instant, les docteurs qui l’ont précédé ; de leurs œuvres, il donne des extraits qui, d’ailleurs, ne sont pas toujours fort exacts. De tous ces maîtres, le plus souvent cité est, sans contredit, Albert le Grand.
C’est d’Albert que Vincent de Beauvais semble s'inspirer lorsqu'il parle de la théorie des sphères homocentriques ; cependant, le nom à! Avenalpetras qu'il donne à Al Bitrogi semble indiquer qu’il avait directement consulté la traduction de Michel Scot.
L’influence de Michel Scot lui-même se reflète, d’ailleurs, dans le passage que nous allons analyser 2.
Au delà du neuvième ciel, Vincent place un dixième ciel aqueux; il veut que l’eau qui forme le ciel soit, comme l’eau sublunaire, pesante et douée d’un mouvement naturel de haut en bas. A cette opinion, il prévoit une objection : cette eau supérieure n’a aucun mouvement, car le neuvième ciel lui-même est immobile ; en effet Avenalpetras dit que le neuvième ciel est homogène et uniformément lumineux ; il n’a donc ni droite ni gauche et ne peut tourner. Fort justement, Vincent de Beauvais réplique qu’ Avenalpetras, dans son Astrologie , attribue au neuvième ciel un mouvement de rotation uniforme ; il ajoute non moins exactement que les Anciens, au dire d’Avenalpetras, n’avaient pas connaissance de ce ciel.
Vincent de Beauvais met sur le compte d’Albert le Grand l’objection qu’il réfute ; dans les écrits de ce dernier, nous n’avons
1 . Vincentu Burgondi, ex online Prædicatorum, episcopi Bellovacensis, Speculum quadruplex, naturale, doctrinale, morale, historiale.
2. Vincentu episcopi Bellovacensis Spéculum naturale; lih III, çap.
L ASTRONOMIE DES DOMINICAINS
rien trouvé qui justifiât cette attribution, bien au contraire. En revanche, nous avons vu Michel Scot prouver l’existence d’un dixième ciel immobile par la raison même que rapporte Vincent le Bourguignon ; les références de celui-ci, on le voit, sont parfois sujettes à caution.
Vincent examine plus loin 1 « s’il y a quelque espace entre les sphères des diverses planètes ». Selon xVvcnalpetras, ces sphères se touchent ; Averroès émet la même affirmation ; et, en effet, si les orbites des planètes étaient inégalement éloignées les unes des autres, il faudrait qu'il y eût entre elles le vide ou un corps fluide ; ces deux auteurs nient donc la possibilité des excentriques et des épicycles ; « tous deux expliquent les inégalités du cours des planètes par la diversité des pôles et des cercles sur lesquels s’effectuent leur révolution ».
« Mais certains disent' qu’entre les sphères des planètes, il y a un corps fluide de même nature que ces sphères... » Les Mathématiciens, les Eigyptiens, les Chaldécns et quelques Arabes pensent que les régions supérieures sont remplies d’une substance ignée ; il n’y a plus aucun inconvénient à supposer que ce fluide soit divisé par le mouvement des excentriques et des épicycles». De fait, Vincent de Beauvais n’hésite pas à traiter2 de la rétrogradation des planètes en fidèle disciple de Ptolémée.
L’influence d’Albert le Grand est bien reconnaissable dans le passage que nous venons de citer ; elle l’est encore dans ceux que nous allons analyser.
Vincent de Beauvais énumère 3 quatre raisons qui sont, dit-il, d’Avenalpetras, et qui rendent nécessaires l’existence d’un qeuvième ciel ; parmi ces raisons, il indique la suivante : « Il est des sphères qui reçoivent leur perfection par deux mouvements ; telles sont les huit sphères inférieures. Il faut donc qu’il y ait une sphère qui reçoive cette perfection par un seul mouvement ; elle sera moins noble que la sphère supérieure, mais plus noble que les huit sphères inférieures ». L’auteur du Miroir de la nature nous indique qu’il emprunte à Albert le Grand cet argument d’Al Bitrogi; en fait, cette raison n’est nullement de l’Astronome arabe, mais elle joue un rôle essentiel dans les théories de l'Evêque de Ratisbonne.
Il apparaît de là que Vincent le Bourguignon ne connaissait guère le système astronomique du disciple d’Ibn Tofaïl que par
i. Vincent de Beauvais, Op . luutl., lib. III, cap. CIV.
a. Vincent de Beauvais, Op. lauit., lib. XV, cap. XXVIII.