ENSEIGNAIENT TOUCHANT LES MOUVEMENTS DE VÉNUS ET DE MERCURE
Jean Scot Erigène puisait certaines de ses connaissances astronomiques dans le Commentaire au Timée de Platon composé par Chalcidius et dans la compilation réunie par Martianus Capella. Or, dans l’un comme en l’autre de ces livres, il trouvait l’indication d’une très remarquable théorie des planètes ; il apprenait que certains astronomes anciens, devançant Copernic et Tycho Brahé, avaient eü l’idée de prendre le centre du Soleil pour centre des mouvements de Mercure et de Vénus.
Cette mêmé théorie, Un autre écrivain latin de la décadence, Macrobe, l'avait également adoptée. Il ne paraît pas que Scot Erigène ait subi l’influence de Macrobe, bien qu’on lui attribue des extraits de cet auteur ; mais peu après lui, le Commentaire sur le Songe de Scipion composé par cet auteur se répandra dans les écoles de la Chrétienté occidentale ; on le lira avec une extraordinaire ardeur.
Il nous a paru utile de réunir ici ce que Chalcidius, Macrobe et Martianus Capella ont enseigné touchant les mouvements des planètes Mercure et Vénus; nous verrons, en effet, combien cet enseignement a séduit Scot Erigène et ses successeurs.
L’idée de faire circuler Mercure et Vénus autour du Soleil a, sans doute, été suggérée aux Anciens par cette remarque que Mars, Jupiter et Saturne peuvent être observés à toute distance angulaire du Soleil, tandis que Mercure et Vénus s’en peuvent seulement écarter d’un certain nombre de degrés soit vers l’Orient, soit vers l’Occident1, que chacune de ces planètes oscille sans cesse entre deux limites équidistantes du Soleil.
Il semble que cette hypothèse ait été énoncée pour la première fois par Héraclide du Pont, dit aussi Héraclide le Platonicien. Cet écrivain fécond2 était assurément déjà né en 373 avant J.-C.,
i. La distance angulaire entre le Soleil et Mercure ne dépasse pas 290 ; Vénus ne s’écarte pas du Soleil de plus de 47°.
a. Trt. H. Martin, Mémoires sur l’histoire des hypothèses astronomiques chez les Grecs et les Romains , Première Partie t Hypothèses astronomiques des
l’astronomie latine au moyen aoe
J. -G., et sa vie se prolongea certainement au delà de l’an 330. Son rôle est fort grand dans l’histoire des hypothèses astronomiques; nous avons eu à l’apprécier lorsque nous avons traité des systèmes héliocentriques chez les Anciens1.
« A propos2 d’un passage du Timée de Platon sur les planètes de Vénus et de Mercure, Chalcidius3 expose comment Héraclide du Pont, s’écartant de la doctrine platonicienne, expliquait géométriquement les mouvements apparents de Vénus. Evidemment, bien que Chalcidius ne le dise pas, une construction géométrique semblable devait être appliquée par Héraclide à Mercure ; mais il suffisait à Chalcidius de citer Vénus comme exemple. Il est possible que cet écrivain latin ait pris lui-même ce passage dans l’ouvrage grec d’Héraclide Sur la Nature ou dans quelque autre de ses ouvrages, et qu’il l’ait traduit ou résumé. Mais il est possible aussi que Chalcidius, attentif à dissimuler ses fréquents plagiats, ait trouvé le résumé tout fait chez quelque auteur grec, et qu'il n’ait eu que la peine de le traduire. Quoi qu’il en soit, ce résumé clair et intelligent doit venir de bonne source, et il faut savoir gré à Chalcidius de nous avoir conservé un renseignement si précieux qui, autrement, serait perdu pour nous. »
Chalcidius suppose v que les divers astres errants décrivent des épicycles sur des déférents concentriques au Monde ; puis il ajoute : « Héraclide du Pont, en attribuant un cercle épicycle à Lucifer (\ énus) et un autre au Soleil, et en donnant à ces deux cercles épicycles un même centre, a démontré que Lucifer devait se trouver tantôt au-dessus du Soleil et tantôt au-dessous ». Le commentateur du Timée montre, en outre, que si l’on mène du centre de la Terre deux tangentes à l’épicycle de Vénus, l’angle de ces deux tangentes détermine l’amplitude de l’oscillation que cette planète semble effectuer de part et d’autre du Soleil.
Grecs avant l'époque Alexandrine. Ch. V, § 3 ( Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles lettres, t. XXX, 2e partie, 1881).
1. Voir : Première partie, Chapitre VII, § II, III et IV ; t. I, pp. 4o4-4i«-
2 Th. H. Martin, Üp. luud., eh. V, § 4-
3. Chalcidii Tunæus Platonis translatas, et in eumdem conmientarias ; ce. CVIII-CXI. — Cf. : TheOnis Smybnaei Platonici Liber de Astronomia cu/ri Seiieni fragmenta . Textuni primus edidit, latine vertit, descriptionibus geoinetricis, dissertatione et notis illustravit Th. II. Martin; accédant riunc primum édita Georgii Pachymeris e fibro astronorniro delecta fragmenta. Acoedit etiam Chalcidii locus ex Adrasto vel l’/ieone expressus . Parisiis, MDCCCXL1X. Appendix altéra, conlinens de Mercurii et Ve ne ri s motibus Chalcidii locum, qui ex Adrasti vel Theonis deperdito opéré aliquo expressus videtur ; pp. 417-425.
4 Voir le passage de Chalcidius dans l’ouvrage cité de Th. II. Martin ou bien encore au livre suivant : Chalcidii V. C. Commen/arius in Timœum Platonis, CIX, CX, CXI (Fragmenta philosophorum græcorum. CollegitF. A. C Mullachius, vol. II, pp. 206-207. Parisiis, Ambrosius Firmin-Didot, 1867).
LE SYSTÈME d’hÉRACLIDE AU MOYEN AGE
Comme le remarque fort justement Th. H. Martin, il serait invraisemblable qu’en attribuant à Vénus un tel mouvement, Héraclide n’eût point étendu une supposition semblable à Mercure. En tous cas, nous l’allons voir, les philosophes grecs ou latins qui ont adopté son hypothèse l’ont toujours entendue, à la fois, de Vénus et de Mercure.
Héraclide du Pont, ou quelqu’un des astronomes hellènes qui l’ont suivi, a-t il appliqué cette même hypothèse aux trois planètes supérieures, à Mars, à Jupiter et à Saturne ? A-t-il attribué à toutes les étoiles errantes un mouvement de révolution autour du Soleil, tandis qu'il laissait la Lune et le Soleil tourner autour de la Terre immobile ? A-t-il, en un mot, construit de toutes pièces le système qu’à la fin du xvie siècle, Tycho Brahé devait proposer? A cette question, Giovanni Schiaparelli a cru pouvoir répondre affirmativement1. Son opinion, suggérée par des conjectures d’une extrême ingéniosité, est loin d’être dénuée de vraisemblance. Toutefois, aucun texte ne lui confère la certitude. Si l’hypothèse d'IIéraclide s’est trouvée, dès l’Antiquité, généralisée au point d’engendrer le système tychonien, les Anciens ne nous en ont point laissé le témoignage formel, en sorte que cette théorie a bien pu être conçue, mais qu’elie n’a pu, assurément, exercer aucune influence sur la formation du système de Copernic ou du système de Tycho Brahé.
Il n’en est pas de même de cette théorie réduite aux seuls mouvements de Mercure et de Vénus. Restreinte à ces deux astres, elle n’a jamais été oubliée des astronomes grecs et romains, parmi lesquels elle semble avait recruté de nombreux adhérents.
Th. H. Martin pense que Chalcidius avait emprunté à quelque ouvrage perdu d’Adraste d’Aphrodisias ou de Théon de Smyrne le résumé qu’il nous a transmis de la doctrine d’Héraclide du Pont. Ce qui est certain, c’est que Théon de Smyrne, dans une partie de son Astronomie où il ne fait que résumer les enseignements d’Adraste, se montre 2 nettement favorable à cette doctrine :
« Quant au Soleil, à Vénus et à Mercure, dit-il, il est possible
1. Giovanni Schiapahelli Origine del Sistema planetario eliocenirico presso i Greci (Memorie del Instituto Lombardo di Scient e e Lettere, Classe di Scienze matemaliche e naturali, vol. XVIII, p. 61, 1898). — Voir : Première partie.