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Bède le Vénérable, toc. rit., col. 7G

LE SYSTÈME DHÉRACLIDE AU MOYEN ALE

Cependant, un examen, même superficiel, du De natura rerum liber et du De mundi cælestis terrestrisque constitutions liber suffit à reconnaître que ces deux œuvres ne sont pas sorties de la même main.

Tout d’abord, il serait assez surprenant qu’un même auteur eût écrit deux ouvrages où les mêmes matières fussent traitées, et dans les mêmes proportions ou peu s’en faut. Il serait encore plus surprenant que, sur certaines questions essentielles, ces deux écrits, issus d’une même pensée, donnassent des théories absolument disparates ; et c’est, nous le verrons, ce qui arrive ici au sujet des mouvements astronomiques.

Autre étrangeté. L’auteur du De mundi constitutions cite, à titre d'autorités, divers écrits de Bède : « Selon Bède au De temporibus l... Bède 2 dit qu’il y a quatre couleurs différentes en l’arc en ciel ».

Mais certaines remarques tranchent le débat sans laisser place à la moindre contestation.

Par deux fois, l’auteur du De mundi constitutione mentionne 3 une observation qu’il emprunte, dit-il, aux Gesta Caroli, et selon laquelle Mars serait demeuré invisible pendant toute une année.

Il écrit également 4 : « On sait par l’histoire de Charlemagne que Mercure est apparu pendant neuf jours sur le disque solaire sous forme d’une tache ».

En effet, diverses annales du règne de Charlemagne rapportent 5, à la date de 798, l’observation suivante :

« Cette annéc-là, l’astre qu’on nomme Mars ne put être aperçu dans aucune région du ciel depuis le mois de juillet de l’année précédente jusqu’au mois de juillet de ladite année ».

On lit de même, dans les Chroniques de Saint Denis pour l’année 808“ :

i. Bède le Vénérable, toc. ait., col. 883 : Climata.

a. Bedk le Vénérable, loc. cil., col. 888 : De iride.

3. Bède le Vénérable, loc. cil., col. 891 : De occultatione stellaruin ; col. 8<j3 : Quo tempore cursus perticiant planetæ.

^ 4. Bède le Vénérable, loc. cil., col. 889 : De ordine planetarum.

5. Annules Francorurn vulgo I‘etuviani dicti ; anno DCCXCV11I — Annules rerum francicarurn quœ a Pippino et Cnrolo Magno regibus gestœ sunt ab anno post Christum nutum DCCXLJ usque ud unnu/n ÜCCCXIV ; anuo DCCXCVIII — AdonisViennensis Archiepiscobi Chronicon inse.rtu Mundi ætate ; anno 798 — Annales Francorurn Metteuses, seu pot i us chronicon monasterii S. Arnulphi Meltensis ; auno DCCXCVIII (Recueil des Historiens des Gaules et de la France. Tome cinquième... par Dom Bouquet. Nouvelle édition, Paris, 1869; p. 23, p. 5i, p. 320 et p. 349).

G. Chroniques de Saint Denis (Recueil des Historiens des Gaules et de lu France, t. V. Nouvelle édition, Paris, 18C9 ; p. 254) — Cf. Annales Francorurn, vulgo Petaviani dicti ; anno DCCCVJ1I — Annales rerum francicarurn quœ a Pippino et Carolo Magno regibus gestœ sunt...; anno DCCCV111 — Annales

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

« L’estoille de Mercure fu veue emmi le cours du Soleil aussi comme une petite tasche noire en la seszième kal. d’avril [807], [qui] un poi devant ce [avoit] ot esté moiene ou centre de celles meismes estoille. Si fu veue en tele manière par VII jours, mais l’an ne pout apercevoir quant elle y entra, ne quant elle en issi, pour l’empeechement des nues. »

Giovanni Schiaparelli, qui a fait le premier cette remarque en a conclu naturellement que le De mundi constitutions liber ne pouvait être de Bède, qu’il avait été écrit au plus tôt au ixe siècle, qu’il était donc postérieur d’au moins un siècle au vénérable Moine de Wearmouth.

Cet écrit a très profondément subi, nous le verrons, l’influence de Macrobe, qui s’y trouve fort souvent cité ; cette considération nous conduit à penser que l’auteur vivait après Scot Erigène, qui 11e parait pas avoir connu la séduction qu’allait exercer la science de Macrobe ; il 11e nous semble, d’ailleurs, possible de préciser ni le temps ni aucune circonstance de la vie de cet auteur 2.

Nous avons dit qu’en deux chapitres différents du De mundi constitutions liber , on retrouvait la mention d’une observation faite sous Charlemagne ; selon cette observation, Mars serait demeuré invisible pendant toute une année. Nous avons là un exemple du désordre qui se montre en la composition de cette œuvre ; bon nombre de passages se trouvent reproduits, presque textuellement, en deux endroits du livre ; ainsi en est-il des principales théories astronomiques que l’auteur expose. En outre, les dernières pages du livre ne présentent aucun rapport avec ce qui les précède, au point qu’on les prendrait volontiers pour un fragment détaché de quelque autre ouvrage.

Le Livre de la constitution du Monde céleste et terrestre appartient, comme le De Universo de Rhaban Maur, à la tradition qu’a inaugurée le Dénatura rerum liber d’Isidore, qu’a continuée le De natura rerum liber de Bède ; nous verrons qu’il a beaucoup emprunté à ces deux livres Sur la nature des choses ; mais l’esprit qui a présidé à ces emprunts diffère extrêmement de celui qui a dirigé la rédaction du compilateur de Mayence.

Francorurn Metteuses... ; anno DCCCVI1I {Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. V ; nouvelle édition. Paria, 1869, p. a5, p. 56 et p. 353),

1. G. V. Schiaparelli, Le s/ere omocentriche di Eudosso, di Callippo e di Aristotele, IV (Me/norie del R. Instituto Lombardo di Scienze e Lettere. Classe di Scienze matematiche e naturali. Vol. XIÎI, p. 1 35 . Milano, 1877).

2. Un autre écrit, faussement attribué à Bèae comme celui-ci, parait être de Manégold [Dom G. Morin, Le Pseudo-Bède Sur les psaumes et l’Opus super psalterium de Manegold de Lautenbàch, Revue Bénédictine, XXVIIle année, 191 1, p. 33 1].

LE SYSTÈME 1) HÉHACL1DE AU MOYEN AGE

Rliabau Maur est un mystique ; le Pseudo-Bède est un rationaliste. De son traité, les interprétations symboliques et allégoriques ont été complètement chassées ; les citations de l’Écriture et des Pères ont entièrement disparu. Il semble que cet auteur ait conçu nettement l’idée, si familière a partir du xme siècle, d’une science naturelle exclusivement fondée sur les données de la raison et pleinement indépendante de la Révélation.

Cette pensée, si différente de celle qui inspirait Isidore de Séville et surtout Rhaban Maur, apparaît avec une netteté particulière là même où le Pseudo-Bède subit le plus visiblement l’influence de l'Evêque espagnol. Un exemple nous le montrera.

Après avoir admis qu un ciel aqueux se trouve au-dessus du firmament, Isidore, à la suite de Saint Ambroise, examine cette objection 1 : Comment ces eaux peuvent-elles demeurer au-dessus du firmament dont les divers orbes tournent avec une grande rapidité, alors que cette rotation même devrait avoir pour effet de les répandre ? A l'encontre de cette objection, l’auteur du De natura rentra liber ne trouve à invoquer qu’une intervention miraculeuse de la Toute-Puissance divine : « Celui qui, de rien, a pu créer toute chose, n’a-t-il pu fixer dans le Ciel la nature de ces eaux en lui conférant la solidité de la glace? »

Le Pseudo-Bède, lui aussi, pose l’objection2 qu’ont examinée successivement Ambroise et Isidore. Mais, pour réfuter cette objection, il propose 3 un certain nombre d’hypothèses qui, toutes, invoquent les lois habituelles de la Physique.

La première de ces hypothèses est bien digne de remarque ; elle est ainsi formulée : « Ces eaux tournent avec tant de vitesse qu’elles net tombent pas ; c’est ce que chacun peut expérimenter avec un vase plein ; plus est rapide le mouvement de révolution que la main imprime à ce vase, moins il laisse couler l’eau qu’il contient ». Aristote, lui aussi, cite 4 cette observation ; Empédocle l’invoquait, assure-t-il, lorsqu’il attribuait le repos de la Terre au mouvement du Ciel. Plutarque, de son côté, aurait pu inspirer le Pseudo-Bède ; selon lui 5, c’est le mouvement de révolution de la Lune qui supprime la gravité de cet astre et l’empêche de choir au centre du Monde. Mais il est fort douteux que le Pseudo-Bède ait pu connaître ces auteurs.

1. J9ID0KI Hispalensis Dénatura reram liber ;-c ap. XIV. De aquis quæ super cælos suât.

2. Bède le Vénérable, loc. cit., col. 8g3 : De frigore Saturni.

3. Bède le Vénérable, loc. cit., col. 8g3 : De supercælestibus aqüls.

4- Aristote, Îls/O OvpavoO ro B, «y (De Ccelo et Mundo, lib. Il, cap. XIII).

5. Plutarque, Ütpi roü ttpoaùitov rtp xôx),& j Otïtlbru, ï, (De facie

quæ agparet in orbe Lunœ, VI). — Voir : Première partie, Ch. XllI, g XII ; t. Ü,

l'astronomie LATINE AU MOYEN AGE

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Moins remarquables assurément que la première, les autres hypothèses proposées par le Pseudo-Bède sont cependant tirées de raisons purement naturelles : <* La seconde consiste à supposer que les eaux demeurent au-dessus du ciel sous forme de vapeurs semblables aux nuées que nous voyons pendre ici-bas. La troisième suppose que, par l’effet de l’éloignement du Soleil, qui est la source principale de chaleur, le ciel aqueux s’est congelé et est devenu cohérent ».

C’est seulement après avoir énuméré ces diverses explications naturelles que le Pseudo-Bède mentionne l’explication surnaturelle d’Isidore de Séville : « Enfin, dit-il, on peut résoudre la difficulté par la puissance divine ; les eaux sont retenues en leur lieu par la volonté de Dieu, à l’aide d’un procédé inconnu des hommes ».

L’auteur du De comtitntione mundi liber rapporte ici l’explication théologique d’Isidore sans lui donner la préférence sur les arguments purement physiques ; il semble même que son rationalisme s’accommode mieux de ces derniers. On éprouve souvent une impression du même genre lorsque cet auteur rapproche l’opinion des docteurs chrétiens de celle des philosophes païens, lorsqu’il écrit, par exemple, le passage suivant 1 : \ Au-dessus de ces eaux sont les cieux spirituels qui contiennent les vertus évangéliques ; selon d’autres, il n’y a rien que le vide ».

Ce n’est pas que le Pseudo-Bède soit le moins du monde incroyant ou hétéro\loxe. 11 se montre, au contraire, lorsque l’occasion lui en est offerte, adversaire décidé de l’hérésie. C’est ainsi

qu’il maintient très nettement 2 la doctrine enseignée dans l’Eglise au sujet de l’âme humaine à l’encontre des doctrines proposées par diverses autres philosophies.

Parmi les opinions erronées qu’il s'attache à réfuter se trouve celle qui, à partir du xme siècle, à la faveur de l’autorité d’Averroès, devait lutter continuellement, au sein des nations occiden taies, contre l’orthodoxie chrétienne. « Il est des philosophes, dit notre auteur 3, selon lesquels il existe une Ame du Monde unique, qui remplit toutes choses, pénètre tout, vivifie tout. » — « Certains, dit-il encore \ prétendent qu’il existe une seule âme, qu’ils nomment l’Ame du Monde ; c’est elle qui anime tout, qui infuse en chaque chose des puissances conformes à la capacité de cette chose. Aux astres, elle donne la raison ; aux hommes, seuls êtres,

t. Bède le Vénérable, loc. cil., col. 8y4 : De supercaîlestibus ayuis.

2. Lîèüe le Vénékaulë, loc. cit., coll. yo3-f)o4 : lie certa anima? origine.

3. IIède le Vénérable, lor. ci!., col. 8yo : (lur slellæ virleutur.

4- Bébé le Vénérable, loc. cil., coll. yo2-yo3 : De anima mundi.

LE SYSTÈME d’hÉRACLIDE AU MOYEN ARE

parmi les choses périssables, auxquels elle trouve une tête ronde et une face levée vers le haut, elle donne la raison comme elle l’a donnée aux corps célestes et, en outre, la sensualité ; toutefois ceux qui contemplent à l’excès les choses divines cessent d’éprouver aucune sensualité pour les choses animales. Aux autres animaux, l’Ame du Monde donne les deux facultés de sentir et de végéter ; aux arbres et aux herbes, elle donne seulement la végétation. De même qu’un visage unique peut se montrer dans plusieurs miroirs, que plusieurs visages peuvent se rétléter dans un seul miroir, de même une âme unique se trouve en toutes choses, et, partout, elle est en possession de toutes ses puissances, bien qu’elle les exerce diversement dans les divers corps selon l'aptitude de chacun d’eux.

» Selon cette opinion, un homme ne saurait être pire qu’un autre, car, dans tous les corps, réside une même âme qui est, par sa propre nature, bonne et immaculée ; seulement, on peut dire que cette âme est plus profondément dégénérée en un corps qu’en un autre, parce que la raison y est dominée davantage parla sensualité qui lui est associée; en quelque corps, en effet, que se trouve l’Ame du Monde, ce corps est pour l àme un lieu de déchéance.

» Selon cette même opinion, l’homme ne meurt jamais, en ce sens qu’il ne saurait subir la séparation de l’âme, séparation par laquelle l’âme quitterait les quatre éléments en lesquels tous les corps se résolvent. On dit que l'homme meurt lorsque l’âme cesse d’exercer en lui ses puissances de la manière qu’elle les exerçait jusque-là. »

On ne peut pas ne pas être frappé de la précision avec laquelle notre auteur expose la théorie néo-platonicienne de l’Ame du Monde. Sans doute, nous connaissons la source à laquelle il a puisé ; son exposition reproduit en grande partie les pensées et, parfois, les expressions mêmes de Macrobc. Mais il montre, avec une netteté qu’on ne rencontre pas dans Macrobc, comment la doctrine néo-platonicienne conduit à identifier entre eux tous les intellects humains ; et, contre cette théorie monopsychiste, il s’élève avec une remarquable fermeté. 11 est bien vraisemblable qu’il écrit après les tentatives hérétiques de Macarius Scotus et de l’abbaye de Gorbie, et que son intention est de les combattre

Le De mundi constitutione fait à Bède de nombreux emprunts ; il lui emprunte * ce que le Moine de Wearmouth avait écrit des

1. A propos du pré-Averroïsme de Macarius, Renan cilc le De mundi constitution e liber , niais il le croit de Bède le Vénérable (Krnlst Renan, Averroès et l' Aoerroïsme ; essai historique ', Paris, 1862; pp. 101-102).

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