Vide supra, pp
3. Rogeki Bacon O pus rnajus, Pars quarla liujus persuasion is, distinctio quarla, cap. IV ; éd . Jebb, p. 83 ; éd. Bridges, vol. I, pp 186-137. — Cf. Opus tertium . cap. XXXVII; édit. Brewer, pp 119-120.
4. Rogeri Bacon Opus majus, édit. Jebb, p. 1 85 ; éd. Bridges, vol. I, !>• 294-
DUHEM. — T. III
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
L’opinion de Pline et d’Avicenne, qui placent des régions tempérées au sud de l’équinoxe, plait fort à Roger Bacon, et il parait vivement préoccupé des objections que les astronomes élèvent à l’encontre de cette opinion, au nom du système de Ptolémée ; il revient encore 1 à l’examen de ces objections :
« Si le Soleil a un excentrique, il y aura, sur la Terre, du moins quant à la disposition du Ciel, des lieux qui seront inhabitables, par excès de chaleur, lorsque le Soleil se trouvera aux signes du Sagittaire et du Capricorne ; alors, en effet, le Soleil se trouve plus voisin de la Terre, ses trajectoires diurnes successives se confondent sensiblement les unes avec les autres, et les rayons solaires tombent à angle droit. Il y aura aussi des lieux qui seront inhabitables, par excès de froid, lorsque le Soleil se trouvera aux signes des Gémeaux et du Cancer, car le Soleil est alors éloigné et ses rayons tombent très obliquement. Toutefois, en ces premières régions môme, il peut se trouver des pays habitables au moment ou le Soleil est au périgée, grâce à certaines dispositions accidentelles de ces pays, telles que de hautes montagnes mettant obstacle à la chaleur du Soleil ou d’autres raisons analogues ; en particulier, les lieux souterrains pourront être habitables. D autre part, dans les secondes régions, il peut se trouver certains pays qui soient plats du côté du Soleil, tandis qu’il se trouve derrière eux des montagnes très lisses et figurées comme des miroirs ardents ; malgré le froid, ces pays-là pourront être habitables alors que le Soleil est à l’apogée...
» Si nous attribuons au Soleil non pas un excentrique, mais un déférent concentrique avec un épicycle — Ptolémée dit, dans Y Almageste, que cela est possible — il devient facile d expliquer que l’hémisphère austral soit habitable ; dans ce cas, en eflet, le Soleil ne s’approche pas assez de la Terre pour brûler tout ce qui se trouve sous le tropique austral, et il ne s’en éloigne pas assez pour la rendre inhabitable par excès de froid.
» Si nous n’admettons ni excentrique ni épicycle, ainsi que le proposent les physiciens (naturelles), l’habitabilité des régions australes ne présente plus aucun inconvénient. »
, Nous voyons Roger Bacon hésiter, dans ce passage, non seulement entre les diverses hypothèses proposées par Y Almageste, mais encore entre le système de Ptolémée çt le système des sphères homocentriques.
i . Rogeri Bacon Opus tnnjus, édit. Jebb, pp. 192-193 ; éd. Bridges, vol. I, pp. 3o6-3o7.
l’astronomie DES FRANCISCAINS
Ailleurs \ nous le voyons reprendre l’objection de Robert Grosse-Teste contre le mouvement de précession des équinoxes admis par Hipparque et Ptolémée : « L 'aux du Soleil se déplacerait d’un mouvement semblable à celui des planètes, à savoir selon 1 ordre des signes du Zodiaque, et en sens contraire du mouvement diurne. Mais cela ne peut être, car les régions habitables, au-dessus desquelles se trouve Y aux (apogée), deviendraient inhabitables dans la suite des temps, alors que l’opposé de Vaux viendrait se placer au-dessus d’elles ; et au contraire, les contrées inhabitables deviendraient habitables ; cela est absurde. Il faut donc admettre que 1 aux se meut, il est vrai, par suite du mouvement du ciel des étoiles fixes, mais que ce mouvement n’est point celui qui vient d’être imaginé. Ce mouvement est celui qu’ont admis les Indiens et Thébit ; il consiste en un mouvement alternatif de descente et d’ascension des pèles du ciel des étoiles fixes, ou bien encore en deux petits mouvements circulaires que la tête du Bélier et la tête de la Balance du ciel des étoiles effectuent respectivement autour de la tête fixe du Bélier et de la tête fixe de la Balance, qui sont deux points du neuvième ciel. Par ce même mouv ement-, les têtes du Cancer et du Capricorne se meuvent alternativement en avant et en arrière, vers l’Orient, puis vers l’Occident, sur la circonférence de l’écliptique immobile. C’est ce qu on voit dans le système imaginé par Thébit ; celui-ci, suivant les avis des Indiens, a complété, en cette partie, l’œuvre de Ptolémée. Tel est donc le mouvement que Thébit attribue à la huitième sphère. Azarchel, dans ses canons et dans ses tables, partage son avis, et aussi Albumasar, dans son livre Des grandes conjonctions ; tous les astronomes, aujourd’hui, en usent de même. Mais, de la sorte, ils attribuent à 1 aux solaire un mouvement qui est alternativement direct et rétrograde ; il ne dépasse pas le signe des Gémeaux, en sorte qu il ne fait pas le tour de la Terre et que l’opposé de Y aux ne se trouve jamais au-dessus des régions actuellement habitables. »
i. Rogeri Bacon Opus rnujus, éd. Jebb, j». i 20 • cd. Bridges, vol. 1. |>. uj2.
LASTRONOMlË LAÏlNÉ Att MOYÉ.N AGÊ
L’Opus minus de roger bacon
Au cours de YOpus majus , la pensée de Bacon nous est apparue singulièrement flottante ; ballotée entre les deux doctrines incompatibles qui se partagent, à ce moment, les préférences des astronomes et des physiciens, elle se laisse porter tantôt vers l’une et tantôt vers l’autre ; parfois même, par un étrange éclectisme, elle semble les accueillir toutes deux à la fois, en dépit des contradictions qui les opposent l’une à l’autre.
Si YOpus majus témoigne de l’hésitation où Bacon se trouvait entre le système de Ptolémée et le système d’Al Bitrogi, il ne nous montre aucune discussion systématique par laquelle le savant Franciscain ait tenté de faire un choix raisonné.
A peine Bacon avait-il envoyé YOpus majus à Clément IV qu’il reprenait la plume pour rédiger une seconde lettre, également adressée au pape, qui complétât la première ; cette seconde lettre fut YOpus minus.
L'Opus minus est, aujourd’hui, presque entièrement perdu ; on n’en possède d’une manière certaine qu’un fragment peu étendu qui a été publié, en 1859, par J. S. Brewer 1 ; et ce fragment ne contient rien qui concerne les théories astronomiques.
Cependant, YOpus minus contenait des développements étendus sur l’Astronomie et, aussi, sur l’Astrologie ; c’est Bacon luimême qui nous l’apprend dans un écrit composé ultérieurement, YOpus tertium ; résumant, dans cet ouvrage, le contenu de YOpus minus , il dit : 2
« En énumérant, [dans YOpus minus ], les diverses parties de YOpus majus , j’ai inséré, dans la partie mathématique, beaucoup de choses touchant la connaissance des corps célestes ; elles y sont considérées soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports avec les choses inférieures qui sont engendrées par leurs vertus, selon les diverses régions et, en une même région, dans des temps dif-
1. Fr. Rogeri Bacon Opéra <[uœdam hactenus inedita. Vol. I contained : Opus tertium. II. Opus minus. III. Compendium philosophiœ. Editai by J. S. Brewer, London, i85g.
2. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 10.264, fol. 221, v°. — Un fragment inédit de l’Opus tertium de Roger Bacon, précédé d’une étude sur ce fragment, par Pierre Duhem. Ad Claras Aquas (Quaracchi), 1909; p. 180.
L ASTRONOMIE DES FRANCISCAINS
férents ; c est un de mes écrits les plus importants ( et hoc est union de majoribus quæ scripsi ) ».
Il serait bien intéressant, pour notre objet, de connaitre ce traité De cælestibus qui se trouvait inséré dans YOpus minus et, en particulier, ce que Bacon y pouvait dire des systèmes astronomiques. Or, nous croyons avoir retrouvé le fragment de ce traité où les théories d’Alpétragius et de Ptolémée étaient comparées 1 une à 1 autre ; nous allons dire comment.
A titre de couronnement de ses travaux, Bacon avait écrit, ou commencé d écrire, un vaste ouvrage où il se proposait d’exposer les principes généraux de la Physique ; Communia naturalium est le titre que le savant Franciscain donnait à cet ouvrage. Divers manuscrits nous ont conservé un fragment très étendu de ce traité de Physique 1 ; peut-être même nous en gardent-ils tout ce que Bacon en avait rédige.
Pour composer cet ample exposé de la Physique, Bacon se servait, cela va de soi, de ses écrits antérieurs ; il en reprenait les diverses parties qu'il modifiait, résumait ou étendait jusqu’à ce qu elles lui parussent aptes à prendre place en l’ouvrage qu’il avait conçu.
C’est ainsi qu’en l’appareil du premier livre des Communia naluraliurn , nous reconnaissons maint fragment, plus ou moins retaillé de YOpus majus. Les matériaux fournis par YOpus tertium ont été, plus immédiatement encore, employés à la construction du nouvel édifice ; parfois, ils portent encore la marque de leur première origine en des phrases telles que celles-ci : « In hoc Opéré tertio ». Avant que ne fût connue la partie de YOpus tertium à laquelle ces fragments ont été empruntés, ces indices si nets avaient pu induire en erreur un érudit comme Emile Charles, et lui faire prendre les Communia naturalium pour un débris de YOpus tertium.
Ce procédé de composition des Communia naturalium , qui en fait une sorte de mosaïque de chapitres empruntés plus ou moins textuellement aux anciens écrits de Bacon, est particulièrement net en la partie qui termine l’ouvrage ou, pour parler plus exactement, qui termine ce que le manuscrit de la Bibliothèque Mazarine conserve de cet ouvrage ; nous voulons parler de la cinquième partie du second livre.
i. Entre autres le ms. 3.576 de la Bibliothèque Mazarine, qui est celui que nous avons consulté. — Depuis ce moment, les Communia naturalium ont été publiés par M. Robert Steele. La partie de cette publication qui nous intéresse ici est la suivante : Opéra hactenus ineili/a Rogkri Baconi. Fasc. IV. Liber secundus communium naturalium Fratris Rooeri. De crient ibus. Partes quinque edidit Robert Steele. Oxonii, MCMXIII.
LASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE
Au début du premier chapitre de cette cinquième partie, l’auteur nous annonce 1 qu’il va traiter « de la grandeur, de la hauteur et de l’épaisseur des corps célestes (de magnitudine et altiludine et spissiludine cælesdum). Naturellement, il consacre son premier chapitre à exposer, d’après Al Fergani, ce qu on sait de la grandeur de la Terre. Or ce premier chapitre commence par un extrait, textuellement reproduit, de YOpus majus, et continue par une paraphrase, un peu plus détaillée que l’original, de ce même traité.
Bacon nous annonçait, au début de ce premier chapitre, qu il se proposait d’étudier la grandeur, la hauteur et l'épaisseur des corps célestes ; visiblement, son intention était d’exposer la théorie qu il a donnée dans V O pus majus d’après le traité d Al Fergani. Mais cette théorie repose sur l’emploi du système des excentriques et des épicvcles tel qu’il est développé dans Y Almageste. Il est donc naturel qu’avant d’aborder la mesure des dimensions des diverses sphères célestes, Bacon présente les principes de la doctrine de Ptolémée et examine la valeur des raisons qu’on peut invoquer pour ou contre ces principes. C’est, en effet, l’objet des chapitres II à XVI de la cinquième partie du De cælestibus.
Ces quinze chapitres exposent le débat pendant entre le système de Ptolémée et le système d’Al Bitrogi sous la forme la plus complète, la plus détaillée, la mieux renseignée qu’aucun docteur scolastique lui ait jamais donnée. Or cette discussion, que nous résumerons au prochain paragraphe, est textuellement extraite del’Op//A' tertium.
La cinquième partie de la dissertion De cælestibus, qui forme le livre II des Communia naturalium , nous a donc présenté, en premier lieu, un chapitre où la mesure de la Terre était traitée d’après YOpus majus, puis quinze chapitres, textuellement tirés de YOpus tertium, où lé système de Ptolémée était exposé et discuté ; si Bacon était fidèle au plan qu’il a tracé en commençant cette dissertation, il devrait aborder maintenant la détermination des grandeurs des orbes célestes.
A la place où nous nous attendions à rencontrer cette détermination, nous trouvons trois chapitres qui terminent le texte manuscrit conservé à la Bibliothèque Mazarine. Ces trois chapitres font double emploi avec les quinze chapitres qui les précèdent, et cela de la manière la plus flagrante. Ils contiennent, en effet, une exposition du système de Ptolémée, une comparaison de ce sys-
i. Bibliothèque Maznrine, ms. 3. 676, fol. 120, coll. a et b. — Éd. Steele,
l’astronomie des franciscains
tème avec le système d'Al Bitrogi, un résumé de la théorie du mouvement de la huitième sphère proposée par Thàbit ben Kourrah, toutes choses dont Bacon avait traité dans YOpus tertium, toutes choses auxquelles il avait consacré les quinze chapitres déjà reproduits par les Communia natnra/ium.
Si, d’ailleurs, ces sujets déjà examinés aux chapitres II à XVI sont repris par les chapitres XVII, XVIII et XIX, ce n’est pas que Bacon ait voulu compléter par ceux-ci ce qu’il avait déjà dit en ceux-là. Sans doute, le chapitre XIX donne, du système de la trépidation, une analyse plus circonstanciée que celle du chapitre VI ; mais le résumé du système de Ptolémée, que fournit le chapitre XVII, est notablement moins complet que l’exposition du même système donnée aux chapitres ü à V.
C’en serait assez déjà pour nous autoriser à croire que les trois derniers chapitres du texte manuscrit de la Bibliothèque Mazarine n’ont pas été rédigés par Bacon pour être mis à la place où ils se trouvent. Une autre circonstance accroît encore notre confiance en cette opinion. Au chapitre XVII, l’auteur s’excuse 1 de ne pas reproduire la théorie d’Alpétragius ; il renvoie le lecteur à l’étude de l’ouvrage de cet astronome : « Objecta igitur per radices Averrois et Alpetragii solci debent, et lectorem præsentium ad sentencias eorum transmit to, et præcipue ad librum Alpetragii, pr opter copiam sermonis quem ego hic non possem brevitale c/ita lunccompetit explicare. Quod si hic fieret , opôrteret librum ejus hicinseri, guod non decet ». Or la dissertation qui a passé de YOpus tertium aux Communia naturalium renferme un exposé assez détaillé de la doctrine d’Al Bitrogi ; cet exposé remplitles chapitres VII, VIII, IX et X de la cinquième partie du De cielestibus ; à lire le texte conservé par la Bibliothèque Mazarine, on croirait que l’auteur avait oublié ces quatre chapitres alors qu’il rédigeait le chapitre XVII.
Il est visible donc que les trois derniers chapitres des Communia naturalium, tels que nous les présente le Codex Mazarineus, n’ont pas été rédigéspar Bacon pour être insérés dans l’ouvrage où nous les rencontrons.
Qu’ils soient, d’ailleurs, de Bacon, nous ne saurions le mettre en doute; nous y trouvons, delà manière la plus nette, les caractères, si aisément reconnaissables, du style de cet auteur. Nous sommes donc amenés à conclure que ces trois chapitres sont un débris de quelque ouvrage composé par Bacon avant les Communia natu-
i. Bibliothèque Mazarine, ms. n° 8.576, fol. i3o, col. a. — Ed. Steele, p. 445.
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
ralium, et que la similitude des sujets traités a pressé l’auteur ou le copiste d’accoler ce fragment à la dissertation extraite de YOpus tertium.
Ce fragment nous semble, d’ailleurs, plus ancien que la belle dissertation de Y O pus tertium, dont il parait être jcomme un premier essai, encore incomplet. Dès lors, il semble assez naturel de croire qu’il provient du traité De cælestibus que Bacon, nous en avons l’assurance, avait inséré dans YOpus minus \
Le XVIIe chapitre de la cinquième partie du traité De cælestibus que renferment les Communia naturalium est, nous l’avons dit, le premier chapitre du fragment que nous nous proposons d’étudier ; il commence en ces termes : *
« Bien qu’il se présente ici une autre difficulté [et licet ista habeant dif ficultalem aliam ), ceux qui visent à détruire les épicvcles et les excentriques disent qu’il vaut mieux sauver l’ordre de la Nature et contredire au jugement des sens, qui se trouve souvent en défaut, surtout par l’effet de la grande distance ; il vaut mieux, disent-ils, faire défaut dans la solution de quelque sophisme difficile que de faire sciemment des suppositions contraires à la Nature. Car Aristote dit que les sages sont parfois en défaut lorqu’il leur faut résoudre certaines subtilités de Physique. Aussi Averroès, commentant le XIe livre delà Métaphysique , dit-il que l’Astronomie véritable se fonde sur des principes vrais qui détruisent les épicycles et les excentriques ; et toutefois, il confesse qu’il ne pourrait développer cette Astronomie ; mais il en touche les racines, afin de donner aux gens studieux qui viendront après lui occasion de poursuivre cette recherche.
» En outre, tous, les mathématiciens aussi bien que les physiciens, reconnaissent qu’il y a deux manières de sauver les apparences ; l’une emploie les excentriques et les épicycles ; l’autre, un orbe unique qui se meut sur plusieurs sortes de pôles, deux, trois ou davantage, de telle façon que les mouvements des orbes ne soient pas des mouvements simples, mais des mouvements composés.
j. M. A. G. Little pense que ce fragment n’appartenait pas à YOpus minus, mais qu’il est un premier essai de rédaction de la discussion dont nous trouverons, en YOpus tertium , la forme définitive. Cette hypothèse, aussi plausible que celle que nous avons émise, a, avec celle-ci, une conséquence commune ; elle place la rédaction de ce fragment entre celle de YOpus rnajus et celle de YOpus tertium (Biutish Society of Fhanciscan Stüdies Vol. IV. Part of //te Opus Tertium of Borner Bacon including a Fragment nom Printed for the First Time. Edited bu A. G. Little. Aberdeen : The University Press. 1912. Introduction, p. XXII). Cette conséquence est tout ce qui nous importe ici.
2. Ms. cit., fol. i3o, coll. a et b. Éd. Steele, pp. 443-444-
l/ASTRON€tttlE DES FRANCISCAINS
» G est ce qu’enseigne Averroès, à propos du XIe livre de la Métaphysique ; il prétend que, par ce moyen, il est possible de sauver les apparences ; car il dit qu’il est possible de sauver l’apparence la plus difficile à expliquer, savoir les variations du diamètre apparent de la Lune et des autres planètes vues de la Terre.
» Alpétragius, suivant Averroès, et peut être encouragé par les racines qu’Averroès avait plantées, les a développées et leur a fait produire des rameaux, des fleurs et de beaux fruits.
» Si donc les physiciens mathématiciens, suivant les voies de la Nature, s’efforcent de sauver les apparences tout aussi bien que les mathématiciens purs, ignorants de la Physique, et si, en même temps, ils sauvent constamment l’ordre et les principes de la Physique, tandis que les mathématiciens purs détruisent cet ordre et ces principes, il vaut mieux, semble-t-il, faire les mêmes suppositions que les physiciens, dussions-nous nous trouver en défaut lorsqu’il s’agit de résoudre certains sophismes auxquels le sens nous conduit bien plutôt que la raison ».
Bacon nous montre alors comment les mathématiciens, en imaginant des excentriques et des épicycles, contredisent aux principes de la Physique :
Le mouvement de la substance céleste n’est plus un mouvement circulaire pur ; il est mêlé de mouvement rectiligne vers le haut ou vers le bas.
Toute circulation de la substance céleste requérant une Terre fixe en son centre, il faudrait qu’il existât autant de Terres qu’il existe d’orbes excentriques.
Pour que les orbes pussent se mouvoir dans le ciel, il faudrait qu’il y eût production d’espaces vides, ou compénétration de corps célestes les uns par les autres, ou condensation et dilatation de la substance céleste.
Toutes ces raisons montrent que les suppositions des mathématiciens contredisent aux principes de la Physique péripatéticienne.
« La position des physiciens, poursuit Bacon *, est plus difficile ; elle a été négligée jusqu'au temps d’Averroès et d’Alpétragius ; aussi n’est-elle pas encore suffisamment aplanie ; il n’y a encore ni instruments ni canons ni tables construits en vue de contrôler la thèse des- physiciens ; et il n’est pas étonnant [qu’ils ne soient pas encore parvenus à sauver toutes les apparences], alors qu’un des astronomes, Albatégni, à cause de la contradiction évidente
i. Ms. cil., fol. i3o, coll. c et d. — Éd. Steele, p. 445.
L'ASTRONOMIE latinf, ai; moyen AGE
qui règne entre les dires des divers philosophes, dit qu’il existe peut être quelque mouvement céleste qui, jusqu’ici, leur est demeuré caché à tous.
» Il reste donc à résoudre les diverses objections, au moyen des principes posés par Averroès et par Alpétragius ; je renvoie le lecteur du présent écrit aux avis de ces auteurs et, particulièrement, au livre d’ Alpétragius ; la brièveté qui convient ici ne me permet pas d'expliquer l’avis d’Alpétragius ; il y faudrait un trop copieux discours ; le faire, ce serait insérer ici le livre entier de cet auteur, ce qui ne convient pas.
» Mais il est une chose qu’il faut avoir soin de bien connaître ; sans doute, les mathématiciens purs, d’une part, et, d'autre part, les mathématiciens qui savent la Physique, emploient des procédés différents en vue de sauver ce qui apparaît dans les corps célestes ; toutefois, bien que par des voies diverses, ils tendent tous à un même but, qui est de connaître les positions des planètes et des étoiles par rapport au Zodiaque ; ainsi, bien qu’ils soient en désaccord au sujet du chemin qu’il faut suivre, ils se proposent cependant, par ce chemin, de parvenir à la même lin et au même terme. »
Le premier chapitre du fragment que nous étudions nous a fait connaître l'opinion des physiciens mathématiciens, c’est-à-dire d’Averroès et d’Alpétragius ; l’opinion des mathématiciens purs, c’est-à-dire de Ptolémée et de ses disciples, fait l’objèt du chapitre suivant, qui est le XVIIIe de cette partie des Communia natir ralium.
Nous n’analyserons pas ici l’exposé succinct du système de Ptolémée que Bacon nous donne, et nous nous bornerons à reproduire le passage suivant : 1
Les mathématiciens purs « n’ont cure de la contradiction qui existe entre le mouvement qu’ils supposent et la Nature. Ils n’ont pas l'intention de prétendre que les principes de la Physique soient faux ; mais comme ils ne savent faire concorder avec ces principes les apparences qui se manifestent au ciel, ils laissent de côté les vérités de la Physique ; non pas en vue de soutenir le contraire, mais simplement parce qu’ils ne comprennent pas comment ils pourraient sauvegarder l’ordre et les principes de la Physique et, en même temps, les phénomènes qui apparaissent dans les corps célestes.
» Gomme, d’ailleurs, on a fabriqué des instruments, construit
i Ms. cit., fol. i3o, col. d, et fol. 1 3 1 , col. a. — Éd. Steele, p. 4 46.
^ASTRONOMIE DES FRANCISCAINS
des canons, composé des tables pour vérifier si les apparences célestes sont conformes à l’opinion de Ptolémée ; comme divers astronomes, tels qu Albatégni,Thébith et Arzachel, ont ajouté aux observations de Ptolémée des observations nouvelles, en vue de déterminer le mouvement du ciel des étoiles fixes et des auges des planètes; comme ils ont exposé la théorie de Ptolémée et complété ce qui y taisait défaut, je veux, en un bref discours, résumer la position de Ptolémée et donner une succinte exposition de ce que les autres y ont ajouté. »
Aucune conclusion ne termine l’exposition que nous venons de résumer; et, semble-t-il, il est juste qu’il en soit ainsi ; l’auteur veut laisser son lecteur en suspens comme il y demeure luimême.
D’une part, Bacon est physicien ; comme tel, il admet que l'Astronomie doit reposer sur les principes de la saine Physique, et, pour lui comme pour Averroès, la saine Physique, c’est la Physique d’Aristote ; il n’est donc pas possible de donner son adhésion aux hypothèses des mathématiciens purs qui, comme Ptolémée, ignorent la Physique, car ces hypothèses contredisent aux principes de la Physique ; il ne faut pas hésiter à recevoir les fondements essentiels des doctrines d’Averroès et d’Al Bitrogi, et cela en dépit des contradictions qu'opposent les phénomènes à ces doctrines ; il vaut mieux se fier à la raison des philosophes qu’au témoignage des sens, qui peut nous tromper ; qui sait, d’ailleurs, si la découverte de quelque mouvement céleste, inconnu jusqu’ici, ne viendra pas faire évanouir toutes ces difficultés?
Mais, d’autre part, Bacon est astronome et astrologue ; il a souci des observations qui se font à l’aide des instruments ; il lui faut donc des canons et des tables qui lui permettent de calculer d’avance la position des divers astres à un instant donné. Or, l’Astronomie d'Al Bitrogi n’a pas été réduite, jusqu'ici, en canons et en tables ; seul le système de Ptolémée a été conduit jusqu’à ce degré de perfection où il est possible de prévoir les observations et de constater si elles sont conformes aux prévisions. Bacon usera donc du système de Ptolémée, mais sans croire à l’exactitude des hypothèses qui le portent ; il en usera provisoirement, en attendant le jour où, à l’aide des principes d’Al Bitrogi, on aura construit des canons et des tables adaptés aux observations.
Bacon a promis d’exposer ce que les successeurs de Ptolémée ont ajouté à l’œuvre de cet astronome ; c’est ce qu'il fait au XIA0 chapitre de la cinquième partie du livre De arlestibns , qui est le dernier du texte manuscrit conservé à la Bibliothèque Maza-
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
rine. En elfet, après avoir rappelé les hésitations d’Al Rattani touchant l’évaluation de la précession des équinoxes proposée par Ptolémée, ce chapitre, expose la théorie de l’accès et du recès telle qu’elle est présentée dans le traité De motu oclax'se sphteræ attribué à Thâbit ben Kourrah.
De Thâbit, Bacon fait 1 2 un chrétien : « Thebith vero maximus C/iristianorum astronomus ». C’est la seule remarque qu'il y ait lieu de faire ici au sujet du résumé précis, mais dénué d’originalité, qu’il donne du De motu octavæ sphsrrœ.
l’Opus tertium de roger bacon.
INTRODUCTION, DANS L’ASTRONOMIE DES CHRÉTIENS, DES ORRES SOLIDES DE PTOLÉMÉE ET D’iBN AL HAITAM
Un texte manuscrit, copié à Naples en 147G par Arnaud de Bruxelles, et conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale a, est intitulé de la manière suivante :
Ter tins liber Alpetragii, In quo tractat de perspectiva ; De comparatione scienliæ ad sapientiam ; De motibns corporum celeslium seciindum Ptolomeum ; De opinione Alpetragii contra opinionem Ptolomei et aliorum ; De scientia experimentorum naturaliwn ; De scientia morali ; De articvlis fidei ; De Alkimia.
Ce texte ne reproduit nullement un écrit d’Alpétragius, mais bien un fragment important de YOpus tertium de Roger Bacon ; caché par cette sorte de pseudonyme qui, assurément, n’avait pas été voulu de l’auteur, il est demeuré longtemps inaperçu ; il est aujourd’hui publié3.
Dans cette partie de YOpxts tertium , Bacon reprend, plus complètement qu'il ne l’avait fait jusqu’alors, plus complètement qu’aucun philosophe ne l’avait fait avant lui, la comparaison des deux systèmes de Ptolémée et d’Al Bitrogi ; la discussion très soignée à laquelle il y soumet ces deux systèmes lui dut, à juste titre, sembler particulièrement satisfaisante, car il l’a textuelle-