Ms. cit., fol. 79, r», à fol. 82, v
LE SYSTÈME DHÉRACLIDE AU MOYEN AGE
La première figure (fig. 17) nous représente un orbe, excentrique au Monde, que comprennent deux surfaces sphériques concentriques entre elles ; cette représentation est donc conçue sur le modèle de? agencements d’orbes solides qu’avait imaginés Ptolémée dans ses Hypothèses des planètes ; au xive siècle, nous le verrons, ces agencements étaient très généralement reçus à Paris.
C'est à l’intérieur de cet orbe excentrique que vont se mouvoir le Soleil, Mercure et Vénus ; mais l’auteur du dessin conçoit comme possibles trois combinaisons différentes, auxquelles correspondent trois dessins.
Le dessin qui se trouve en bas et à gauche correspond à la disposition la plus simple. Le corps du Soleil est seulement entraîné par l’orbe excentrique dont nous venons de parler ; ce corjis est
l’astronomie LATINE AU MOYEN AGE
entouré de deux orbes qui lui sont concentriques et qui sont donc disposés comme ce sont les sphères épicycles dans les modèles proposés par les Hypothèses ; la sphère épicycle contiguë au corps du Soleil porte Mercure ; Vénus est entraînée par la sphère épicycle extérieure.
En haut, un second dessin représente une disposition plus compliquée ; le corps du Soleil est encore entouré par deux orbes qui lui sont concentriques ; mais ces orbes n’entraînent plus directement l’un le corps de Mercure, l’autre le corps de Vénus; chacun d’eux entraîne une sphère qui tourne sur elle-même en entraînant la planète; Vénus et Mercure décrivent donc l’un et l’autre un épicycle d’épicycle autour du centre du Soleil, tandis que ce centre décrit lui-même un cercle excentrique à la Terre.
Il est piquant de remarquer que cette combinaison cinématique, imaginée au xive siècle par notre dessinateur anonyme, est semblable de tout point à celle que Copernic proposera pour représenter le mouvement de la Lune'; en effet, selon le Réformateur de l’Astronomie, la Lune décrira, autour du centre de la Terre, un épicycle d’épicycle, tandis que le centre de la Terre décrira un cercle excentrique au Soleil.
Une troisième disposition, encore plus compliquée, est représentée en bas et à droite par notre auteur. Selon cette troisième disposition, le grand orbe excentrique entraîne un orbe épicycle qui contient le corps du Soleil ; c'est autour du centre de cet épicycle du Soleil, et non plus autour du centre du corps même de l’astre, que tournent les orbes épicycles de Mercure et de Vénus ; en chacun de ces orbes épicycles, d’ailleurs, la planète est enchâssée dans une sphère épicycle d’épicycle.
Notre dessinateur a souvenir du célèbre théorème qu’admirait Hipparque, car à côté du troisième dessin, il a écrit la remarque suivante : « Si l’on imagine qu’il en soit ainsi, il ne faut pas que le Soleil ait un orbe excentrique ; l’éloignement et l’approche de cet astre se font par le seul épicycle ». La théorie du Soleil, de Vénus et de Mercure se réduirait alors à celle qu’ont décrite Adraste d’Aphrodisias et Théon de Smyrne.
La figure entière, d’ailleurs, est dominée par une réflexion presque effacée et dont nous transcrivons ici ce qu’il nous a été possible de déchiffrer :
« Et sic (?) videtur (?) dictam quorundam qui dicunt Venerem aliquando esse supra Solem , et Mer curium [supra Solem ], et Venerem supra Mercurium, et econverso . Potest salvari talis motus per epiclos et prima scilicet est ymaginatio... Mercurium... »
LE SYSTÈME DHÉRACLIDE AU MOYEN AGE
Guillaume de Couches, lorsqu’il décrivait, à l’imitation de Macrobe, l’hypothèse d’Héraclide du Pont, ne faisait pas intervenir d épicycles ; il ne parlait que d’excentriques entrecroisés. Ce qu il imaginait nous est représenté, dans une nouvelle figure (fig. 18), par notre dessinateur anonyme; le Soleil, Mercure et Vénus y parcourent trois déférents égaux, excentriques au Monde,
Sol
et ayant des centres différents ; d’ailleurs, en cette figure, une erreur manifeste a permuté les rangs qu'il convient d’assigner à Mercure et à Vénus si l’on veut garder l’accord avec la figure précédente.
L HYPOTHÈSE D HÉRACLIDE DU PONT AU XVe SIÈCLE
Après cette curieuse page de dessins, le Moyen Age ne fournit plus, du moins à notre connaissance, aucune allusion claire à l’hypothèse d’Héraclide du Pont ; à peine pouvons-nous, comme nous le dirons dans un instant, soupçonner une telle allusion dans une phrase de Nicole Oresme. Mais à la fin du xv® siècle, nous
l’astronomie latine AU MOYEN AGE
trouvons, de nouveau, cette hypothèse mentionnée par un écrit qui eut, au temps de la Renaissance, une très grande vogue ; nous voulons parler de la Discussion contre les astrologues composée par Jean Pic de la Mirandole h
Cette mention, il est vrai, est brève au point d’être, par ellemême, peu intelligible : « Aven Ezra », écrit Jean Pic1 2, « place en une même sphère le Soleil, Vénus et Mercure; ils ne sont séparés, selon lui, que par la position de leurs épicycles ».
Si brève que soit cette indication, elle nous montre toutefois qu’on lisait Aven Ezra au temps où Pic de la Mirandole écrivait.
L’allusion à l’hypothèse d’Héraclide du Pont, que nous venons de lire aux Disputationes adversus astrologos de Pic de la Mirandole nous autorise à reconnaître, dans une phrase du Livre du Ciel et du Monde de Nicole Oresme, la mention de cette même théorie ; par cette phrase, en effet, Oresme s’exprime à peu près comme Pic de la Mirandole s’exprimera quelque cent ans plus tard, mais il ne cite pas Aven Ezra, dont le nom nous a permis d’interpréter avec certitude la pensée de l’auteur italien.
Voici comment s’exprime Nicole Oresme à propos du nombre des cieux et des intelligences qui les meuvent3 :
« Glouse : Par aventure que les astrologiens de ce temps [du temps d’Aristote] mettoient que le Solail, Vénus et Mercure estoient tousz en un meisme ciel pour ce que il font leurs cors en un meisme temps.
» Et semble que ce dit soit raisonnable, et que une meisme intelligence soit approprié à ce ciel total et le mouve du mouvement commun à ces III planètes.
» Mes encor ce ciel total est divisé en autres plusieurs cielz parcialz qui sont comme membres de luv, auxi comme la VIIIe espère est membre de tout le ciel.
» Et selon ce, sont pluseurs autres mouvemens de ces cielz parcialz, les uns de Mercure et les autres de Vénus, etc., et autres intelligences qui font ces mouvemens. »
Le rapprochement de ce passage avec celui que nous avons
1. Joannis Pici Mirandulæ Concordiæ Commis Disputationes adversus astrologos. — Cette pièce se trouve insérée dans les diverses éditions des Joannis Pici Mirandulæ Opéra ornnia, dont les trois premières furent données en i486, i4g6 et 1498. Elle a été également imprimée à part, en 1495, à Bologne, par Benedictus Hectoris Bononiensis.
2. Joannis Pici Mirandulæ Disputationum adversus astrologos lib. III, cap. IX.
3. Nicole Oresme, Traictié du Ciel et du Monde, Livre II, Chapitre XIX* : De l’ordre des cieulx des planètes. Bibliothèque Nationale, fonds français, ms. n° io83, fol. 82, coll. a et b.
LE SYSTÈME DUÉHACLIDE AU MOYEN AGE
emprunté à Pic do la Mirandole nous permet de supposer qu'en parlant des « astrologiens du temps d’Aristote qui mettoient que le Solail, Vénus et Mercure estoient tousz en un meisme ciel », Oresme entend désigner les tenants du système d’Héraclide du Pont.
Les Disputationes adversvs astrologos nous apportent, en tout cas, un renseignement précieux, qui est celui-ci : Au moment même où 1 Astronomie dePtolémée, en dépit des retours offensifs incessants de la théorie des sphères homocentriques, atteignait au plus haut degré de son triomphe, l’hypothèse d’Héraclide du Pont continuait, parfois, à solliciter l'attention des esprits curieux ; elle les prédisposait à recevoir sans étonnement la révolution copernicaine.
Si l’on en croit Giovanni Schiaparelli et Paul Tannery, on ne s'était pas contenté, dans l’Antiquité, de faire circuler Vénus et Mercure autour du Soleil ; on avait étendu cette supposition à Mars, à Jupiter et à Saturne ; on s’était ainsi fait, du système du Monde, une idée semblable à celle que proposera Tycho Brahé *.
Nous avons vu que Jean Scot Erigène avait admis presque en entier cette hypothèse ; Saturne était la seule planète qu’il ne fit pas tourner autour du Soleil, mais autour de la Terre. Dans l’Antiquité, au contraire, on ne trouve aucun document qui atteste formellement l’adhésion de quelque philosophe ou de quelque astronome à cette sorte d’ébauche du système de Tycho Brahé. Mais les lettres grecques ou latines semblent, en divers passages, garder, de cette théorie astronomique, comme un souvenir à demi etfacé.
On peut, par exemple, reconnaître une trace de l’hypothèse qui prenait le Soleil pour centre du mouvement de toutes les planètes dans la relation, posée sans démonstration par Ptolémée, entre la durée de l’année, la durée de l’anomalie solaire et la durée de F anomalie zodiacale b
On peut encore retrouver une semblable trace 1 2 3 dans certains développements où Théon de Smyrne nomme le Soleil « cœur de l’Univers..., à cause de la marche commune des corps qui sont autour de lui » ; dans un passage où Macrobe nous dit : « Le Soleil est appelé le modérateur des astres parce que c’est lui qui contient dans les limites précises d’une certaine distance la marche directe
1. Voir : Première partie, Ch. VII, § III; t. I, pp. 409-4*°. — Ch. VIII, § III ; t. I, pp. 44i-452.