‹ Le système du mondeChapitre 99 sur 243 · Ms. cit., fol. iii, coll. b et c · texte numérisé non relu

Ms. cit., fol. iii, coll. b et c

» Or, au sujet du cours de Mars qui, parmi les cours des p anetes, est regardé comme le plus important, nous avions reconnu que leurs tables étaient extrêmement fausses. Dix mois donc s étant écoulés depuis le jour de la combustion 1 de Mars, nous les avons convaincus à ce point qu’ils éviteront, à l’avenir, de suivre les susdites tables.

» Gomment cela se fit, écoutez-le :

» Ces astronomes avaient accoutumé d’observer les lieux des planètes au moment de leur combustion ; puis, lorsqu’ils voulaient connaître le lieu d une planète, ils comptaient combien de jours s étaient écoulés depuis la combustion de cette planète ; -ajoutant alors la ligne de ce jour, [prise dans leur table], à la ligne de la combustion, ils obtenaient le lieu de la planète.

Üi, 1 année précédente, Mars avait été brûlé vers la dix-septième heure, comptée à partir de minuit, ou vers la onzième heure comptée à partir du lever du jour du 27 octobre de cette annéelà, qui était la 1 139e depuis l’incarnation du Sauveur ; le lieu de la planète au moment de la combustion avait pu être observé exactement ; il était 7^2021'. Sur ce point, le désaccord entre ces astronomes et nous était à peu près nul.

» \ oici donc par quel moyen nous avons prouvé la fausseté du livre dont ils se servaient.

» Au lieu de la combustion, nous avons ajouté la ligne que donnait leur table pour onze mois de trente jours et douze jours en plus ; cette ligne valait 70°10' qui font 2 10°10' 2 ; nous trouvâmes

ainsi que Mars commençait à rétrograder à 12°3t' 3 de la tête du Bélier. Selon le même livre, après treize mois écoulés, Mars devait commencer sa marche directe à t>o20' de la tête du Bélier. Or, cela était absolument faux ; le môme jour, Mars se trouvait à 11°17', non de la tête du Bélier, comme ils le prétendaient, mais du début du Cancer, et il était à peu près au milieu de sa première station. L’erreur de cette prévision n était donc pas simplement de 1° ou de 2°, mais de 8^.4057^ ]yous reconnûmes par là que 1 auteur des tables les avait ainsi composées ou par excessive ignorance, ou par fraude. »

L Astronome marseillais veut donc donner à ses contemporains des tables plus exactes que celles dont il a fait si rigoureuse justice. Non pas qu il prétende prévoir le cours des planètes avec

1. La combustion d’une planète est la conjonction de cette planète avec le Soleil.

L ASTRONOMIE LATINE AU MOYEN AGE

une précision telle que ses calculs se trouvent atout jamais vérifiés , il sait que de petites mais inévitables erreurs donneront, dans le cours des âges, de notables discordances, et que son livre aura besoin d’ètre corrigé ; de cette nécessité où se trouvent les tables astronomiques d’être, de temps à autre, soumises à une révision, il se montre continuellement préoccupé ; nous l’avons entendu, déjà, expliquer par cette préoccupation le soin qu’il avait pris de dater très exactement son traité ; il insiste sur ce travail de continuelles retouches que réclament les instruments astronomiques, tel que l’astrolabe, aussi bien que les tables numériques ; et ce qu’il en dit nous fait juger qu'il est véritablement astronome ; non seulement il est astronome parce qu il est au courant des découvertes les plus délicates et les plus récentes, comme la découverte, faite par Al Zarkali, du mouvement propre de l’apogée du Soleil ; mais encore, il se manifeste astronome par la justesse des idees qu'il professe sur les méthodes d’observation et sur les corrections qu’elles exigent.

« Si la durée des temps, écrit-il contraint le lecteur à corriger ce livre des cours des planètes, nous 1 avertissons qu il lui suffit de corriger la seule ligne de l'année courante, à moins qu il ne veuille établir une racine nouvelle, et qu’il laisse le reste inchangé ; c'est de là, seulement, en effet, que dépend presque toute la correction du cours des planètes.

» De meme, pour corriger l’astrolabe, doit-on remarquer qu il suffit de changer, sur le dos de l'instrument, les minutes des mois, selon ce qu’exige l’époque alors en cours, ainsi que les étoiles fixes portées sur le réseau, après avoir vérifié leurs positions que fait varier le mouvement d’accès et de recès ; il n y a, d ailleurs, rien d’autre à modifier. En eü'et, selon 1 avis d Azarchel dont, en ce livre, nous sommes les imitateurs, pendant une durée de 108 années 2, le Soleil s’écarte de son ancien cours de

au moins. »

Mais pourquoi les livres relatifs au cours des planètes ont-ils besoin de corrections ? Notre auteur va nous 1 expliquer.

« Nous savons que le Maitre des planètes a, de toute éternité, assigné, au cours de chacune d’elles, une loi fixe, en sorte quelle

i Ms. cit., fol. i io, col . d, à fol. in, col. a.

2. Ce nombre est inadmissible ; selon les déterminations d Al Zarkali, rapportées par Aboul Ilhassan (voir Chap. X § VIII, t. II, p. 208), 1 apogée du Soleil parcourrait V/fiy" en 328 années arabes ou en 32o années juliennes à neu près ; le copiste auquel nous devons le manuscrit que nous analysons a} sans cesse, altéré les nombres quil copiait ; nous en avons déjà rencontre mainte preuve ; il est permis de croire qu il a écrit ici CLXVIII au lieu de

CCCXXV1U.

LE THlIiLl 1>KS A H Ail ES

ne puisse jamais courir ni plus vite ni moins vite que ne le veut cette loi. On me dira donc : Puisque nous sommes clairement assurés qu il en est comme vous P affirmez, pourquoi donc venezvous, en vous contredisant vous-mêmes, déclarer que les cours des planètes peuvent varier un jour, et que, pour cette raison, il les faudra corriger ? A quoi nous répondrons ainsi :

» Les premiers savants qui ont étudié l'Astronomie, séparés du ciel par un immense intervalle, ont dû recourir aux instruments pour déterminer les voies que suivent les planètes. Ce qu’ils en ont pu mesurer, selon les forces de leur génie, à l’aide d'instruments et d’appareils, ils nous l’ont transmis au moyen de l’écriture. Les successeurs de ces premiers savants ont, à leur tour, pesé dans la balance d'un subtil jugement les dires des philosophes précédents ; ils ont gardé beaucoup de ce que ceux-ci avaient dit, mais ils ont ajouté plus de choses encore qu’ils avaient tirées de la capacité de leur intelligence ; aussi ont-ils pu traiter des étoiles, en leurs écrits, d’une manière plus exacte. Mais n’allons pas dénier ce qui est vrai : Jamais ni les prédécesseurs ni les successeurs n'ont pu discuter le sujet avec tant de précision qu'ils ne s’écartassent de la véritable connaissance du ciel d’une certaine quantité, si petite fût-elle. On en voit un exemple en l’astrolabe, comme nous l’avons montré en étudiant la composition de cet instrument. Nul savant n'a pu découvrir pleinement, nul n’a pu consigner d’une manière évidente dans ses livres, au bout de combien de temps et de quelle quantité les nombres de signes, de degrés, de minutes et de secondes qu’on trouve dans les traités sur le cours des planètes, s'écarteraient en plus ou en moins des nombres véritables.

» Nous le savons, d’ailleurs, d’une manière certaine, car Ptolémée a pensé que les traités du cours des planètes devraient être corrigés au bout d’un temps très long. Nous aurions l’espoir de pouvoir aisément déterminer la correction qu’il leur faut apporter si nous connaissions le nombre des années qui se sont écoulées depuis celle où l’astronome susnommé a composé son astrolabe jusqu’à l’instant présent. Mais entre les astronomes, il y a coutumière altercation à ce sujet. Gomme onze rois égyptiens, qui portaient tous le nom de Ptolémée, ont excellé en Astronomie, quel est celui d’entre eux qui a composé l’astrolabe ? Toutefois, parmi ces rois, il en est deux qui ont, plus que les autres, laissé la réputation de savants ; aussi les plus anciens astronomes pensent-ils que l’astrolabe a été composé par Ptolémée qui fut surnommé le Grand. »

DUHEM. — T. m.

L’ignorance de notre Marseillais touchant l’époque où vécut Ptolémée, dont tout le Moyen Age faisait un roi d’Égvptc, eût été dissipée par la lecture de Y Almageste ; mais Gérard de Crémone n’avait pas encore rendu cette lecture accessible aux Latins.

Si les livres et les tables d’ Astronomie ne peuvent jamais prétendre à une rigueur absolue, ils tendent du moins, par ces corrections répétées, à une exactitude de plus en plus grande ; et, déjà, les traités qu’on possède méritent confiance.

« Nous croyons par Azarchcl, qui vécut peu avant notre temps, car il n'y a pas cinquante ans 1 2 qu’il est mort, nous croyons par nous-même, qui n’avons pas épargné nos sueurs à ce labeur, que les cours erronés ont été assez exactement corrigés pour ne plus exiger à l’avenir qu’une correction petite ou nulle. Il faudra prendre soin, néanmoins, de les corriger s’ils ont un jour besoin d’être redressés. »

A ces observations, notre auteur ajoute cette très juste remarque qu’il est plus aisé de composer des tables qui, corrigées de temps à autre, demeurent très longtemps valables, que de construire un astrolabe qui demeure longtemps utilisable. « Un astrolabe devient vicieux d’autant plus vite qu’il est impossible, du moment qu’il est construit, d’y rien ajouter non plus que d’en rien retrancher - *>.

.Désireux de faciliter à ses contemporains l’étude du cours des planètes, quelle sorte d’ouvrage notre astronome écrira-t-il ? Fera-t-il un exposé du système des excentriques et des épicycles, une Théorie des planètes analogue à celle que Gérard de Crémone devait bientôt composer ? Non pas. Ce qu’il va donner aux Latins, ce sont des tables numériques, des canons propres à enseigner l’usage de ces tables, afin qu’ils puissent non pas discourir sur les mouvements des planètes, mais calculer ces mouvements.

« Nous avons donné nos soins, dit-il 3, à décrire le cours des planètes par nombres et par canons plutôt que de toute autre manière. Parmi les hommes instruits des disciplines philosophiques, personne n’ignore que les planètes se meuvent suivant certains nombres ; personne donc n’oserait nier qu’il fût plus facile de connaître leurs mouvements de cette manière que de toute autre. »

Ici encore, notre Marseillais se montre essentiellement astro-

1. On sait qu’Al Zarkali observait encore en 1080; il peut donc avoir vécu au delà de 1090, comme notre auteur l’affirme ici.

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