‹ Le système du mondeChapitre 18 sur 243 · Pétri Abælar™ Op. laud., De opéré · texte numérisé non relu

Pétri Abælar™ Op. laud., De opéré

secondai diei ; éd . cit., coll. 7^ 1 -744 •

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

« On se demande comment l'air et le feu ont la force de soutenir la substance de l’eau, qui est plus pesante. Mais ces eaux peuvent être si rares et subtiles, et si grande peut être la masse d’air et de feu qui se trouve au-dessous d’elles, que cette masse les puisse soutenir ; les morceaux de bois et certaines pierres, bien qu ils soient de nature terrestre et plus dense que 1 eau, ne sont-ils pas portés par l'eau? »

Abailard a, de la théorie des corps flottants, une bien fausse idée ; il croit qu’une grande masse d’eau peut porter un petit corps, même s'il est plus dense que l’eau. Excusons son erreur. Ne semble-t-il pas qu elle ait l’expérience pour elle? Ne peut-on faire flotter une aiguille sur un verre d’eau?

L air, d’ailleurs, porte les eaux qu’ont données les exhalaisons de la terre et qui sont réduites en vapeur, avant qu elles se réunissent en gouttes de pluie. « Si ces eaux supérieures sont plus rares encore et moins corpulentes que 1 eau réduite en vapeur, pourquoi l’air et le feu sous-jacents ne pourraient-ils, à eux deux, les soutenir pendant toute l’éternité, puisque l’air tout seul suffit bien à soutenir pendant une heure la vapeur qui est plus dense ?...

» Ne sait-on pas, d’ailleurs, que l’air enfermé dans une vessie suspend et soutient la peau de la vessie dont il est entouré, .bien qu’il soit beaucoup plus léger que cette peau?... La masse totale de l'air et du feu. la sphère qui se trouve enfermée dans cette couche d’eau plus dense ne saurait donc être, par sa légèreté, empêchée de la supporter et soutenir.

» Cette eau ambiante presse, de toutes parts, l'air et le feu ; partant, elle ne pourrait tomber d’aucune façon, à moins que le feu ou l’air ne lui cédât place...

» Mais, d’autre part, l'air et le feu se trouvent comprimés de tout côté par les eaux qui les entourent, en sorte qu’ils ne puissent, par hasard, s'échapper, de tout côté, en effet, ils ont de l’eau au-dessus d’eux, car, en toute sphère, ce sont les parties extérieures qui sont les parties supérieures. Or, pour que les eaux extérieures puissent comprimer ces corps, il faut qu’elles gardent quelque pesanteur ; et il faut que cette pcsanteür soit modérée, afin que ces corps puissent soutenir les eaux...

» Certaines personnes, d’ailleurs, ont prétendu que ces eaux supérieures avaient été consolidées par la congélation et qu elles ont été durcies sous forme de cristal. S’il en est ainsi, plus elles sont solides, mieux elles retiennent l’air et le feu pour les empêcher de s’échapper, et plus fortement l’air et le feu les soutien-

l'initiation des barbares

nent-ils. Mieux encore ; peut- être n’ont-elles plus besoin d’être soutenues par ces corps, puisqu’elles ne sont plus fluides, mais solidifiées et transformées en cristal...

» Certains prétendent qu elles ont été mises en réserve en vue de l’inondation du déluge ; d’autres affirment à plus juste titre qu’elles ont été suspendues pour tempérer le feu des astres... Pour quel usage, donc, ces eaux ont-elles été suspendues ? Il est, je pense, très difficile de discourir à ce sujet, car les Saints n’ont point donné d'avis certain qui le définisse. Voici, cependant, l’opinion qui nous parait la plus vraisemblable : Ces eaux sont destinées surtout à tempérer le feu supérieur, de crainte que cette ardeur d’en haut n’attire à elle les nuages ou les eaux d’en bas. Ainsi les chirurgiens, lorsqu’ils veulent faire une saignée à l’aide de ventouses, mettent le feu à l’étoupe que contient la ventouse, afin que la chaleur du feu attire le liquide sanguin. »

Cette longue discussion, que nous avons fort abrégée, touchant les eaux supra-célestes, nous fait espérer de rencontrer, dans le commentaire de l’œuvre du quatrième jour1, une étude détaillée sur le mouvement des luminaires et des étoiles. Nous serons déçus.

« On dit que les planètes sont portées en sens contraire du firmament. Sont-elles animées, comme il a semblé aux philosophes ? Certains esprits président-ils à ces corps et leur communiquent-ils le mouvement en question ? Est-ce simplement par la volonté et l’ordre de Dieu que, d’une manière immuable, les planètes suivent ce cours ? Ce n’est pas une petite question. »

Abailard ne trouve rien, dans sa foi, qui s’oppose à l’opinion des philosophes.

« Si donc, conformément à ce qu’il a semblé aux philosophes, à ce que les Saints ne prétendent assurément pas repousser, certains esprits président à ces corps sidéraux et ont puissance de les mouvoir et agiter, il est facile de résoudre la question qui a été proposée au sujet du mouvement des planètes. Si c’est d ailleurs qu’elles tiennent un mouvement ordonné et immuable, il suffit de l’attribuer à la volonté divine. »

De celui qui, à son fils, avait donné le nom d Astralabe, nous eussions attendu une curiosité plus vive des mouvements célestes.

Les Quatuor libri Sentenliarum de Pierre Lombard ne vont pas davantage à nous instruire des choses le 1 Astronomie ; s ils en parlent sommairement, c’est, comme la Suuuna Sentenliarum , à

i. Pétri Abæi.arm 0[t . tour/.. De quarto die; <*(J. cit., cnil, 7 5 2-7 5 3,

l’astronomie LATINE AU MOYEN A6E

l’occasion de la création des anges1 et de celle du firmament*.

En dépit de l’admiration qu’il a pour Saint Jean Damaseène, Pierre Lombard n’en invoque pas l’autorité dans ces questions qui touchent à la Cosmographie ; Saint Jérôme, Saint Augustin et, surtout, Bède le Vénérable sont les auteurs auxquels il se réfère.

Ce qu’il emprunte à ces auteurs, c’est, presque textuellement, ce que Hugues de Saint Victor leur avait emprunté.

Au-dessus de tous les autres cieux, se trouve l’Empyrée, ciel invisible qui ne doit pas son titre à l’ardeur du feu, mais à la splendeur de la lumière; là, les anges ont été créés.

Le firmament a, sans doute, été formé aux dépens des eaux ; il a pris la dureté et la transparence de la pierre qu’on nomme cristal. Au-dessus de ce firmament, se trouvent des eaux. Comment y sont-elles retenues ? Comment ne tombent-elles pas icibas ? Celui qui sait retenir les eaux en l’air gràee à la ténuité des vapeurs ne peut-il aussi les retenir au-dessus du firmament, non plus sous forme de vapeurs, mais sous forme de glace solide ? On peut d’ailleurs, si l’on préfère, souscrire à l’avis de Saint Augustin; selon cet avis, les eaux célestes sont retenues loin du centre du monde sous forme de vapeurs et de gouttelettes.

Nous retrouvons, dans ces pensées de Pierre Lombard, la trace bien manifeste de l’influence exercée par Isidore de Séville et par Bède le Vénérable ; d’ailleurs le Maître des Sentences se réfère à l’opinion que Bède a exprimée, au sujet de la création du firmament, dans son éorit : In principium Genesis nsque ad nativitatem Isaac et ejectionem Ismaëlis libros très ; et l’opinion que le Moine de Wearmouth a soutenue dans cet écrit n’est point différente de celle qu’il a professée dans son De natura rerum liber.

Le peu d’originalité des doctrines cosmographiques de Pierre Lombard, la très minime importance qu’elles ont dans l’œuvre de ce docteur, nous eussent permis de les passer sous silence. Mais les quatre livres des Sentences seront, au Moyen Age, le sujet d’innombrables commentaires ; et, bien souvent, dans la discussion des passages que nous venons de résumer, les maîtres de la Scolastique trouveront ou prendront occasion d’exposer leurs doctrines astronomiques.

Les Sentences de Pierre Lombard prolongent jusqu’à la seconde moitié du xne siècle la suite des ouvrages qui ont puisé la Science

1. Pétri Lombarde episcopx Parisiensis, Sententiarum liber secundus, dist. II : Ubi angeli mox creati fuerint; in empyreo scilicet, quod statim factum repletum est angelis.

2. Pétri Lombardi Op. laud., lib. II, dist. XIV : De opéré secundæ diei, qua factum est firmamentum.

l’initiation des barbares

profane aux sources où Bède s’était alimenté ; ces sources se réduisent, d’ailleurs, aux écrits des Pères de l’Église et de Saint Isidore de Séville, et à ÏHisiuire naturelle de Pline. Dès le ixe siècle,

Jean Scot Erigène connaissait d’autres fontaines, jaillies de la Sagesse antique ; avidement, il y étanchait la soif de connaître qui le brûlait.

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