ASTltONOMIK J)KS DOMINICAINS
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« Au sujet du premier problème, dit-il, deux questions se posent :
» Premièrement, les planètes se meuvent-elles d'un mouvement propre ?
» Il semble que non ; il est impossible, en effet, qu’un seul et même corps, qui demeure toujours en semblable état, se meuve de mouvements divers; mais les astres errants, entraînés par le firmament, se meuvent déjà d'Oricnt en Occident ; il est donc impossible qu’ils se meuvent, en même temps, de mouvement propre, en sens contraire, c’est-à-dire d Occident en Orient.
» En outre, si l’astre errant se meut de mouvement propre, il faut que le lieu. que le corps de cette planète va venir occuper soit un lieu plein; sinon, il faudrait accorder l’existence du vide.
Si ce lieu est plein, ou bien le corps qui le remplit cède sa place a 1 astre, ou bien non. S’il cède sa place, il y a scission au sein du corps céleste. S il ne la cède pas, il y aura deux corps en un même lieu. Ces deux conclusions sont, l'une et l’autre, absurdes.
>> A l’encontre de ce qui vient d’être exposé, va ce que l’auteur [Joannes de Sacro-Boscô] dit dans le texte.
» A côté de cette question s’en pose une autre : Est-ce que toutes les planètes se meuvent de mouvement uniforme ?
» Nous répondrons à la première question qu’il y a deux opinions au sujet du mouvement des planètes. La première est celle de Ptolémée et de tous les astronomes. La seconde est celle d’Aristote et de tous les physiciens.
» Ptolémée et tous les mathématiciens admettent, d’une manière générale, que chaque astre errant se meut de deux mouvements. Le premier est un mouvement propre, qu’il a par lui-même, et qui s’accomplit d’Occident en Orient ; ainsi en serait-il d’une fourmi qui, sur une roue, marcherait en sens contraire du mouvement de la roue ; ce mouvement est dit mouvement oblique. Le second est un mouvement par accident, que le firmament produit par entrainement; il est dirigé d’Orient en Occident et se nomme mouve¬
ment droit.
» Aristote, au contraire, et tous les physiciens supposent que chaque planète ne se meut que d’un seul mouvement, .qui est un mouvement par accident, du à l’entrainement du firmament ; ainsi se meut le clou fiché dans une roue. Si l’on observe, en ce mouvement, des stations, des rétrogradations et autres choses de ce genre, cela est du, selon ces physiciens, à la diversité des cercles et des mouvements ; il arrive, en effet, que tel cercle se meut plus vite que tel autre, que tantôt il le précède et tantôt le suit. »
l’astronomie LATINE A II MOYEN AOË
C’est évidemment au système d’Al Bitrogi, et non pas au système du Stagirite, que s'applique cette trop courte description de « l’opinion admise par Aristote et par tous les physiciens. »
« Mais, poursuit notre auteur, on a reconnu à l’aide des instruments qu’une même planète se trouve tantôt plus bas et tantôt plus haut, ce qui ne dépend pas du mouvement diurne qui est toujours uniforme. La thèse des mathématiciens est donc regardée comme plus exacte ; elle est plus communément soutenue, et par les meilleurs f Ideo positio mathematicorum verior reputatur et communius a melioribus tenetur.) »
Bernard n’hésite plus, dès lors, à suivre Ptolémée et les mathématiciens dans les explications qu’ils donnent des diverses inégalités des mouvements planétaires.
La discussion des divers systèmes astronomiques n’est menée par Bernard de Trille ni avec force détails ni avec grande profondeur ; elle ne laisse cependant pas d’être instructive.
Elle nous montre, d’abord, qu'au temps où Bernard écrivait, le système des sphères homocentriques ne trouvait plus guère de partisans ; le système de Ptolémée était communément admis, et les meilleurs s’y étaient ralliés.
Ce qui avait ôté toute confiance au système des physiciens, c’est la certitude, acquise par l’observation, qu’une même planète ne demeure pas toujours à la même distance de la Terre. A l’encontre de ce fait, dûment constaté, tous les arguments du Péripatétisme n'avaient pu tenir.
A la constitution que le Péripatétisme attribuait aux sphères célestes, quelle constitution convenait-il de substituer? A ce sujet, les avis n’étaient point, semble-t-il, fermement arrêtés. L hvpothèse de sphères déférentes solides, excentriques au Monde, séparées les unes des autres par un milieu fluide, est celle qui parait avoir le pins vivement, alors, séduit les esprits. Des agencements d’orbes solides imaginés par Ptolémée, dans ses Hypothèses des astres errants, repris par ibn al Haitham dans son Résumé d'astronomie -, la connaissance n’était pas, croyons-nous, fort répandue ; en tous cas, ces mécanismes n’avaient pas encore la vogue dont ils allaient, bientôt, devenir l’objet.
Bernard de Trille est disciple d’Albert le Grand ; il se montre disciple fidèle, et particulièrement bien inspiré, dans ce qu’il dit du mouvement des étoiles fixes. ,
Après quelques hésitations, dont nous avons retracé les phases, Albert le Grand était arrivé à formuler nettement les hypothèses qu’il proposait pour rendre compte de ce mouvement.
L ASTRONOMIE DES DOMINICAINS
Au-dessus de la sphère des étoiles fixes, il mettait deux sphères sans astre, la neuvième et la dixième. La huitième sphère avait pour mouvement propre, à son gré, le mouvement d’accès et de recès. Le mouvement propre de la neuvième sphère était une rotation, continuellement dirigée d’Occident en Orient, autour des pôles de l’écliptique. Enfin la dixième sphère était le premier mobile, animé du mouvement diurne. Les mouvements de ces deux dernières sphères se transmettaient, d’ailleurs, à la huitième sphère et se composaient avec le mouvement propre de celle-ci.
Cette hypothèse est identique à celle que les auteurs de la version latine des Tables Alphonsines admettaient vers le même temps.
C’est en faveur de cette hypothèse que Bernard de Ti'ille va se prononcer nettement, et à plusieurs reprises ; il aura soin, d’ailleurs, d'en attribuer la paternité à Albert le Grand.
Nous avons dit qu’en sa première leçon sur la Sphère, il examinait successivement trois sujets : Le nombre des cieux, leur mouvement, enfin leur genre et leur nature. Le premier sujet donnait lieu à six questions dont la première était ainsi libellée 1 :
« En quel nombre les sphères sont-elles ? Il semble qu’il y en ait seulement huit, car, en plusieurs endroits, le Philosophe donne à la sphère des étoiles fixes le nom de sphère ultime. 11 semble même qu’il y en ait seulement sept, car Rhaban Maur n’en admet pas davantage.
» A l’encontre de ces opinions s’oppose ce qui est dit dans le texte. »
A cette question, voici comment répond notre auteur :
« Il y a, à ce sujet, des opinions multiples.
» Certains n’ont admis qu’un ciel unique ; ils ont assuré qu’un seul corps continu s’étendait depuis la surface convexe du ciel ultime jusqu’à la surface concave de l’orbe de la Lune. Il est vrai que dans l’Ecriture Sainte, on rencontre, à plusieurs reprises, l’expression cæli cælorum ; mais, selon Saint Jean Chrysostome, qui semble avoir adopté l’opinion dont nous parlons, cette manière de parler tient à une particularité de la langue hébraïque, en laquelle le mot ciel ne se peut ordinairement exprimer qu'au pluriel ; de même, en Latin, trouve-t-on plusieurs noms qui manquent de singulier.
» Mais cette opinion ne se peut soutenir. Sur un même centre, et par l’effet d’un même moteur, un corps continu unique ne peut
i . Ms . cit . , fol . 69, coll . a, b, c, d .
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
se mouvoir à la fois en des sens contraires. Or, nous voyons les sphères inférieures se mouvoir en sens contraire du mouvement diurne, qui est le mouvement de la sphère ultime. On ne saurait donc éviter qu’il n’y ait, dans la masse du cinquième corps, distinction entre les sphères diverses, comme il y a distinction entre les éléments au sein de la masse élémentaire. Quant à Saint Jean Chrysostome, il considère le ciel au point de vue de la nature commune qui convient, à la fois, à toutes les sphères.
» D'autres alors, dont le dernier a été Moïse [Maimonide] l’Lgyptien, ont dit qu’il y avait autant de sphères que d’étoiles ; de même qu’une sphère correspond à chaque planète, ainsi en estil pour chaque étoile fixe.
» Mais il ne parait pas que cette thèse puisse, elle non plus, se soutenir. Les étoiles qui paraissent fixées à une même surface concave doivent, semble-t-il, se trouver au sein d’une même sphère, car une même surface ne peut appartenir à plusieurs corps. Or, les étoiles fixes se trouvent toutes en une même surface ; il faut donc qu’elles soient toutes en une même sphère. D’ailleurs, si les diverses étoiles étaient en des sphères différentes, elles ne conserveraient pas des configurations et des aspects immuables ; elles feraient comme les planètes qui ne demeurent pas toujours dans la même situation les unes par rapport aux autres ; or cela est évidemment faux
» D’autres personnes ont admis seulement huit sphères; elles ont dit que le firmament était la dernière ; les sens, en effet, ne perçoivent rien au delà de la sphère des étoiles fixes. Cette thèse fut celle de tous les philosophes de l'Antiquité jusqu’au temps de Ptolémée.
» Mais cette thèse ne se peut soutenir. Bien qu’au delà de la huitième sphère, aucune autre sphère ne se laisse percevoir, elle se laisse, cependant, saisir parle raisonnement, à partir des effets que le sens perçoit.
» D’un seul moteur simple, en tant que tel, ne peut résulter qu’un seul mouvement ; on en déduit, par réduction à l’absurde, que si un mobile n’est pas mû seulement d’un mouvement unique et simple, il n’est pas le premier mobile mû par le premier moteur. Or, dans la sphère des étoiles fixes, les savants ont reconnu trois mouvements différents. Le premier est le mouvement diurne qui se fait d Orient en Occident autour des pôles du Monde et s’achève en vingt-quatre heures. Le second est le mouvement que les étoiles fixes font d’Occident en Orient, c’est à-dire en sens contraire du précédent ; il parcourt un degré en cent ans et est com-