DES ÉCRITS GRECS OU LATINS QUE CONNAISSAIT JEAN SCOT ÉRIGÈNE
Ce fut un événement d’une extrême importance en l’bistoire de la pensée chrétienne d’Occident, lorsqu’en 827, l’Empereur de Constantinople, Michel le Bègue, envoya à Louis le Débonnaire les écrits dont on confondait l'auteur avec Denys l’Aréopagite, disciple immédiat de Saint Paul ; dans ces écrits, le sentiment le plus affiné et le plus précis de l’orthodoxie catholique s’unissait à la plus élevée des philosophies platoniciennes ; aussi l’œuvre du Pseudo-Aréopagite allait-elle exercer, sur la Théologie des Latins, une influence comparable à celle qui émanait des traités de Saint Augustin.
Pour que l’influence de ces livres, écrits en langue grecque, pût se répandre, pleine et libre, dans la Chrétienté d’Occident, il fallait qu’ils fussent traduits en latin : Charles le Chauve le comprit ; il confia la traduction des œuvres de Denys l’Aréopagite à son philosophe habituel1. De ce philosophe, le génie nous est révélé par les écrits qu’il a composés ; mais de sa vie, nous ne
i. Louis le Débonnaire, suivant l’opinion qui identifiait Saint Denys l’Aréopagite avec Saint Denys, évêque de Paris, fit déposer les ouvrages envoyés par Miche! le Bègue à l’abbaye de Saint-Denis. Il demanda à Hilduin d’écrire une vie du patron de cette illustre abbaye, vie,qui fut intitulée Areopagitica. 11 paraît certain qu’Hilduiu avait, avant Scot Erigène, traduit les œuvres du Pseudo-Aréopagite ; mais cette traduction n’eut aucune vogue; nulle part, on ne la trouve citée.
LE SYSTÈME Ii’hÉRACLIDE AU MOYEN AGE
savons guère que ce que son nom nous révèle ; sa race était de FHibernie, de l’ile d’Erin que nous nommons Irlande ; il était venu de Scotie. c’est-à-dire d’Irlande ou d’Ecosse, en France ; c’est pourquoi il était nommé Jean Scot Erigène
Jean Scot traduisit donc les divers traités du Pseudo-Aréopagite et de leur commentateur Maximus ; à. son tour, il les commenta ; mais il ne s’en tint pas à ces travaux; il produisit des œuvres où s’affirmait sa propre pensée ; parmi ces œuvres, il en est une qui les domine toutes, non seulement par l’étendue, mais aussi et surtout par l’originalité de la doctrine ; c’est celle à laquelle l’auteur a donné ce titre : « Ilepl d>ÿo-£(oç [Aep'.ajjLoû, id est de divisione No.turæ iibri quinque ».
Pour exposer, dans toute son ampleur, son système théologique et cosmologique, Jean Scot a suivi l’exemple que lui traçaient les Pères de l’Eglise dont les ouvrages lui étaient extrêmement familiers ; il a commenté l’œuvre des six jours de la Création, telle que la raconte le premier chapitre de la Genèse , mais quelle audace en la pensée néo-platonicienne qui inspire tout ce commentaire, et quelle liberté dans l’interprétation des textes de l’écriture !
Cette audace et cette liberté extrêmes ne sont pas, d’ailleurs, sans péril pour le Philosophe de Charles le Chauve ; afin de se garder de l’hérésie, il n’a pas la sûre perception du dogme catholique qui avait si bien servi le Pseudo-Aréopagite ; aussi lui arrive-t-il souvent de s’égarer hors de l’orthodoxie ; le Néo-platonisme de son flepi <f>j<T£coç pepury-oü aboutit, dit-on2, au Panthéisme, et son traité De Eucharistia fut, au dire de Vincent de Beauvais, censuré au concile de Verceil.
Mais ce n’est point des théories métaphysiques et théologiques de Scot Érigène que nous avons affaire en ce moment ; ce qu il a enseigné touchant les astres et les éléments doit seul nous occuper ; plus tard, il nous sera donné de revenir sur certains points de sa philosophie.
L’enseignement de Scot sur ces questions de Physique porte la
i. Les manuscrits portent plus souvent Scotus Eriugena que Scotus Eriuena. Thomas Gale en avait conclu que Jean Scot n’était point originaire d’Irlande, mais de la ville d’Kriuven, dans le cercle d’Ergène, en Angleterre. On ne s’expliquerait plus alors comment certains textes remplacent Erigena par Hibernicus . Il semble prouvé aujourd’hui qu’ Eriugena est une corruption par transposition de lerugena l'Iêpovyîv/j ;), originaire du Pays des saints; Evin siguiHe, en effet, Vite des suints.
■i. Saint-Renc Taillandier a chaudement et, selon nous, victorieusement défendu Scot Érigène contre l’accusation de panthéisme (Saint-René Taillandier, S»ot. Érigène et la philosophie scholastique, Strasbourg et Paris, i843, pp. 197-199, 212-216, 286-24 * ) •
l’asthonomie latine AÜ MOYEN AGE
marque des sources auxquelles il a puisé et dont beaucoup n'étaient pas connues de ses prédécesseurs immédiats.
Si Denys l’Aréopagite et son commentateur Maximus sont les principaux inspirateurs théologiques de Scot ürigène, celui-ci ne dédaigne pas les autres Pères de l’Eglise ; en particulier, il tient grand compte de ce qu’ils ont dit sur le Ciel et les éléments. Il cite très fréquemment les Homélies sur /’ Hexaemeron de Saint Basile ; il cite également les écrits de Saint Grégoire de Nysse, qu’il croit être le même que Saint Grégoire de Nazianze1.
Gomme le vénérable Bède, Jean Scot connaît et cite Y Histoire naturelle de Pline l’Ancien2 3 ; mais il connaît et cite également8 la Géographie de Ptolémée que ses prédécesseurs semblent avoir ignorée. Aux renseignements extraits de Pline et de Ptolémée, il joint ceux que lui fournit Martianus Capella4, Ce dernier auteur, nouvellement révélé, sans doute, aux Chrétiens d'Occident, semble avoir particulièrement intéressé Scot Erigène, qui en a commenté certains écrits ; ce commentaire a été partiellement publié par B. Hauréau5.
La Géographie de Ptolémée, le Satyricon de Martianus Capella ne sont pas les seuls écrits anciens dont la mention apparaisse, pour la première fois, dans le Ilepi 4>ij<re<u; 7tspwpi,bù.
Les Catégories d’Aristote sont souvent invoquées 6 en l’ouvrage du Philosophe de Charles le Chauve, Celui, cependant, n’a peutêtre pas une connaissance directe du traité composé par le Stagirite ; peut-être ne le connaît-il que par l’intermédiaire du Commentaire faussement attribué à Saint Augustin, commentaire qu’il cite explicitement7.
Enfin, Scot invoque d’une manière très fréquente les doctrines du Timée de Platon ; mais ce célèbre dialogue, il ne le lit, nous en aurons la preuve, que par l’intermédiaire de la traduction et du commentaire dont Chalcidius est l’auteur.
Le Philosophe de Charles le Chauve connaît donc plusieurs écrits grecs ou latins dont Isidore de Séville ni Bède n’avaient le
i. Joannis Scoti De divisione naturœ liber tertius, 38 [Joannis Scoti Opéra accurante Migne (Patrologiœ latinœ t. CXXU) col. 735].
а. Jean Scot, Op . laud., lib. III, 33 et 37 ; éd. cit,, col. 719 et col. 735.