ADÉLARD DE BATH. GUILLAUME DE CONCHES. GIRAUD DE BARRI
Un accroissement d érudition n est pas toujours un bienfait ; la connaissance d’un auteur nouveau peut être une source d’erreurs. Si Macrobe a suggéré aux Scolastiques d’üccident d’heureuses pensées touchant les choses de l’Astronomie, il n'a mis qu’obscurité et confusion dans ce qu ils savaient du phénomène des marées.
Les plus anciens auteurs qui aient instruit la Chrétienté latine au sujet des marées lui avaient transmis des connaissances sommaires mais, en général, assez exactes. Saint Basile avait, en quelques phrases précises, marqué suivant quelle loi le tlux et le reflux sont régis par le cours de la Lune ; Saint Ambroise avait mis en Latin le texte de Saint Basile, et Saint Isidore de Séville avait reproduit la version de Saint Ambroise.
Augustin F Hibernais, et le Pseudo-Isidore qui s’en inspire, connaissent peut-être Y Histoire naturelle de Pline. Toujours est-il
i. Il convient, d’ailleurs, d’être fort prudent avant d’affirmer qu’une phrase contient une allusion à cette théorie, Bède le Vénérable, par exemple, dans ses deux ouvrages intitulés De temporum rcitione et De ratione co/nputi, parle des mouvements des planètes; il répète textuellement ce qu’il a dit en sou De nul ura reru/n ; mais il y joint quelques lignes, qui sont, d'ailleurs, les mêmes en ces deux ouvrages; dans ces lignes, on lit (a) : « Mercurius perpefuo circa Soient discurrendo ». Ou pourrait, de ces mots, conclure que Bède faisait tourner Mercure autour du Soleil ; tout ce que nous savons des théories astronomiques de Bède, et le contexte même, démentiraient cette supposition; les mots que nous veuons de citer doivent s'interpréter comme l'affirmation que Mercure, en sa marche, demeure toujours au voisinage du Soleil.
(a.) Yenekabii.is Beo.k De temporum ratione liber. Cap. YI11 : De hebdomada [Venekabilis Beu.e Opertim accurante Migne tomus 1 (Patrologi/r latiaœ t. XC) col. 128] — Venekabilis Bkdæ De ratione cornpuli liber, Cap. V: De hebdomada et septem pluuetis; éd. cit., col. 585.
RE SYSTÈME b’HÉRACLlDE AU MOYEN AGE
qu aux notions sur le phénomène des marées transmises par Saint Isidore, ils ajoutent des renseignements nouveaux ; ils décrivent très exactement la période mensuelle des marées, les vives-eaux ou ledones , les mortes-eaux ou malinte ; ils savent comment ces alternatives sont reliées aux syzygies et aux quadratures ; la période annuelle ne leur est pas inconnue, encore qu’à leur science, sur ce point, se mêle une erreur.
Vient enfin le vénérable Bède ; à la lecture de Pline l’Ancien et d’Augustin l’Hibernais, il joint sa propre expérience ; il obtient ainsi, au sujet du ilux et du reflux de la mer, une doctrine plus détaillée et plus complète que celle des météorologistes et des géographes de l’Antiquité ; à ce que ceux-ci savaient, il joint une loi importante, la loi de Y établissement du port.
Le Moyen Age eût pu s’en tenir à ce que Bède lui enseignait au sujet des marées. Mais voici que deux influences fâcheuses vont remettre en question ce qui semblait résolu et troubler de nouveau ce qui était devenu clair. Ces deux influences sont celles de Paul Diacre et de Macrobe.
Né vers 720, mort en 778, Paul Diacre a écrit une Historia Longobardorum qui fut extrêmement lue ; c’est dans cette histoire que Paul nous fait connaître son opinion sur l’origine des marées *.
Selon lui, il existe, à l'ouest des côtes de la Norvège, un gouffre très profond, qu’on peut appeler l’ombilic de la mer. « Deux fois par jour, dit-on, il absorbe les flots, puis les revomit, ce que prouve la vitesse extrême avec laquelle se font, le long de tous ces rivages, le flux et le reflux de la mer. — Quæ bis in die flactus absorbere et rursum recomere dicitur , sic ut per universa ilia littora accedentibus ac recedentibus fluctibus celeritate nimia fieri comprobalur. »
Selon la très judicieuse remarque de M. H. Almagià2, le point de départ de cette théorie est un renseignement exact ; Paul Diacre a eu connaissance du célèbre gouffre du Mælstrœm, qui se forme à l’ouest de l’ile deMoskœ, une des Lofl’oden ; dans ce gouffre, les courants de marée engendrent de redoutables tourbillons dont le sens se renverse au flot et au jusant; notre auteur a pris l’effet pour la cause.
Il s’empresse, d’ailleurs, de généraliser son explication ; il l’étend
i. Pauli Diaconi Historia Longobardorum, lib. I, cap. VJ. (Edité dans les Monumenta Germaniœ hislorica).
a Robkhto Almaüia, La dottrina delta rnarea nell’An/ichita classica e nel medio evo (Memorie délia liea/e Accade/nia dei Lincei, Série f>a, Classe di Scienze fisiche, inateraatische e uaturali, vol. V, 1900, p. 4a5).
— t. ni.
DUHEM
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aux marées qui se produisent sur les côtes de la Manche et du Golfe de Gascogne. « On affirme, dit-il, qu’entre l’ile de Bretagne et la Gaule, il existe un autre tourbillon semblable ; la preuve en est donnée par les côtes de la Gaule Séquanaise et de l’Aquitaine ; deux fois par jour, elles sont recouvertes par un flux si soudain que celui qui s’est, par hasard, un peu trop avancé sur la grève, a grand peine à s’enfuir. Vous verriez les fleuves de ces pays-là rebrousser chemin, d’un cours très rapide, vers leur source, et, sur une longueur de nombre de milles, les eaux douces de ces fleuves changées en eaux saumâtres ».
Paul Diacre n’hésite pas à penser que les très faibles marées de l’Adriatique sont dues, elles aussi, à une cause analogue.
« Notre mer, c’est-à-dire l’Adriatique, va et vient d’une manière semblable, bien qu’à un moindre degré, sur les rivages de Venise et de l’istrie ; il est à croire qu’elle possède des gouffres du même genre, petits et cachés, qui absorbent les eaux au moment où elles délaissent les côtes et les revomissent pour qu’elles envahissent derechef le rivage. »
Paul Diacre ne fut point seul à professer cette opinion sur l’origine des marées ; d’autres auteurs, dont tel est peut-être plus ancien que lui, l’ont également adoptée.
Tel est, par exemple, l’auteur de la vie de Saint Condedus. Cette Yie, dans l’état où nous la possédons aujourd'hui \ semble avoir été rédigée postérieurement à l’année 730, mais d’après une source plus ancienne ; nous ne pouvons savoir, il est vrai, si ce document plus ancien contenait le passage qui va retenir notre attention.
On nous dit, donc, que Saint Condedus s’était retiré, pour y vivre en ermite, dans une île de la Basse-Seine, l’ile Belcinacca, aujourd’hui Bercignac. « Au temps des vives-eaux (malinee) comme au temps des mortes-eaux ( lidones ), le flot de la mer ne manque pas d’entourer cette île trois fois par période de vingt-quatre heures (ter per rcvolutionem diei ac noclis) ». Un remarquera que l’auteur introduit ici une grave erreur ; il n’avait point, de la marée, une expérience personnelle. « Si vigoureuse est l’impulsion qui précipite ce flot, qu’il remonte le cours de la Seine, , au delà de cette île, sur une longueur de soixante milles et plus, vers l’Orient ; il atteint ainsi jusqu’au lieu nommé Pista ; et déjà, le cours de la Seine, depuis cette île jusqu’à la mer, est évalué à trente milles ; ce flot sort d’un ombilic ou d’un charybde de la mer ». Et notre
i. Acta Sanctorwn, Qctobris t. IX, Parisiis et Romae, Vietor Palmé, 1869; pp. 355-357.
LE SYSTÈME D HÉRACLJDÈ AtJ MOYEN AGE M5
auteur de reproduire mot pour mot ce que Paul Diacre nous a déjà dit du llux, du reflux et du gouffre qui les produit.
De notre auteur et de Paul Diacre, quel est celui qui a fourni à l’autre cette explication des marées ? Nous ne saurions le dire. Peut-être, sans se connaître, ont-ils tous deux, comme le suppose M. Almagià1, puisé à une même source plus ancienne et que nous ignorons.
Dans la théorie admise par Paul Diacre, il n’est plus aucunement question d une relation entre le cours de la Lune et l’alternative du flux et du reflux.
Ceux des lecteurs de cet auteur qu’avait, par ailleurs, instruits la lecture de Saint Ambroise, de Saint Isidore de Séville, du vénérable Bède, devaient s’en étonner ; ils devaient être portés à combiner son explication avec celle qui reconnaissait l’influence de la Lune sur la marée ; une telle combinaison ne pouvait d’ailleurs produire qu'une théorie d’une incohérence extrême. Telle est celle que le mystérieux Honorius Inclusus expose dans son De imagine mundi.
Nous avons vu 2 3 que cet auteur avait eu la bonne idée, pour traiter du flux et du reflux de la mer, de chercher son inspiration dans le De ratione temporam du Vénérable Bède, c’est-à-dire, parmi tous les livres qui étaient à sa disposition, dans celui qui lui fournissait les renseignements les plus complets et les plus exacts. Mais, mis en possession de la théorie de Bède, il n’a pas eu l’heureuse pensée de négliger celle de Paul Diacre ; et voici les étranges réflexions qu’il a jointes à l’exposé de la première \
« L 'antipostis, c’est-à-dire le tourbillon ( vorago ) qui est dans l’Océan, absorbe et revomit les flots par un flux plus considérable au lever de la Lune. Ce tourbillon qui absorbe et revomit toutes les eaux ainsi que les navires devient un gouffre ( abyssus ). Or il y a, dans la terre, un abîme très profond dont il est écrit : Les grandes sources de l’abîme ont été rompues. Près de cet abîme, il y a des cavernes et des roches qui sont largement béantes. Dans ces lieux, le souffle ( spiramen ) des eaux engendre des vents qu’on appelle esprits des tempêtes ; ces vents, à leur tour, attirent les eaux de la mer à l’intérieur de l’abîme par les cavernes qui sont ouvertes dans les terres ; lorsque ces eaux débordent, ils les repoussent avec une grande impétuosité. Ce sont aussi ces vents qui produisent les tremblements de terre... »