AVERTISSEMENT AU LECTEUR
m'a valu d'être regardé comme un vil suppôt de l'obscurantisme par les défenseurs officiels des Lumières. Ils hausseront les épaules devant l'œuvre d'un homme animé d'un si mauvais esprit ; ils m’ écraseront sous la charge de leur pédantisme bibliographic/ue. J. Darmesteter se moquait fort des gens qui ont toujours à la bouche les derniers résultats de la critique allemande ; cette mode ne passera point tant quil g aura des impuissants parmi les doctes.
Je ne trouverai pas meilleur accueil du côté catholique ; mais je sais aussi que mon livre sera plus lu et mieux compris parmi les hommes de l'Eglise que parmi les officiers intellectuels du Bloc. Je serai, tout d'abord , critiqué avec amertume et peut-être avec violence; mais il y aura des prêtres éclairés qui sauront trouver des choses à utiliser dans mes hypothèses. Les études cléricales ont subi , depuis une dizaine d'années , des transformations bien imprévues ; je suis persuadé que je vivrai assez pour voir quelquesunes de mes idées , et non des moindres , passer dans la pensée catholique.
Juillet igo5.
INTRODUCTION
Les divers systèmes historiques. — Raisons favorables au système psychologique et ses difficultés. — Moralistes et dramatistes. — Historiens ecclésiastiques. — Parti adopté par Renan pour la Vie de Jésus. — Le rôle du panthéisme dans cette œuvre.
On peut adopter deux attitudes en présence des coupes que toute étude historique suppose faites sur le cours du temps. Le plus souvent on s’occupe de l’éclosion du futur, on note les rejetons qui émergent d’une coupe et on cherche à expliquer leur genèse par la connaissance exacte des hommes qui ont occupé à ce moment la scène du monde. On peut adopter un parti opposé et considérer le passé comme une masse figée dont l’allure générale est susceptible d’une esquisse schématique : on peut chercher les relations qui existent entre les principes dominants des institutions durant une période et les sentiments des classes.
Le premier système se place au point de vue d’une génération due à des hommes déterminés; le second regarde les hommes plutôt comme des porteurs de symboles que comme des créateurs. Le premier est plein d’analogies biologiques ; le second rappellerait plutôt la géologie. Le premier prétend, grâce à la psychologie, pénétrer jus-
qu’aux racines de la réalité vivante et l’expliquer tout entière ; le second ne prétend qu’à un éclaircissement du passé et se contente de jeter de la lumière sur certains aspects des choses. Je désignerai le premier système sous le nom de psychologique e t le second sous celui de scientifique.
A. — Le système psychologique est celui auquel on pense tout d’abord; c’est celui qui correspond aux instincts, et déjà cette constatation doit nous mettre en défiance.
Pour satisfaire notre curiosité, l’histoire doit dire pourquoi certaines opérations réussirent et d'autres échouèrent, comment des politiques, d’ordinaire clairvoyants, se sont laissé duper par des illusions et ont engagé leur pays dans des entreprises périlleuses, quelle part revient à l’initiative des grands hommes dans les transformations du monde et de quelle vénération nous devons entourer le souvenir des héros. Beaucoup de personnes croient qu’en adoptant cette conception de l'histoire, loin d’être dupes de l’instinct, elles ne font qu’appliquer aux questions historiques des thèmes empruntés aux sciences de la nature. Le système psychologique se propose, en effet, d’expliquer les faits par leurs antécédents et les livres assurent que le même but est poursuivi par les physiciens. Il y a cependant une grande différence à établir entre les deux procédés : en physique on arrive à découvrir des lois qui gouvernent l’apparition des phénomènes, tandis qu’en histoire aucune loi de ce genre ne peut être soupçonnée.
L’histoire psychologique plaît aux professionnels pour une raison qui semble, au premier abord, très sérieuse et qui serait fondée sur les moyens employés pour connaître. Elle se moule, dit-on, aussi exactement que possible, sur les documents, en sorte qu'elle se prêterait à une discipline propre à écarter les hypothèses arbitraires. Les annalistes nous ont
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parlé d’hommes qu’ils ont connus et dont ils ont appris les manières de vivre et de penser ; l’historien n’a pas d’autres matériaux que les documents humains ; il les discute, les élabore et les organise ; ne fait-il pas ainsi une besogne scientifique, très analogue à celle du physicien ? Les sources présentent toujours beaucoup de lacunes ; mais on peut les combler, en très grande partie, grâce aux analogies qui existent entre les biographies des divers contemporains; ce travail est d’ordre psychologique. — Le lecteur, sans se livrer lui-même à de profondes recherches de contrôle, se rend assez facilement compte de la vraisemblance que présentent ces hypothèses ; nous avons, en effet, l’habitude de discuter sur la vraisemblance des actes ou des paroles que les écrivains d’autrefois prêtent à leurs personnages dans leurs œuvres d’imagination ; la psychologie de l’histoire littéraire (mieux connue que l’histoire politique) est ainsi un élément de premier ordre pour la connaissance du passé. — Enfin il y a un fonds commun de psychologie humaine assez considérable pour que l’on puisse souvent opposer les exigences du bon sens à des fables rapportées par les anciens chroniqueurs.
Il faut noter cependant que nous ne pouvons espérer jamais connaître toute la psychologie d’une nation à une époque déterminée. Cette totalité qui comprend tout l’ensemble des motifs et des caractères des acteurs du drame, cette réalité, profonde dont la psychologie parle avec tant d’emphase parce qu’elle l’ignore,, c’est la mystérieuse chose en soi , — que les physiciens renoncent à poursuivre dans la nature, que les physiologistes s’imaginent encore, trop souvent, rencontrer dans leur science (1), que les alchi-
(1) Le terme de biologie suppose qu’on étudie la vie ; la biologie devrai être une science saisissant la chose en soi dans les êtres vivants.
mistes de la sociologie (1) espèrent mettre en bouteille. La connaissance psychologique ne serait possible qu’à la condition de se borner aux exploits de quelques hommes.
Cette réduction paraît d’autant plus naturelle que nous procédons de cette manière quand nous raisonnons sur la politique contemporaine. Il faut reconnaître que les résultats obtenus dans ce cas ne sont pas encourageants ; mais on se console en pensant que les erreurs commises dans les prévisions tiennent à l’insuffisance des renseignements dont on dispose : on espère que les écrivains de l’avenir trouveront dans les archives de quoi tout expliquer.
Les sources nous apprennent bien rarement ce que nous aurions besoin de savoir pour comprendre les actes des personnages principaux ; on doit naturellement écarter les hypothèses que les chroniqueurs ont faites sur les motifs de leurs déterminations ; ces hypothèses sont trop souvent inspirées par l’amitié ou la haine, et bien des fois aussi fondées sur des anecdotes d’un poids fort léger. Nous possédons beaucoup plus de détails oiseux que de faits vraiment dignes de rester dans l’histoire ; mais comment faire un choix? Ne faudrait-il pas posséder, tout d'abord, un tableau complet de toutes les causes et de tous leurs effets ? N’y a-t-il pas beaucoup de petites raisons qui peuvent avoir eu une influence disproportionnée à leur importance normale? Dans la masse des faits négligés se trouvent peut-être ceux qui furent décisifs (2). Un discernement vraiment
(1) La sociologie s’efforce de raisonner sur la société, qui est, tout connue la vie, une chose en soi. Les illusions des biologistes importent peu à la pratique ; mais il n’en est pas de même de celles de la sociologie.
(2) « Il faut, disent MM. Langlois et Seignobos, résister à la tentation naturelle de distinguer les faits en grands et petits. Il répugne d’admettre que le nez de Cléopâtre ait pu agir sur l’empire romain. Cette répugnance est métaphysique, elle nait d’une idée préconçue sur la marche du monde » ( Introduction aux études historiques , p. 215). Pour ne pas être mètaphy -
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scientifique entre les causes est manifestement impossible.
Les petits faits gênent beaucoup les auteurs qui se placent sur le terrain psychologique ou de la génération ; Renan a signalé, plusieurs fois, des accidents qui auraient pu changer le cours de l’histoire et on lui a reproché d’avoir abaissé la dignité de la science par des considérations paradoxales sur les accidents : parlant du voyage que firent les Judéens exilés après la ruine du premier temple, il écrit : « L’organe essentiel de la nation était avec eux, je veux dire les vieilles écritures... Le sort de l’humanité fut attaché durant quelques jours au pied plus ou moins sur de la bête qui portait le livre sacré de l’avenir » ( Histoire d'Israël, tome III, pp. 378-379). Ce n’est pas là une mauvaise plaisanterie, comme le pensent quelques personnes, mais une très juste appréciation des difficultés en présence desquelles se trouve toute tentative d’explication de Fhistoire suivant le mode génératif. On est parti de l’hypothèse qu’il fallait connaître la totalité du présent ; on arrive à voir que les plus grands événements peuvent avoir dépendu de ces petits accidents qu’on range dans la catégorie des hasards et que personne n’a songé à noter. On n’est pas loin de conclure à l'impossibilité de tenter aucune explication.
Dans la pratique, les historiens procèdent en faisant des choix arbitraires et il faut s’en rapporter à leur tact, à ce qu’on nomme leur sens historique : ce qui est essentiel pour l*un, devient secondaire pour l’autre ; on sait avec quel dédain M. Frédéric Masson parle des pièces des archives officielles. Nous approchons ainsi très près de l’histoire écrite suivant le système des romans historiques dont il sera question plus bas.
sicien, il faudrait ne pas négliger beaucoup d’accidents de cuisine et de médecine qui peuvent avoir eu de graves conséquences.
B. — Les moralistes adoptent le système de la génération, parce qu’ils peuvent ainsi transformer l’histoire en une grande leçon pédagogique et montrer, par des exemples prodigieux, à quelles conséquences désastreuses peuvent aboutir la légèreté, l'inconduite ou la méchanceté des hommes. Les coupables ne sont pas seuls à souffrir des conséquences de leurs fautes ; les nations sont cruellement punies pour les erreurs ou les crimes de leurs chefs ; mais cette solidarité n’est qu'une exagération de la solidarité ordinaire que l’on rencontre à tous les étages de la société, dans la famille, dans la production, dans les relations civiles de toute sorte ; la leçon a donc une portée très générale et elle est singulièrement plus saisissante que celles que l’on pourrait emprunter à la vie courante.
Les prédicateurs se donnent souvent à tâche de prouver que la marche des choses apparaîtrait comme absurde si on ne supposait dans le monde une cause supérieure aux activités humaines ; des accidents d’ordre infime déroutent, en effet, les calculs les mieux concertés ; le plus sage est donc d’invoquer la protection de Dieu qui peut assurer le succès à ceux qui joignent à l’activité et à l’intelligence l’amour du bien. Lorsque l’histoire est inintelligible, la profondeur des desseins de Dieu permet de rétablir l’intelligibilité.
Les dramatistes sont bien obligés, eux aussi, d’imaginer des explications psychologiques pour pouvoir transporter l’histoire au théâtre et intéresser les spectateurs par des péripéties analogues à celles qui se produisent dans les autres spectacles. « Je ne peux pas faire mes quatre premiers actes, dit M. Faguet (1) à propos de Scribe, avec
(1) Débats, 28 septembre 1903, M. Faguet pense que la comédie historique a triomphé de la philosophie de l’histoire, « boniment solennel [qui] s'évertuait à chercher les grandes causes et à scruter les causes profondes ».
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l’influence de la Réforme sur l’individualisme, l’influence du concile de Trente sur les mœurs et l’influence du système de Law sur la précipitation de la monarchie. Si les grands événements peuvent très bien dériver de causes toutes petites,... avec ces petits faits je construirai mes quatre premiers actes et ce sera la chute d’un verre d’eau qui sera la cause de la guerre de 1750 ou de 1878 et ma comédie sera possible ». Et il ajoute : « On a infiniment gouaillé Scribe pour sa courte vue historique... Quand on répète Montaigne, Pascal, Voltaire, quand on inspire évidemment Doudan, Tolstoï et Seignobos, on peut se moquer des gens qui vous trouvent petit esprit». C’est ainsi que l’histoire psychologique aboutit, sinon à des chansons, du moins à des comédies.
C. — L’histoire de l’Eglise a été, presque toujours, traitée sous forme d’une suite de biographies : c’est un recueil de vies des saints. Les auteurs ecclésiastiques veulent atteindre ainsi plusieurs résultats : nous faire admirer les vertus héroïques de certains serviteurs de Dieu qu’ils nous présentent comme des modèles parfaits que nous devons chercher à imiter ; — nous montrer que Dieu se sert d’instruments débiles en apparence pour vaincre les grandes forces qui s’opposent à la manifestation de la vérité ; — nous prouver que le contrôle divin ne manque jamais à l’Eglise et qu’ainsila divinité de sa mission est un fait établi par l’histoire. On voit que la psychologie joue ici un rôle tout à fait particulier, car l’homme n’apparait dans cette hagiographie qu’à titre d’instrument de Dieu. Les sources mêmes ne sont que très imparfaitement psychologiques : la tradition a transformé les héros religieux pour leur imposer certains caractères que les masses ont inventées et dans lesquelles ont pris corps les aspirations populaires; les légendes ne témoignent pas sur la
vie des saints, mais sur la pensée de leurs adorateurs.
Renan a adopté pour les origines du christianisme un plan inspiré des auteurs ecclésiastiques. Parmi les raisons qui Font déterminé, on peut supposer une influence allemande ; retrouver la biographie exacte de Jésus est le grand but que se proposait la théologie des protestants libéraux. Ceux-ci voulaient, par réaction contre la théologie luthérienne, déchirer le tissu paulinien du protestantisme orthodoxe et retrouver, par delà saint Paul, le véritable enseignement de Jésus. Ayant en vue de prouver que le fondateur du christianisme ne se donna point comme un Dieu, ils cherchaient à démontrer qu'on peut écrire une biographie tout humaine de Jésus sans violenter les textes. Il ne me parait pas douteux que Renan avait le même dessein et que son premier volume des Origines du christianisme fut composé avec la préoccupation de propager une sorte de théologie pleinement débarrassée de surnaturel ; dans tous ses écrits qui datent de ce temps, Renan ne cesse d’insister sur la nécessité d’abandonner le surnaturel^ si l'on veut sauver ce qui peut être sauvé dans renseignement chrétien (1).
En fait, Renan n’a pu mener à bonne fin son entreprise théologique ; ses contemporains remarquèrent que son Jésus sortait des limites de la véritable humanité (2). « On
(1) L’article publié par Sainte-Beuve dans le Constitutionnel du 7 septembre 1863 nous apprend comment ce livre fut reçu par les ennemis de l’Eglise ; l’auteur donne pour précurseurs de Renan : Bayle et Voltaire: il le regarde comme le « champion philosophique le mieux approprié à [la] seconde moitié du xix* siècle » ; il espère que Renan atteindra son but, qui est de rallier la masse ilottante, qui, malgré certaines apparences, est restée indifférente [Nouveaux lundis, tome VI, p. 21, pp. 14-15).
(2) E. Havet le fit remarquer dans un article de la Revue des Deux- Mondes, du 1er août 1863, pp. 590-592 (Cf. Sainte-Beuve, loc. ci7.,pp. 7-8).
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peut se plaindre, dit Mme Darmesteter (1), que ce Christ délicat ne soit pas assez Dieu, tout en l’étant trop... Tout homme qu’il est, tout simplement humain, le Christ de Renan demeure le créateur unique de la religion de Tavenir. N’est-ce pas trop limiter la fécondité des siècles qui viendront? »
La difficulté que Renan avait rencontrée, était celle contre laquelle échouent tous les efforts du protestantisme libéral : il est impossible de faire reposer sur une tête humaine Y œuvre colossale que l’on attribue à Jésus , la fondation d’une religion qui gouverne l’humanité civilisée depuis dix-huit siècles, dont les temps ne semblent pas encore finis et qui « pour se renouveler n’a, suivant Renan, qu’à revenir à l’Evangile » ( Vie de Jésus , pp. 460- 461). Les docteurs des facultés de théologie protestante sont gens de trop peu de sens historique pour comprendre bien l’absurdité de leur hypothèse. Renan employa toutes les ressources de son art pour donner une apparence de vraisemblance à son système ; il y parvint grâce à une conception panthéiste du monde qui convenait fort bien à son talent tout plein de nuances. Son panthéisme est vague ; on peut même dire qu’il est parfois inconséquent et bizarre; souvent Renan croit nécessaire de le dissimuler parce que, de son temps, le mot 'panthéisme faisait peur en France (2) : il dira que « les hommes qui ont le plus hautement compris Dieu » n’étaient ni déistes, ni panthéistes (p. 78) ; mais il s'aventure à écrire plus loin : « L’idée que Jésus se fait de l’homme, n’est pas cette idée
(1) Mary J. Darmersteter, La me de Ernest Renan , p. 174. J’utiliserai beaucoup ce petit livre.
(2) A la fin du chapitre XVII de la Vie de Jésus se lisent des réflexions sur la vie future qui ont dû étonner plus d’un Français en 1863, et qui ressemblent fort à celles que l’on trouve dans Y examen de conscience philosophique, publié vingt-cinq ans plus tard {Feuilles détachées, p. 441).
humble qu'un froid déisme (1) a introduite... L’idéalisme transcendant de Jésus ne lui permit jamais d’avoir une notion claire de sa propre personnalité. Il est son Père, son Père est lui. Il vit dans ses disciples » (p. 254). Suivant les besoins de son exposition, Renan accuse le caractère humain ou le caractère divin de Jésus, de manière à proportionner, avec infiniment d’adresse, une cause hypothétique à l’effet qu’il doit expliquer.
L’œuvre de Renan est, à ce point de vue, pleine d’enseignements : on doit se demander si les bonnes histoires de Jésus ne puisent pas leur vraisemblance ou leur charme dans le panthéisme qu’elles présupposent : dans un nombre très considérable de cas le catholicisme confine au panthéisme ou, tout au moins, peut être regardé comme parallèle à celui-ci (2).
(1) « Les chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d’esprit de Descartes, l’irréligion profonde du xvme siècle ont étouffé au sein du rationalisme moderne, tout sentiment fécond de la Divinité » [Vie de Jésus, p. 77).
(2) J’espère que cela ne donnera pas lieu à trop de malentendus ; je constate seulement un parallélisme qui a été, maintes fois, reconnu. Hartmann signale l’erreur commise par le protestantisme de «l’époque des lumières » qui a voulu supprimer radicalement tout rapprochement entre le christianisme et le panthéisme [La religion de l’avenir, trad. franç., p. 155). Dans les tendances des jeunes catholiques actuels, il y a bien plus que du parallélisme avec le panthéisme : un Dieu immanent, opposé au Dieu transcendant, devient fort à la mode ; les personnes qui auront lu le plaidoyer de M. Paul Desjardins en faveur de l’abbé Loisy ( Cahiers de la quinzaine, 17e de la sixième série) ne pourront douter que plus d’un catholique moderne a cessé d’ètre chrétien.
Système scientifique. — Histoires régulières et fécondes. — Les trois grandes histoires d’après Renan. — Développement du catholicisme. — Rôle de la royauté française. — Les origines. — Histoire et théologie.
Le deuxième système ne peut s'appliquer complètement à toutes les histoires ; il faut, pour qu’il puisse s’utiliser qu’il existe une grande régularité dans les aspects que présente le passé ; que les accidents qui passionnèrent les anciens spectateurs, soient devenus sans intérêt pour les nouvelles générations ; que les grands hommes soient, en quelque sorte, fondus dans les masses. Ces conditions ne se rencontrent que dans des cas exceptionnels ; on comprend donc qu'il soit toujours possible, en choisissant convenablement des exemples, de prouver qu’il y a une histoire scientifique et par suite une philosophie de l’histoire, ou de soutenir que cette philosophie est un « boniment solennel » (comme l'estime M. Faguet). Des chroniques écrites avec beaucoup de soin, alors même qu’elles nous renseignent sur les opinions qui avaient cours dans les diverses classes, et sur les tendances qui ont provoqué des changements dans les lois, ne sont jamais que des tableaux de faits, analogues aux tableaux météorologiques, — à moins que la régularité des aspects généraux ne permette d’en tirer immédiatement des vues scientifiques.
Je n’insiste pas sur les raisons de cette régularité ; Engels s’est exprimé sur ce point avec clarté dans son étude sur
Feuerbach et j’y suis revenu avec détail ailleurs(l): c’est la combinaison d’une infinité de hasards dans le désordre le plus absolu des causes qui produit l’ordre apparent. Mais tous les hasards ne se combinent pas de la même manière; c’est ce que savent toutes les personnes qui se sont occupées du calcul des probabilités (2).
Lorsque cette régularité existe, l’histoire apparaît comme un enfantement de quelque chose qui reste acquis à la civilisation. Pendant longtemps, on avait été si émerveillé en étudiant ces histoires fécondes, qu’on avait cru nécessaire de les expliquer par une raison surnaturelle ; on supposait que la Providence était intervenue pour corriger les hasards dus à l’activité désordonnée de l'homme et qu’elle avait choisi certains peuples pour ses mandataires. Ces peuples élus étaient regardés comme ayant eu, chacun, une mission historique.
Au début de son Histoire d’Is?'aël, Renan écrit qu’il existe trois histoires que l’on peut nommer « providentielles, parce que leur place est comme marquée dans un plan supérieur aux oscillations de tous les jours » et qu’elles « sont le pivot des autres ». Ce sont : «l’histoire grecque, l’histoire d’Israël, l’histoire romaine. Ces trois histoires réunies constituent ce qu’on peut appeler l'histoire
(1) Engels, Religion , philosophie , socialisme, p.213; G. Sorel, Saggi di critica del marxismo, pp. 76-86.
(2) Dans son article sur Augustin Thierry, Renan semble admettre que le mélange des hasards produit toujours une régularité. « L’existence et la formule de ce mouvement se révèlent à celui qui possède une vue plus étendue de l’ensemble... La comédie de ce monde est à la foi divine et humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer » ( Essais de morale et de critique, p. H 1-1 12).
Si l’on réserve le nom d’histoires aux cours d’événements qui possèdent une grande régularité, on devra dire que tous les peuples n’ont pas d’histoire et M. Brunetière se demande, par exemple, si on peut en attribuer une aux Turcs ou aux Chinois, qui n’ont que des « annales souvent sanglantes » [Discours de combat, première série, p. 143).
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de la civilisation ; la civilisation étant le résultat de la collaboration alternative de la G rèce, de la Judée et de Rome » (tome I, p. V et p. T). Rétablit ainsi qu’il suit la répartition des diverses missions historiques :
« La Grèce a fondé, dans toute l’étendue du terme, • l’humanisme rationnel et progressif. Notre science, notre! art, notre littérature, notre philosophie, notre morale, notre politique, notre stratégie, notre diplomatie, notre droit maritime et international sont grecs d’origine... La Grèce n’eut, dans le cercle de son activité intellectuelle et morale, qu'une seule lacune; mais cette lacune fut considérable. Elle méprisa les humbles et n’éprouva pas le besoin d’un Dieu juste ». Cette lacune aurait été comblée par le judaïsme des prophètes que le christianisme a continué. Pour préparer la conquête du monde méditerranéen par l’hellénisme et le christianisme, « il a fallu qu’une grande force humanitaire fût créée.... Rome, par des prodiges de vertu civique, a créé la force dans le monde et cette force, en réalité, a servi à propager l’œuvre grecque et l’œuvre juive, c’est-à-dire la civilisation » (pp. I-Y).
Ce tableau ne saurait être accepté qu’avec beaucoup de réserves : on pourrait se demander si vraiment notre art est tellement hellénique, car on ne voit pas trop ce que la peinture et l’architecture modernes doivent à la Grèce ; je ne crois pas que nos constitutions représentatives doivent rien non plus à Athènes ; — si les Juifs ont eu le rôle que leur attribue Renan, notre morale serait bien plutôt juive que grecque, car elle est fondée sur le respect du faible et la croyance à une justice divine ; — enfin il est singulier que dans ces énumérations ne se trouve pas mentionné le droit civil (1) ; il est possible cependant que Renan l’ait
(1) Et le droit pénal? Renan s’est abstenu d’en parler; la question des origines est ici très compliquée ; on peut, en effet, distinguer dans la peine :
d8 LE SYSTÈME HISTORIQUE DE RENAN
considéré comme une des manifestations de la force romaine.
L'histoire de la hiérarchie catholique offre un caractère de plus grande régularité que ces trois grandes histoires et elle a apporté beaucoup d'éléments dans la civilisation moderne. Le spectacle, que nous présente l’Eglise, a quelque chose d’étrange : tandis que le monde a été bouleversé par des révolutions qui en ont. plusieurs fois, changé la face, elle semble demeurer intangible au milieu des tempêtes et elle a le sentiment que les forces humaines ne peuvent rien contre le rocher qui lui a été donné comme base ; mais ce qui est plus admirable encore, c’est qu elle ait pu résister aux causes de désorganisation qui provenaient de sa propre corruption.
Je ne vois pas que Renan ait jamais cherché à déterminer ce que l’Eglise a produit en traversant les péripéties de l’histoire ; les passions qui agitent l’Europe depuis le xvie siècle, rendent une telle recherche fort difficile ; il n’est même pas bien certain que plus d’un apologiste de l’Église ne se soit pas grossièrement trompé dans le tableau qu’il a donné des services que celle -ci aurait rendus à la société civile. L’organisation de la papauté, ses luttes contre les gouvernements féodaux, les croisades et l’Inquisition, — la création des ordres religieux et la discipline du célibat, — l'indissolubilité du mariage ont laissé, dans la civilisation moderne, bien plus de traces que le prophétisme d’Israël. Cette histoire mériterait donc certainement
le sacrifice fait à un Dieu irrité ou à la passion populaire qui demanda de la vengeance ; la mesure politique prise contre des révoltés qui ont troublé l’ordre, brisé la solidarité des gens du lieu ou enfreint les conventions de paix ; la pénitence éducative qui équivaut à un dressage des animaux. Cette troisième conception s’est surtout développée dans l’Eglise qui l’a transmise à la société moderne, et elle triomphe aujourd’hui commeune nouveauté de la science sociale, émancipée du catholicisme !
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d’être considérée comme une de celles qui ont servi de pivot aux autres ; et elle se prête admirablement à l’étude des formations progressives.
Non moins merveilleuse me semble avoir été la royauté française, que tant de catholiques voudraient encore expliquer par une action providentielle : Dieu aurait choisi une nation pour protéger le Saint-Siège. La royauté française croyait d’ailleurs posséder un titre supérieur à tous ceux qu’invoquent les souverains : « Aucune nation, dit Renan, n’a jamais créé une légende plus complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de religion, née à Saint- Denis, consacrée à Reims par le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son oriflamme... Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce ; prêtre-roi, comme David, le roi de France porte la chape et tient l’épée. Dieu l’éclaire en ses jugements... Son sacre, imité des rois d’Israël, était quelque chose d’étrange et d’unique. La France avait créé un huitième sacrement, qui ne s’administrait qu’à Reims, le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles ; il est revêtu d’un ordre ; c’est un personnage ecclésiastique de premier rang... Le meurtre du 21 janvier est, au point de vue de l’idéaliste, l’acte de matérialisme le plus hideux, la plus honteuse profession qu’on ait jamais faite d’ingratitude et de bassesse, de roturière vilenie et d’oubli du passé » (Réforme intellectuelle et morale \ pp. 250-252).
J’ai cité un peu longuement parce qu’il était nécessaire de montrer à quel point Renan avait été frappé des caractères extraordinaires de la royauté française et comment il avait expliqué, en termes théologiques, l’idée de la force supérieure qui s’attachait à elle. On doit s’étonner qu'il n’ait point remarqué que cette histoire n’est pas moins extraordinaire par sa fécondité que par son unité ; c’est la
royauté française qui a créé l’Etat administratif qui semble aujourd’hui nécessaire à l’existence de toute société civilisée : son armée permanente, sa hiérarchie judiciaire, son fonctionnarisme ont servi de modèle aux autres pays. Aujourd’hui nous vivons encore sur ce qui reste de l’Ancien Régime dans la France démocratique ; un siècle de révolutions et de système représentatif n’est point parvenu à faire disparaître tout ce qu’avait créé la vieille royauté.
Les origines ne sont guère accessibles à la méthode scientifique, parce qu’elles présentent beaucoup de désordre ; au passage d’un régime à un autre, il faut accepter l’existence d’un abime ; mais il ne faut pas croire que les origines soient composées d’éléments d’une autre nature que les temps de développement ; c’est toujours du hasard qui engendre l’histoire ; mais ce hasard ne produit plus ici des formes régulières. L’instinct proteste cependant contre cette identification : c’est que les origines, renfermant beaucoup d’imprévu, nous semblent appeler l’intervention de forces supérieures; celui qui se place au point de vue de la génération, doit donc admirer l’action des grands hommes qui changent l’orientation du monde ; mais pour l’histoire scientifique tous ces imprévus sont des hasards toujours identiques entre eux, puisqu’ils échappent tous également à la connaissance.
Dans un livre récent, le P. Rose écrit (1) : « La réfuta- , tion qui fut faite du point de vue de Strauss est connue, elle est même classique. Si le Christ a été créé par l’Eglise, qui donc a créé l’Eglise ? » Cette argumentation me semble dénoter une complète méconnaissance des conditions de l’histoire scientifique : quand on considère le Christ comme créé par l’Eglise, on ne se place pas sur le terrain du sys-
(i) Rose, Evangile selon saint Mathieu, p. XXV.
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tème de la génération, mais on cherche comment le portrait évangélique se relie aux préoccupations de toute sorte qui assaillaient les premières communautés chrétiennes. Celles-ci ont été formées par suite d’accumulations de hasards et elles ont accumulé sur \qvly héros tout ce qu'elles concevaient de possible en fait de surnaturel parce que la résurrection de Jésus les enthousiasmait. Le grand fait du christianisme naissant est la croyance à la résurrection : comment une telle croyance s’est-elle formée, il est fort inutile de se le demander. Le miracle de la résurrection occupe ici une place analogue à celle que la stigmatisation de saint François occupe dans l’histoire des Franciscains ; autour de ce fait se sont groupées beaucoup d’autres circonstances accidentelles qui ont engendré la pensée chrétienne, et c’est de là qu’est sortie l’image traditionnelle de Jésus. Ce que la science peut rechercher, ce sont les relations qui existent entre cette image et les conditions de la vie des communautés primitives.
Lorsque l’histoire est ainsi dirigée uniquement vers l’étude scientifique des mœurs, des institutions et des idées, elle peut cohabiter avec la théologie, chacune ayant un terrain profondément délimité et le conflit n’étant possible que si l’historien ne se borne pas au sujet propre de sa science. Le théologien se place à un point de vue de génération (bien que ce ne soit pas celui de la psychologie ordinaire) ; il veut démontrer que les diverses décisions dogmatiques sont bien justifiées, qu’elles ont été rendues pour réfuter de véritables erreurs et qu’elles se rattachent toutes à la révélation comme des interprétations de plus en plus approfondies de celle-ci. L’ennemi de l’Eglise soutient, au contraire, que ces décisions constituent, le plus souvent, des innovations dont la raison d’être se trouve dans la connaissance des caractères, des préjugés philoso-
phiquesou politiques, des démêlés des anciens chefs ecclésiastiques ; une génération psychologique et humaine est ainsi, constamment, opposée à la génération théologique.
Si on admet, au contraire, que les causes génératrices sont refoulées dans la région du hasard, l’historien n’a plus à s’occuper que de rapprocher les lentes acquisitions faites au cours du temps, et les sentiments, les conceptions et l’activité des groupes chrétiens. Dans la narration, il arrivera, presque toujours, que l'on sera amené à donner une tournure causale à ces relations, parce que c’est la seule manière de les exposer d’une manière claire; mais il ne faut pas se laisser duper par les apparences (1).
L’historien a continuellement à lutter contre le préjugé de causalité totale ; ses études, pour approfondies qu’elles puissent être, n’épuisent jamais le sujet; elles aboutissent à des éclaircissements qui portent sur certains aspects seulement de l’histoire ; il se rencontre toujours des hommes pour trouver ces vues insuffisantes et pour demander que l’on projette de la lumière sur d’autres côtés, qui leur semblent plus intéressants ; mais quel que soit l'effort que l’on fasse pour déterminer beaucoup de relations, il ne sera jamais possible de tout connaître. Il faut savoir se borner à ce que l’on juge digne d'intéresser et d’instruire le monde moderne (2). Le théologien ne peut pas accepter
(1) Marx dit : « Le procédé d’exposition doit se distinguer formellement du procédé d’investigation. A l’investigation de faire la matière sienne dans tous les détails, d’en analyser les diverses formes de développement et de découvrir leur lien intime. Une fois cette tâche accomplie, le mouvement réel peut être exposé dans son ensemble. Si l’on y réussit de sorte que la vie de la matière se réfléchisse dans sa reproduction idéale, ce mirage peut faire croire à une construction a priori » ( Capital , trad. franç., tome I*r, p. 350, col. 2). Ces réflexions s’appliquent assez bien au cas examiné
(2) Je renvoie à ce que j’ai dit dans V Introduction à V économie moderne (pp. 369-372) sur la multiplicité des constructions que la science emploi® pour connaître le réel.
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cette limitation subjective de l’histoire et cette impuissance devant la vérité ; il veut la vérité objective et complète ; il veut y parvenir — mais grâce aux procédés spéciaux de la théologie et sous la garantie de la foi. Vouloir poursuivre le même but que lui et modeler la science sur la théologie me semble être une entreprise insensée ; et cependant c'est ce que prétendent faire les sociologues.
Le physicien se tient pour fort heureux quand il est parvenu à connaître les formules mathématiques qui relient les grandeurs mesurables dans les expériences ; il ignore ce que peuvent être l’électricité, l'attraction, la matière ; il ne raisonne ni sur l’origine, ni sur la fin du monde. L’historien sociologue qui veut nous révéler où la société doit aller naturellement, est obligé d’introduire des forces occultes et suprêmes : le progrès de l'esprit humain, l’évolution démocratique, la tendance à l’égalité, la justice immanente, etc. Toutes ces marionnettes sont destinées à remplacer l’ancienne providence de Bossuet ; la science des gens éclairés ne nous apprend rien qui vaille, mais leurs livres sont bien moins intéressants à lire que le Discours sur /' histoire universelle , qui est, du moins, un chef d’œuvre littéraire — tandis que les produits de la vensée moderne !
L’histoire moderne et le roman historique. — L'interprétation de goût et l’autorité en critique. — Position prise par Renan sur le quatrième Evangile. — Raisons qui déterminèrent Renan à adopter un plan biographique. — La Vie de Jésus , traitée comme un roman. — Difficultés qui résultent de ce plan.
Les historiens modernes adoptent généralement une position moyenne entre les deux systèmes décrits ci-dessus, de manière à se donner l’illusion d’une synthèse. Ils découpent dans l’infinité de l’histoire psychologique des fragments qu’ils relient avec art, et ils rattachent (tant bien que mal et trop souvent d’une manière sophistique) les institutions aux aventures des personnages ou des groupes qu’ils ont fait figurer dans leur tableau. L’œuvre historique moderne serait inintelligible si on ne se rappelait qu’elle dérive du roman. M. Maigron a très bien démontré que le plus illustre des rénovateurs de l’histoire, Augustin Thierry, s’est inspiré de Walter Scott (1). Aujourd'hui beaucoup de personnes voudraient dissimuler l’étroite
(1) Maigron, Le roman historique à l'époque romantique, pp. 389-413. En 1840, Augustin Thierry écrivait que sa vocation s’était révélée à la lecture des Martyrs de Chateaubriand ; en admettant que cela soit exact (contrairement aux bonnes raisons que donne M. Maigron) nous arriverions toujours à un roman. Renan dit : « Quelques hommes dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Walter Scott, servirent d’initiateurs [à Augustin Thierry] dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d’esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts éternels de l’humanité » (Essais de morale et de critique , p. 110) ; il s'agit ici évidemment de l’habileté de ces deux derniers auteurs comme romanciers.
INTRODUCTION
parenté qui existe entre le roman et l’histoire, mais il ne faut pas se laisser prendre aux déclamations scientifiques des pédants actuels ; jadis on ne contestait pas cette parenté.
Il y a une infinité de manières de présenter un récit historique capable de donner au lecteur le sentiment qu’il possède la réalité essentielle sur laquelle repose le mouvement des institutions; il y a une infinité d’histoires également vraisemblables, ou plutôt qui successivement ont paru vraisemblables. Le choix des faits réputés dominants varie avee les exigences des contemporains, qui tantôt s’intéressent à certaines classes d’événements et tantôt à d’autres; le goût du siècle modifie l’histoire, comme il modifie la littérature : c’est pourquoi les sciences historiques sont bien, comme l’avoue Renan, des « petites sciences conjecturales, qui se défont sans cesse après s’être faites » (, Souvenus , p. 263).
Walter Scott avait eu la prudence de ne pas transformer ses romans en biographies de grands hommes et de montrer surtout des types populaires (1). M. A. Filon, estime que c’est ainsi que le roman historique devrait toujours procéder; ce roman est, à ses yeux (2), « un usurpateur et un bâtard quand il prétend expliquer les vues politiques de Richelieu et les causes de la Saint-Barthélemy ». L’histoire se trouve être souvent moins instructive que le bon roman historique, car elle a, presque toujours, la prétention de nous faire connaître la profonde psychologie des grands hommes ; elle en vient ainsi à donner aux petites causes plus d’importance que ne leur en donnerait un bon roman à la Walter Scott.
(1) Maigron, op. cit., p. 78.
(2) Débats du 22 septembre 1899, dans un feuilleton relatif à Walter Scott.
La nouvelle école ne se proposait point une recherche de pure curiosité ; elle était animée de fortes passions politiques (1) et prétendait puiser dans la connaissance du passé des arguments pour les luttes contemporaines. C’est ainsi Lju’elle fut conduite à s’occuper des relations qui existent entre les institutions et les sentiments des groupes sociaux ; mais le point de vue de la génération venait jeier du trouble dans ce tableau et subordonner l histoire aux sympathies que l'auteur éprouvait pour certaines aspirations politiques : le récit était conduit en vue d’enthousiasmer le lecteur pour les vainqueurs ou pour les victimes. L’œuvre d’Augustin Thierry a, dit-on, beaucoup vieilli ; celles de ses successeurs vieillissent avec une rapidité encore plus grande parce que les sympathies varient bien vite aujourd’hui.
Renan avait eu, à un très haut degré, l’idée que l'histoire est un art d’ invention et il a exprimé sa conception avec beaucoup de force au début de la Vie de Jésus : « Une part de divination et de conjecture doit être permise... La raison d’art, en pareil sujet, est un bon guide... La condition essentielle des créations de l’art est de former un système vivant dont toutes les parties s’appellent et se commandent... Les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques, de la dégradation des nuances, doivent être à chaque instant consultées ; car ce qu'il s’agit de retrouver, ce n’est pas la circonstance matérielle impossible à vérifier , c’est l'âme même de l'histoire ; ce qu’il faut rechercher, ce n’est pas la petite certitude des minuties, c’est la justesse du sentiment général, la vérité de la couleur » ( Vie de Jésus , pp. c ci).
il) Renan estimait que cette passion avait rendu l’esprit d’Augustin Thierry singulièrement plus clairvoyant : « le xvii* siècle n’a pas eu d’historiens éminents parôe qu’il n’a pas eu de vie politique ». Il parle même
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On est étonné, en lisant les manuels dus aux professionnels de l’histoire, de voir à quel point ils comprennent peu la vraie nature de ce qui fait le sujet de leurs études. Ils ne paraissent point savoir que toutes les règles de la critique n’ont de sens que sous la réserve que leur application est subordonnée à une considération esthétique (1). On a souvent reproché à Renan la phrase suivante qui est l’expression même du bon sens : « Les textes ont besoin de Y interprétation du goût ; il faut les solliciter doucement jusqu’à ce qu’ils arrivent à se rapprocher et à fournir un ensemble où toutes les données soient heureusement fondues» (p. en) . L’auteur compare, dans ce passage, l'histoire à la restauration d’un antique d’après des documents écrits : « Serat-on sûr d’avoir trait pour trait la statue grecque? Non, mais on n’en aurait pas au moins la caricature ; on aurait l’esprit général de l’œuvre, une des façons dont elle a pu exister ». Il est clair qu’une telle interprétation de goût , qui ne peut donner une certitude de détail, peut suffire souvent pour éclairer l’histoire des mœurs, des institutions et des idées.
Ces considérations nous permettent de voir pourquoi l’autorité du maitre est si considérable dans la critique historique ; cette autorité serait absurbe si nous étions sur un terrain vraiment scientifique ; mais dans ces interprétations de goût , il faut bien s’en rapporter beaucoup aux hommes qui ont donné des preuves de la délicatesse de leur intelli-
de l’érudition purement scientifique avec un certain dédain ( Essais de morale et de critique, pp. 120-121).
(1) Ces considérations esthétiques ont une importance capitale dans les discussions relatives à la Bible ; les écrivains juifs ont ici une supériorité très marquée sur les chrétiens, parce qu’ils ont le sentiment du génie de la littérature hébraïque et peuvent ainsi comprendre des formes de langage qui sont inintelligibles pour nous. Il est clair que les théologiens chrétiens sont moins aptes que les humanistes pour entendre les parties obscures du Nouveau Testament.
gence, comme on s’en rapporte beaucoup à un connaisseur pour discerner un tableau authentique d’une imitation.
Nous trouvons un exemple bien remarquable de cette autorité dans l’histoire des Epitres de saint Ignace. Renan regardait comme « une tentative désespérée la prétention [de M. Zahn] de démontrer que tout y est de bon aloi » ( Evangiles , p. xvn). Il ne voulait recevoir comme authentique que la seule Epître aux Romains et regardait les six autres comme ayant été fabriquées une soixantaine d’années après le martyre de l’évêque d’Antioche. Il suivait ainsi les indications de la science allemande et croyait faire une large concession en acceptant une Epître ; environ dix ans plus tard tout était changé, à la suite des travaux de Lighfoot, et on passerait aujourd’hui pour un ignorant si l’on contestait les conclusions de l’évêque de Durham. On n’avait cependant découvert aucun document nouveau ; mais le prestige de la science allemande avait beaucoup baissé dans l’intervalle (1).
Le prestige de l’autorité peut seul nous expliquer pourquoi Renan a suivi la théorie de Lipsius sur Simon le magicien (2) ; cette théorie était, d’après lui, un chef-d'œuvre de la critique moderne (Antéchrist, p. 555 et Marc-Aurèle r p. 87). Il a été démontré, très facilement, qu’elle ne tient pas debout. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette question en parlant de l’histoire de saint Pierre.
(1) La question était autant dogmatique qu’historique ; les protestants rejetaient généralement l’authenticité parce que ces Epitres sont le plus ancien code de l’épiscopat ; les anglicans et les catholiques attachaient un grand prix à un tel témoignage, ils ont fini par l’emporter. « La question des Epitres de saint Ignace, écrivait Renan, est, après la question des écrits johanniques, la plus difficile de celles qui tiennent à la littérature chrétienne primitive » ( Evangiles , p. X).
(2) Renan n’allait point cependant jusqu’au bout des conclusions de Lipsius et ne concluait pas, comme lui, contre la théorie catholique qui fait venir saint Pierre à Rome.
INTRODUCTION
Dans l'examen des documents du Nouveau Testament, Renan, guidé par Finterprétation de goût, écarta beaucoup des exagérations des critiques allemands, et adopta des solutions moyennes. L'hypercritique, qui fait le désespoir des professionnels de l'histoire (1), ne peut être efficacement combattue que par des raisons esthétiques. Dans un article écrit quelques jours après la mort de Renan, d’Hulst reconnaissait (2) hautement les services que celui-ci avait rendus à la cause catholique, en contribuant, pour une large part, à la réaction qui s'était opérée contre les théories de la science allemande.
Les objections que cette science élevait contre l'authenticité des dernières Epitres pauliniennes, lui paraissaient résulter d’une fausse interprétation du caractère de saint Paul, que Ton assimilait trop facilement à un professeur germanique (. Antéchrist , p. iv); il trouvait absurde de remplacer les systèmes traditionnels par des hypothèses fondées sur des matériaux plus fragiles encore que ceux qu'utilisait l’orthodoxie ; il signalait chez les Allemands « un manque de mesure dans l’induction [uni] aux plus rares qualités de diligence et d’application » ( Evangiles , p. xxxi v). Dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse il dit que l'école de Tubingue était composée d'esprits « sans tact littéraire et sans mesure » et il exprimait l’espoir qu’on reconnaîtrait un jour que sa « critique d’origine catholique et successivement émancipée de la tradition, [l'a] préservé de plus d’une erreur » [op. cit ., pp. 344- 345).
L’esprit particulier de Renan apparaît surtout dans le parti qu’il adopta au sujet du quatrième Evangile : alors
(1) Langlois et Seignobos, Introduction aux études historiques , p. 107.
(2) Correspondant, 25 octobre 1892. Cet article est peut-être le plus profond que l’on ait publié sur Renan; l’auteur y fait preuve d'une grande liberté d’esprit et cela lui attira beaucoup d’ennuis.
que la science avait décrété qu'il fallait écarter ce document, il osait dire : « Toute personne qui se mettra à écrire la vie de Jésus sans théorie arrêtée sur la valeur relative des Evangiles, se laissant guider uniquement par le sentiment du sujet , sera ramenée, dans bien des cas, à préférer la narration [de Jean] à celle des synoptiques » ( Vie de Jésus, p. lxxvii). Les doctes (1) ne sont pas revenus de ce scandale ; madame Darmesteter a ainsi résumé l’opinion qui a cours dans les milieux professionnels (2) : « Dans l’importance historique donnée à l’Evangile selon saint Jean, on sent que, plus d'une fois, Y artiste en Renan a tenté le savant et que le savant a cédé ». Celte critique est à mon sens un éloge (3).
On peut regretter que Renan ait cru devoir séparer les discours et les récits dans le quatrième Evangile : les discours lui semblaient incompatibles avec l'idée qu'il s’était faite de l’enseignement de Jésus (4) ; cette idée était d’ailleurs certainement inexacte. Mais on ne saurait trop admirer le sentiment littéraire qui l’a guidé dans l'appréciation du caractère des récits et qui l’a amené à rejeter les explications symboliques que tant de savants ont proposées. Le quatrième Evangile lui parait complètement différer des écrits allégoriques des premiers siècles, Pislis
(1) Les anglicans ne se laissent pas ébranler par la science allemande ', l’abbé Loisy dit que le Dictionary of the Bible montre a une rigueur qui dépasse celle des commentateurs catholiques » ( Le quatrième Evangile , p. 49|. L'Angleterre pourrait bien, comme pour les Epîtres de saint Ignace, finir par vaincre cette science devant laquelle tout le monde tremble en France.
(2) Mary J. Darmesteter, La Vie de Ernest Renan, p. 172.
(3) Nul ne songera à reprocher à M. J. Réville et à l'abbé Loisy, qui ont écrit de gros volumes sur saint Jean, d’être des artistes.
(4) M. Wendt suppose, au contraire, que les discours reproduisent une tradition et que la partie historique a été arrangée tardivement (Loisy, op. cit., p. 49). Cette hypothèse est bien moins vraisemblable que celle de Renan.
INTRODUCTION
Sophia , Pasteur d’Hermas, « Evangile de Nicodème composition artificielle, toute fondée sur des métaphores » (1) ; — l’explication allégorique est à sa place quand l’auteur souligne son intention « étale son argument, y insiste avec complaisance » ; — dans un livre symbolique onne trouverait pas« tant de circonstances singulières, sans signification apparente » ou des détails topographiques sans intérêt pour des gens étrangers à la Palestine ; — « L'allégorie est essentiellement froide et raide. Les personnages y sont d’airain et s’y meuvent tout d’une pièce. Ce qui frappe dans [cet] écrit, c’est la vie, c’est la réalité » (2) ; — Enfin est-il vraisemblable qu’un homme ait composé « un récit historique étendu avec l’arrière-pensée d’y cacher des finesses symboliques, qui n’ont pu être découvertes que dix-sept cents ans plus tard ? » (p. 508 et p. 489; p. 483 ; p. 492 ; p. 520 ; p. 509).
Ces raisons de goût (3) ne me paraissent avoir rien perdu de leur valeur ; mais encore faut-il que les lecteurs soient capables de les apprécier.
(1' On ne saurait trop admirer un théologien qui, composant un livre allégorique au moyen des trois premiers Evangiles, aurait supprimé trois scènes qui se prêtent si bien à l’allégorie et sont certifiées par les trois témoignages : la tentation, la transfiguration et le miracle de Gadara !
(2) Le réalisme de la résurrection de Lazare est tel que Renan en trouvait certains détails choquants ( Vie de Jésus, p. 269).
(3) J’appelle l’attention des humanistes sur la question de savoir qui de saint Jean ou de saint Luc possède la forme primitive quand leurs notes sont parallèles : c’est là une question de goût que Renan semble généralement disposé à trancher en faveur de la tradition johannique, dont notre texte actuel serait un écho assez fidèle ( Vie de Jésus, p. 374; pp. 505-506 ; p. 515 ; p. 517 ; p. 521-522 ; p, 524 ; p. 527 ; p. 530-534 ; Eglise chrétienne, p. 59). Je ne suis pas de son avis au sujet du baptême ; il estime que le récit johannique « est moins naïf, plus avancé, plus mûr » ( Vie de Jésus, p. 481). L’avantage me paraît être, au contraire, du côté de saint Jean qui est beaucoup plus juif que saint Luc dans la conception du signe et de la voix célestes qui désignent Jésus. Le travail de destruction de l’histoire par la réflexion religieuse est très avancé dans le troisième Evangile ; la distinction du fait réel et de la parabole tend à s’y évanouir.
Renan nous apprend qu'il avait, tout d’abord, conçu son oeuvre sur un plan tout autre que celui qu'il a suivi : « Jésus eût été à peine nommé. On se fut attaché à montrer comment les idées qui se sont produites sous son nom, germèrent et couvrirent le monde. Mais j’ai compris que l’histoire n’est pas un simple jeu d’abstractions et que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n’est pas une certaine théorie sur la justification et la rédemption qui a fait la Réforme : c’est Luther, c’est Calvin... Ce fait fécond, unique, grandiose qui s’appelle le christianisme, est l’œuvre de Jésus, de saint Paul, des apôtres. Faire l'histoire de Jésus, de saint Paul, des apôtres, c’est faire l’his toire des origines du christianisme » (Vie de Jésus , p. c).
Il me semble probable d'après cela que Renan avait, dans sa jeunesse, songé à adopter un plan hégélien ; s’il en est ainsi, il a bien fait d’abandonner cette idée ; mais la théorie qu’il énonce ici, n’est point le résultat de recherches ; elle intervient seulement pour justifier le livre qu'il avait écrit sur Jésus. Nous savons que celui-ci fut le résultat des impressions qu’il éprouva au cours d’un voyage en Phénicie (1).
Renan nous apprend qu'il fut émerveillé par la vue de la Galilée ; il crut avoir « devant les yeux un cinquième Evangile lacéré, mais lisible encore » (p. cxix). Bien peu de personnes peuvent échapper au charme des grandes ruines : ce charme est vraiment fascinateur sur les natures romantiques, et Renan nous apprend qu’il était « un romantique protestant contre le romantisme » Ç Souvenirs , p. 73). Il avait l’imagination pleine de contes bretons et il goûtait beaucoup la poésie celtique dans laquelle il a signalé « un naturalisme réaliste en quelque sorte, l’amour
(1) Gf. Mary J. Darmesteter, op. cit., livre II, chap. VI.
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de la nature pour elle-même, l’impression vive de sa magie, accompagnée du sentiment de tristesse que l’homme éprouve quand, face à face avec elle,, il croit l’entendre lui parler de son origine et de sa destinée » ( Essais de morale et de critique, p. 403). Les choses entrent dans la texture des légendes celtiques au même rang que les hommes ; la fameuse couleur locale des romantiques provient de cette vieille littérature ; on peut dire que pour l’écrivain classique les choses sont mortes et forment le fond du tableau devant lequel posent des statues, que pour le romantique elles vivent et font partie de l’orchestration dans laquelle le drame est engagé.
Le paysage évangélique est d’autant plus étrange que la nature syrienne porte davantage la marque de la dévastation humaine ; il est un document tragique qui agit d’autant plus profondément sur notre âme. Les circonstances au milieu desquelles Renan voyagait en Palestine, étaient, de plus, vraiment extraordinaires ; les massacres du Liban venaient d’avoir lieu (1) ; sa sœur mourut de la fièvre à la fin de la mission ; lui-même faillit succomber. C'est auprès de sa sœur qu’il composa « d’un premier jet la Vie de Jésus jusqu’au dernier voyage de Jérusalem » ; sa sœur malade était sa confidente et souvent son inspitrice (2).
Toutes les fois que notre âme est ainsi fortement atteinte, notre mémoire est envahie par des souvenirs d enfance. Lorsque Renan écrivait en 1883 sa biographie, il s’exagérait peut-être l’archaïsme de la Rretagne qu’il avait connue
(1) « Le sang des Maronites cessait à peine de couler au moment où il commençaient les fouilles de Byblos et l’horreur du despotisme turc ne faisait que mieux ressortir la gloire de l’ancienne Phénicie » (Mary J. Darmesteter, op. cit., p. 140).
(2) Mary J. Darmesteter, op. cit., p. 150, Cf. E. Renan et H. Renan, Lettres intimes , p. 61.
vers 1830 : « L’époque de l’émigration galloise (ve et vie siècles) était visible dans les campagnes pour un œil exercé. Le paganisme se dégageait derrière la couche chrétienne, souvent fort transparente » ( Souvenirs , pp. 87-88). L’essentiel est de savoir qu’il croyait avoir connu la vie des peuples très primitifs et qu’il reporta dans sa Vie de Jésus les gens de l'ancien Tréguier (1).
11 se trouvait dans des conditions singulièrement favorables à la composition d’un beau roman et, en effet, la Vie de Jésus fut un roman ; ses meilleurs amis reconnaissent que c’est (2) « moins une reconstitution historique que le reflet d’un certain idéal moral que l’auteur portait en lui ». Le succès du livre fut tel qu’il était désormais impossible de ne pas continuer l’histoire du christianisme en suivant à peu près le type qui avait enthousiasmé le public de 1863 (3).
Quand l’histoire des origines chrétiennes est ainsi exposée sur le plan d’un roman, le lecteur est amené à se demander comment ont pu se produire les faits miraculeux rapportés par les Evangélistes; ces faits ne peuvent être que faux, puisque dans un roman tout est ramené à des causes analogues à celles que nous observons dans la vie commune; et alors comment admettre que le héros ait pu se prêter à des fraudes? Renan a bien saisi cette difficulté et il plaide les circonstances atténuantes : « Gomme cela arrive toujours dans les grandes carrières divines [Jésus] subissait les miracles que l’opinion exigeait, bien plus qu'il ne
(1) Mary J. Darmesteter, op. cit., p. 175.
(2) Mary J. Darmesteter, op. cit., p. 173. Après l’apparition du volume Proudhon écrivait que Renan avait fait Jésus à son image (Correspondance, tome XIII, p. 112 et p. 122). Il ne le connaissait encore que de seconde main.
(3) Mme Darmesteter nous apprend que ce livre publié lin juin en était au soixantième mille en novembre (op. cit., p. 170).
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les faisait... Jésus se fût obstinément refusé à faire des prodiges, que la foule en eût créé pour lui... Il n’était pas plus libre que saint Bernard, que saint François d'Assise de modérer l’avidité de la foule et de ses propres disciples pour le merveilleux » (Vie de Jésus , p. 279). Les guérisons de démoniaques pourraient se réduire à fort peu de chose, car, d’après Renan, la folie syrienne n’est souvent qu’une bizarrerie (pp. 272-274). Il pensait que la suggestion provenant d’un homme supérieur peut, mieux que la thérapeutique, guérir bien des maladies (p. 270).
La responsabilité de la thaumaturgie retomberait surtout sur les femmes ; comme elles disparaissent de l’histoire apostolique, on peut leur attribuer des fraudes pieuses sans troubler la gloire des héros. Marie de Magdala aurait inventé la résurrection de Jésus (Apôtres, p. 13) ; Marie de Béthanie pourrait bien avoir enlevé le corps et ainsi créé la possibilité de la foi de Pâques (pp. 42-43).
La résurrection de Lazare constitue un miracle à part, qui ne peut pas être expliqué par l’erreur des foules ; c’est ce que Renan a très bien fait ressortir (Vie de Jésus , pp. 504-505). Dans la première édition de son livre, il avait proposé une hypothèse qui rappelle fort celle que Paulus avait imaginée autrefois pour rendre compte de la résurrection de Jésus (1) : Lazare malade, aurait simulé la mort, se serait fait placer dans le tombeau de famille et serait sorti à l’appel de son maître (lre édition, pp. 361-362; . Cette hypothèse a disparu des éditions actuelles; Renan cherche seulement maintenant à laisser entendre que la famille de Lazare « commit quelque imprudence ou tomba
(1) Jésus aurait été enterré vivant; « revenu de sa léthargie, il serait sorti de la loge et il aurait rejoint les siens qui interprétèrent ce retour à la vie naturelle comme une résurrection » (Rose, Etudes sur les Evangiles , p. 318).
clans quelque excès de zèle (1). Peut-être Fardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient la mission divine de leur ami, entraina-t-elle ces personnes passionnées au delà de toutes les bornes » ( Vie de Jésus, p. 374). Il cherche à défendre les coupables de son mieux : « Pour bien saisir cela, il faut avoir été en Orient. En Orient, la passion est l’àme de toute chose, et la crédulité n’a pas de bornes... La passion, d’une part, la crédulité, de l’autre, font l'imposture. Aussi aucun grand mouvement ne se produit-il en ce pays sans quelque supercherie » (p. 512). Il n’y a pas moyen de supposer que Jésus n’eût pas été un peu complice de la fraude pieuse de ses amis ; mais Renan trouve moyen de l’excuser : « Sa conscience, par la faute des hommes et non par la sienne, avait perdu quelque chose de sa limpidité primordiale. Désespéré, poussé à bout.il ne s'appartenait plus. La mort allait dans quelques jours l’arracher aux fatales nécessités d’un rôle qui à chaque heure devenait plus exigeant, plus difficile à soutenir » (p. 375). Ce plaidoyer parut aux catholiques le plus audacieux des sacrilèges (2).
Les miracles gênent fort les auteurs modernes qui n’y
(!) On ne saurait trop blâmer le procédé qu’emploie si souvent Renan et qui consiste à solliciter, par d'habiles équivoques, le lecteur pour l’amener à faire lui-méme des hypothèses que l’auteur n’ose pas énoncer. M. Brunetière lui a durement reproché ce procédé et Ta accusé d’avoir une « insincérité naturelle » [Cinq lettres, p. 19-21 ; p. 101). Renan s’est lui-même vanté de l’art avec lequel il savait dérouter les scrupules de son vieil ami de Sacy, grâce à sa « subtilité de théologien » (Feuilles détachées . pp. 134 135). Cela ne l'a pas empêché d’affirmer qu’il avait toujours dit toute sa pensée ( Souvenirs , p. 151).
Je crois que Renan n’a été sincère que dans un seul de ses écrits, dans la Réforme intellectuelle et morale ; aussi ce livre est-il bien supérieur à tout ce qui e5t sorti de sa plume.
(2) On en trouvera la preuve dans la sentence synodale rendue le 25 août 1863 par l’évêque de Poitiers. Ce document est à lire si l’on veut bien comprendre l’impression que produisit le livre de Renan ( Œuvres de Mgr Pie , tome V).
INTRODUCTION
croient pas et qui ne savent comment s’exprimer pour donner satisfaction à la fois aux croyants et aux incrédules; c’est ce que l’on peut remarquer, par exemple, dans les livres consacrés à Jeanne d’Arc (1). Tant qu’on examine l’histoire au point de vue de la génération, il est impossible de ne pas se poser la question de savoir quel fait réel a pu donner naissance à l’illusion du miracle ; mais quand on abandonne l’idée de la génération, toute difficulté disparait. Ainsi pour les stigmates de saint François nous n’avons nul besoin de savoir en quoi consistaient ces plaies ; mais nous devons chercher quelle conception le Moyen Age en avait ; c’est cette conception qui a agi dans l’histoire et cette action est indépendante du problème physiologique.
Il est donc bien inutile de discuter sur les incidents qui peuvent avoir donné naissance à la croyance relative à la résurrection de Lazare ; la question est de savoir si cette croyance a produit quelque chose dans l’histoire du christianisme et pourquoi le miracle n’a pas été mentionné par les synoptiques. Beaucoup d’auteurs modernes que gêne l’énormité de ce miracle (2), voudraient profiter de cette omission pour se débarrasser de Lazare, et c’est ce qui explique le succès assez marqué que le livre de l’abbé Loisy a obtenu dans des groupes catholiques engagés dans les voies de l’exégèse rationaliste (3) ; — les purs chrétiens
(1) Quand on veut écrire pour la gloire de Jeanne d’Arc, comme on le fait aujourd’hui, il faut bien se demander si vraiment un ange apporta au roi une couronne d’or et ce qu’est devenu ce fameux signe qui devait demeurer dans le trésor royal mille ans et plus (Quicherat. Procès; de condamnation et de réhabilitation de .Jeanne d' Arc, tome I, pp. 283-290).
(2) On a souvent rapporté que Spinoza disait qu’il renoncerait à sa philosophie au cas où on lui démontrerait la réalité de ce miracle.
(3) Pour beaucoup de catholiques actuels, devenus fort peu chrétiens, un grand miracle nettement accusé est plus gênant qu’un grand nombre de petits faits merveilleux ; c’est pourquoi ils préfèrent les synoptiques à saint Jean.
ont, depuis longtemps, considéré la croyance au fait matériel raconté par le quatrième Evangile comme un signe auquel on reconnaît un vrai fidèle.
Renan expliquait la singulière omission des synoptiques en disant qu'ils « savaient très mal ce qui précède immédiatement la dernière semaine de Jésus » (p. 507) ; il me semble plus vraisemblable que la résurrection de Lazare a été supprimée de parti pris, parce qu'elle gênait la théologie paulinienne : saint Paul ayant affirmé que le Christ est le premier ressuscité d’entre les morts (1), les synoptiques — qui ont tous subi l'influence des Epitres — supprimèrent cet épisode (2).
(1) D’après le premier Evangile il y eut des gens ressuscités au moment de la mort de Jésus ; mais l’auteur ajoute qu’ils sortirent de leurs sépulcres après la résurrection du dimanche (Mathieu, XXVII, 52-53).
(2) Saint Luc a. en quelque sorte, décomposé l'histoire de Béthanie et en a dispersé les morceaux dans son livre : l’onction, la mention de deux sœurs appelées Marthe et Marie, dont la première sert à table, la valeur du témoignage de Lazare ressuscité sont des dislocations de la tradition johannique ( Vie de Jésus, p, 354 ; p. 373 ; pp. 506-507).
La résurrection du fils de la veuve de Naïm est une édition corrigée de celle de Lazare ; pour ne pas contredire la théorie paulinienne, le miracle a lieu pendant l’enterrement, alors que l’âme est encore voisine du corps . Nous aurons l’occasion de revenir sur cette conception juive de l’âme lorsque nous examinerons, dans la troisième partie, l’antiquité du quatrième Evangile. La dislocation de l’histoire de Béthanie constitue une très forte présomption en faveur de l’antiquité du quatrième Evangile : il est bien plus facile d’admettre la dispersion de fragments d’une même tradition qu’un groupement artificiel (et inexplicable) de morceaux pris dans diverses parties d’un livre antérieur.
Programme dressé en 1848 par Renan et pourquoi il ne fut pas exécuté. — Apocalypses juives et difficultés que présente leur interprétation ; illusions de Renan à ce sujet. — Observations d'Isidore Loëb et de Théodore Reinach sur la littérature juive. — Le Talmud. — Doutes sur la sûreté de Tcrudition de Renan.
En 1848, Renan avait dressé un programme des études à entreprendre pour écrire V histoire des origines chrétiennes ; mais il se plaçait alors à un point de vue tout différent de celui qu’il a adopté plus tard ; il ne voulait pas raconter la conquête du monde romain par les adorateurs du Christ, mais les temps durant lesquels la nouvelle religion fut encore toute juive : « C’est l’histoire de cette curieuse embryogénie, l’histoire des racines du christianisme, jusqu’au moment où l’arbre sort de terre, tandis qu’il n’est encore que secte juive, jusqu’au moment où il est adopté ou absorbé, si l’on veut, par les nations que j’ai voulu indiquer ici. Elle est toute à deviner... Mais la critique \ veut retrouver V histoire sous la légende , ou du moins retracer la physionomie caractéristique de l’époque et de ses œuvres » ( Avenir de la science , p. 281).
Les circonstances singulières au milieu desquelles fut improvisée la Vie de Jésus , empêchèrent Renan de mettre ce programme à exécution; mais plus tard il sembla vouloir revenir à des idées analogues à celles de 1848. Après avoir conduit les origines du christianisme jusqu’à l’avènement de Commode, il annonça qu’il allait rechercher dans le développement religieux d’Israël les sources de
la grande révolution religieuse accomplie par les disciples de Jésus. On pouvait donc espérer que les derniers volumes de cette nouvelle entreprise contiendraient des détails sur cette curieuse embryogénie qui lui avait jadis paru si utile à étudier ; l’attente fut déçue. Ce n’est pas que Renan n’ait parfois l'air de vouloir nous raconter la formation des premières racines du christianisme dans le monde juif; mais il se borne à noter des suites chronologiques sans faire ressortir le principe qui formerait l’unité réelle de ces suites; une succession dans l’histoire n’est pas toujours une chaîne de causes :
« La cause éloignée du christianisme, dit Renan, ce sont les anciens prophètes d’Israël. La cause prochaine, c’est le mouvement eschatologique qui, depuis le livre de Daniel, agite si fort l’esprit juif. La cause très prochaine, c’est l’école messianique de Judée dont les manifestes sont le livre d’Hénoch et l’Assomption de Moïse. La cause immédiate, c’est Jean-Raptiste » ( Histoire d'Israël , tome V, pp. 412-413). Mais on pourrait demander : quelle est donc la cause du judaïsme ultérieur ? Comme les apologistes chrétiens, il fait du christianisme un héritier si direct de l’ Ancienne Loi qu’on ne peut plus facilement comprendre la persistance de celle-ci; on sait que la destinée des Juifs a toujours tourmenté la théologie et qu’elle ne constitue pas un des moindres mystères de l’orthodoxie.
Il est singulier que Renan n’ait pas été frappé de la difficulté qu’il y aurait à concilier les idées qu’il se faisait sur les apocalypses juives et sur la prédication idyllique de Jésus. Il trouvait dans le livre d’Hénoch l’esprit le plus sauvage : « On voudrait rapporter tout cela aux bas temps gnostiques et manichéens, dit Renan, au temps de l’Ascension d’Isaïe, par exemple: mais cela est impossible » (p. 386). L’Assomption de Moïse est animée des memes passions que
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le deuxième livre des Macchabées ; c'est un grand cri de haine contre les envahisseurs ; les crucifixions des Juifs révoltés que Yarus fît exécuter en l’an 4 de notre ère, avaient laissé une profonde impression sur l’auteur ; mais Israël triomphera de cet aigle maudit : « Israël montera sur sa tête, sur ses ailes, le piétinera, le déplumera. Ah! le beau jour! » (p. 409 410). Voilà certes des sentiments qui ne concordent guère avec ceux qu’on prête généralement à Jésus; la prétendue chaîne des causes, au lieu d’expliquer la genèse de la première prédication chrétienne, * la rendrait ainsi infiniment obscure
L’interprétation des apocalypses devait jouer un grand rôle dans le travail que Renan voulait entreprendre en 1848; nous avons vu que cette interprétation devait aboutir à retrouver l’histoire sous la légende ; je ne crois pas qu’il y ait sophisme plus dangereux que celui que suppose une telle entreprise ; une légende peut être très précieuse pour connaître la manière de penser d’un peuple, mais elle ne peut nous fournir des faits et ce sont des faits que Renan voulait demander aux apocalypses. Ces livres ont pu donner lieu aux interprétations les plus dissemblables; et même celles que la majorité des auteurs accepte, sont encore bien douteuses. Le livre d’Hénoch (1) renferme un épisode célèbre dans lequel les Juifs sont symbolisés par des brebis que dévorent des animaux sauvages jusqu’au jour où le Seigneur arme les brebis : celles-ci mettent
(li II est curieux de signaler ici les variations de Renan au sujet de ce livre ; dans le quatrième volume de Y Histoire d'Israël il disait que l'influence chrétienne s’y manifestait par l’emploi du terme Ancien des jours pris « au sens sacramentel », par l’introduction de l’ange Raphaël et la réunion des quatre grands anges; il regardait comme probablement christianisée aussi la partie du livre où il est question de la chute des anges (tome IV, p. 359, p. 167, p. 169). Plus tard il a considéré tout le livre comme antérieur au christianisme (tome V, pp. 384-386 et p. 401).
alors en fuite leurs ennemis. Renan et les meilleurs auteurs voient là une allusion aux conquêtes de Jean Hyrcan (p. 25). Cetle explication me semble bien peu satisfaisante : je trouve difficile qu'un écrivain pieux ait pu célébrer les exploits d'un roi qui entretenait une armée de mercenaires avec l’or du temple (p. 3G) et que les pharisiens regardaient comme indigne d’occuper le souverain pontificat à cause de l’indignité prétendue de sa mère (p. 52).
Dans X Antéchrist, Renan a poussé jusqu’à la minutie l’explication des épisodes eschatologiques par des faits historiques : dans l’étoile qui tombe du ciel et rend amères le tiers des eaux du monde (Apocalypse, VIII, 10-11) il voit une allusion à quelque bolide auquel on aura attribué la corruption des eaux d'un réservoir (. Antéchrist , p. 394); — une invasion de sauterelles aurait conduit à imaginer les fléaux de la cinquième trompette (p. 396); — ceux de la sixième trompette seraient une allusion à une invasion de Parthes, car ceux-ci tiraient des flèches en fuyant et l’Apocalypse parle de chevaux qui tuent par la queue (p. 398) ; — l'épisode de la femme et du dragon (XII, 4-6 et 13-18) correspondrait à quelques circonstances inconnues de la retraite des fidèles de Jérusalem à Pella (p. 410). Renan se donne beaucoup de mal pour trouver quel personnage a pu être désigné comme «faux prophète»: il estime que ce fut probablement « un imposteur d'Ephèse partisan de Néron, peut-être un agent du faux Néron ou le faux Néron lui-même » (p.420). 11 croyait pouvoir établir une si grande concordance entre les symboles et l’histoire qu’il fixait à la fin du mois de janvier de l’an 69 la publication de l’Apocalypse (p. 355).
Suivant Renan, les apocalypses renferment le plus souvent une « philosophie de l’histoire contemporaine » exposée
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d’une manière énigmatique, mais permettant de les dater quand le commentateur est assez sagace pour déchiffrer les énigmes (Evangiles, p.365). On est arrivé aujourd’hui à une conception fort éloignée de celle-là, encore que, dans bien des cas, les auteurs aient conservé beaucoup trop de l’ancien système. Les apocalypses sont des compilations ayant pour objet de décrire le mal , en utilisant d’anciens contes ; ceux-ci, au cours des temps, s'étaient souvent enrichis d’allusions à des événements politiques; mais les compilateurs ne comprenaient plus généralement ces allusions, en sorte qu’ils plaçaient pêle-mêle des fragments fort disparates au point de vue chronologique (1).
La mythologie babylonienne a fourni beaucoup de traits auxauteursd’apocalypses ; si la Bête monte de la mer(xm, 1) c’est, d’après Renan que « l’empire romain, pour les gens de Palestine, semblait venir d'au delà des mers » (p. 412) ; en réalité, c’est parce que le monstre babylonien Tiamat est le symbole de l’abîme.
L’erreur de Renan est d’autant plus remarquable qu’elle provient d’une mauvaise interprétation du génie hébraïque et que, par suite, elle touche à la fois à sa science de spéfialiste et à son goût d’orientaliste. Les œuvres juives ne peuvent pas être soumises aux mêmes procédés critiques que les classiques grecs et les Allemands ont commis quantité d’erreurs en voulant classer avec précision des
(1) L’dpocalypse canonique paraît dater du temps de Doinitien ; mais elle renferme probablement des allusions à Caligula et à Néron. Il n’est pas du tout certain que le chiffre de la Bête désigne Néron ; quelques auteurs pensent que la variante conservée par saint Irénée (616 au lieu de 666) pourrait être la bonne et s’appliquer à Caligula (De Faye, Les apocalypses juives, p. 54). Renan reconnaît d’ailleurs que pour trouver Néron dans le chiffre de la Bête il faut supposer une orthographe hébraïque dont on ne connaît aucun exemple avant le troisième siècle ( Antéchrist , p. 416). Voilà un cas où la science moderne ne tient nul compte des données matérielles de l’érudition.
productions lyriques qui échappent à toute détermination chronologique. M. Théodore Reinach approuve fort Isidore Loëb d’avoir protesté contre cette science illusoire (1) : « La chasse aux allusions historiques lui paraissait une méthode dangereuse et qui témoignait d’une médiocre connaissance de l ame juive et des habitudes du lyrisme hébraïque... Leur pensée vagabonde va et vient sans se fixer dans l’océan des âges ; elle vit dans un rêve perpétuel où la notion du temps s’efface comme celle des lieux. Leur langage est bien celui qui convient à cette pensée flottante et comme hallucinée ».
Les observations d’Isidore Loëb portaient sur les Psaumes (2) ; mais elles s’appliquent à toutes les œuvres de rêve que comprend la littérature juive; et les apocalypses sont, par excellence, de telles œuvres.
En plus des apocalypses, Renan indiquait comme source très importante le Talmud; revenant en 1863 sur les idées émises par lui en 1848, il écrivait : « La vraie notion des circonstances où se produisit Jésus, doit être cherchée dans le [Talmud] ...D'innombrables détails matériels des Evangiles trouvent leur commentaire dans le Talmud » ( Vie de Jésus , p. xlv; Cf. Avenir de la Science , p. 281). Il prévenait cependant le lecteur qu'il n'avait point fait une étude personnelle et approfondie des documents dont il signalait, avec tant de force, l’intérêt: « Les vastes recueils latins de Lighfoot. de Schoettgen, de Buxtorf, d'Otho, conte-
(1) I. Loëb, La littérature des pauvres dans la Bible, p. XIIÏ.
(2) Isidore Loëb croyait que le Second-Isaïe appartient au même groupe littéraire que les Psaumes et il plaçait à l’époque du second temple des morceaux qui, d’après Renan, auraient été écrits quelque temps avant la prise de Babylone (tome III, p. 473): Cyrus ne figurerait dans ces morceaux qu’à titre de personnage symbolique, opposé aux Pharaons (op. cit., pp. 222-228). Le cantique de la Mer rouge et les autres chants historiques lui semblaient pouvoir se rapporter aussi au temps du second temple (pp. 250-270)
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naient déjà à cet égard, disait-il, une foule de renseignements. Je me suis imposé de vérifier dans l’original toutes les citations que j’ai admises. La collaboration que m'a prêtée un savant israëlite, M. Neubauer, m’a permis d’aller plus loin et d’éclairer certaines parties de mon sujet par de nouveaux rapprochements ». Plus tard il utilisa aussi le concours de J. Derenbourg ( Saint Paul,
p. LXXV).
On est un peu surpris de cette manière de procéder chez un auteur qui a toujours prétendu avoir une vocation extraordinaire pour les langues sémitiques et qui aurait cru abaisser sa dignité de prince des sémitisants s’il avait accepté une autre chaire au Collège de France que celle d’hébreu (1). Il est bien évident que, dans des questions de ce genre, rien n’aurait pu remplacer une étude critique des textes et on doit regretter que Renan n’ait pas appliqué au Talmud son étonnante faculté de divination : dans ce fouillis de décisions dont la chronologie est si douteuse, il aurait pu faire quelque lumière. On serait tenté de supposer que Renan se défiait de ses forces et qu’il n’osait pas aborder un sujet si difficile ; on a souvent en effet mis en doute sa valeur comme hébraïsant (2) et M. Brunetière dit avec brutalité (3) : « Quels services Renan a-t-il rendus à la philologie sémitique ? On le saurait, je le saurais, s’ils
(1) Mary J. Darmesteter, La vie de Ernest Renan , pp. 135-136.
(2) D’Hulst estime que les critiques catholiques ont souvent dépassé toute mesure ( Correspondant , 25 octobre 1892, p. 218). La Revue des études juives a relevé dans le quatrième volume de Y Histoire d'Israël (p. 281) une citation d’Antigone de Soco qu’elle ne peut s’expliquer que par «. une étrange inadvertance » à moins que ce ne soit une « correction voulue » (Revue des études juives, premier semestre 1893, p. 156) : Renan traduit : « La rosée du ciel sera pour vous », là où le texte reçu donne : a. Que la crainte du ciel soit sur vous ». Renan aurait bien fait d’indiquer les raisons qui justifient la correction du texte pour ne pas être exposé à la cri" tique.
(3) Brunetière, Cinq lettres sur Ernest Renan, p. 83.
étaient éminents » ; ces doutes sont d’autant plus justifiés que Y Histoire générale des langues sémitiques est restée au premier volume. Je pense que Renan s’était rendu compte des observations désobligeantes que feraient plus tard sur son compte les historiens : c’est pour ne point paraître avoir été seulement un sémitisant amateur qu’il a tant insisté pour que l’Institut publiât le Corpus des inscriptions sémitiques et qu’il disait ne rien tant aimer que cette entreprise.
Quand on connaît bien la nature d esprit de Renan, sa manière de procéder s’explique facilement; il considérait comme étant secondaires toutes les questions qui ne l’amusaient pas. On a donc eu très grand tort de proclamer avec fracas qu’il n’avait rien aimé que la vérité ; M. Brunetière répond (1 ) : « Il n’a aimé la vérité qu’en dilettante et en épicurien, pour la beauté des choses qu’il en pouvait dire . . Il l’a aimée, singulière et rare, parodoxale et surprenante, changeante et contradictoire, favorable et complaisante au jeu de sa virtuosité ». Le Talmud n’amusait pas Renan et, chaque fois qu’il a parlé de ce livre, il a manifesté le dégoût qu il lui causait: en 1848 il le signalait comme un exemple de « ce que peut l'esprit humain déraillé des voies du bon sens » (Avenir de la Science , p. 183); à la tin de sa carrière, il conseillait au judaïsme « d’oublier » le Talmud (Histoire d'Israël , tome Y, p. 317). On ne pouvait pas demander à ce dilettante de s'ennuyer de longues années à examiner des textes de ce genre.
Aucune personne ayant lu avec soin l’œuvre de Renan ne pourra souscrire à l'éloge qu’a fait de celui-ci son ami J. Darmesteter (2) ; il n’est pas vrai qu’il eut « les vertus
(1) Brunetière, op. cit., pp. 27-28.
(2) J. Darmesteter, Crû tique et politique , p. 08.
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de L’érudit amoureux du détail et qui sait que le détail seul, le menu fait, est la base de la science » ; et peut-être même M. Brunetière a-t-il jugé trop favorablement les Origines du christianisme quand il a dit (l)que : « la trame de l’érudition en était résistante et solide ». Je voudrais montrer, par quelques exemples très simples, comment travaillait Renan et qu’on ne peut pas toujours se fier à lui.
Plus d’une fois le plaisir de lancer une phrase à effet l'a conduit à des exagérations manifestes ; ainsi, par exemple, à propos des actes de Nérée et d’Achillée, il écrit : « On ne fut jamais plus voluptueusement chaste ; on ne traita jamais du mariage avec une plus naïve impudeur» ( Marc-Aurèle , p. 245). D’après lui, Tertullien oppose « aux énervantes faiblesses des apologistes helléniques le dédain du Credo quia absurdum » (p. 109); et il renvoie au traité De carne Christi , 5; on n’y trouve pas cette phrase fameuse qui n’existe d’ailleurs nulle part dans Tertullien.
Plusieurs fois Renan a cité une sentence de Jésus qui manque dans nos Evangiles : « Soyez de bons banquiers » : mais il lui a donné diverses interprétations. Dans la Vie de Jésus (p. 187) il croit qu’il est recommandé de faire « de bons placements pour le royaume de Dieu, en donnant [ses] biens aux pauvres». Si Renan s’était reporté aux sources qu’il cite, il aurait vu qu’il s’agit de séparer le bon et le mauvais dans F Ancienne Loi, comme fait le changeur triant les pièces de monnaie. C’est le sens qu’il a fini par donner à la parole de Jésus dans Marc-Aurèle (p. 86); mais il a soin de ne pas avertir le lecteur qu’il y a un contresens dans le premier volume (2).
(1) Brunetière, op. cit., p. 79.
(2) On pourrait même se demander si Renan ne cherche pas à embrouiller le lecteur; dans le premier volume il avait parlé des banquiers ; maintenant il parle des changeurs : dans un autre endroit il emploie le mot
Il y a quelques années, M. Pascal, professeur à Gatane, a fait connaître un curieux exemple des traductions artificieuses de Renan (1). Néron avait établi entre le Palatin et les jardins de Mécène un vaste ensemble de constructions que l’on nommait domus transitoria , en raison de leur position ; il entrait dans le plan de Renan d’amener le lecteur à croire que Néron avait pu être l’auteur de Pincendie de l’an 64 et qu’il aurait brûlé Rome pour pouvoir agrandir ses palais. Voici par quelles ruses cette idée est insinuée; Renan décrit d’abord « cette maison que [Néron] appelait transitoire et qu’il méditait de rendre bientôt définitive » (. Antéchrist p. 142); — puis il observe que l’empereur rentra dans la ville « vers le moment où le feu approchait de sa maison transitoire » (p. 146), sans doute pour mieux surveiller le désastre ; — enfin la maison dorée s’élève « sur l’emplacement de l’ancienne résidence provisoire, agrandi des espaces que l'incendie avait déblayés » (p. 149). On ne peut vraiment mieux utiliser l’équivoque.
Il lui répugnait d’admettre que saint Paul eût dit toute la vérité sur sa continence ; il s’occupe plusieurs fois de cette question qui le tracassait ; après avoir trouvé que saint Paul « se vante avec une assurance qui n'était peutêtre pas exempte de quelque affectation et qui, en tout cas, a pour nous quelque chose de déplaisant » ( Apôtres , p. 172), il affirme que « toute une branche de la tradition ecclésiastique a prétendu que [saint Paul] était marié » (i Saint Paul , p. 148-149); il revient encore sur le prétendu mariage dans Y Antéchrist (p. 18-19 et p. 22). Cette tradi-
étrange de trapézites (Marc-Aurèle, p.154). Dans la prière sur l’Acropole les trapézites reviennent encore (Souvenirs, p. 6G) ; il est entièrement probable qu’il ne doit pas y avoir eu un grand nombre d’années entre la composition de cette pièce et la rédaction de Marc-Aurèle.
(1) Carlo Pascal, L'incendie de Rome et les premiers chrétiens, p. 30.
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tion est prouvée par trois références : Clément d’Alexandrie, argumentant contre des hérétiques adversaires du mariage, leur oppose l’exemple des apôtres et, pour les besoins de cette polémique, englobe saint Paul dans la catégorie des apôtres mariés (Stromates, III, 6) ; il n’avait d’autres raisons à faire valoir qu’un passage obscur des Epîtres (Philippiens, IV, 3J (1); il n’invoque aucune tradition, ce qui est d’autant plus remarquable qu’il a conservé une légende relative aux derniers entretiens de saint Pierre avec sa femme (Stromates, VII, 11); — Eusèbe rencontrant cette histoire singulière ne manque pas de la noter, comme il faisait pour toutes les choses qui le frappaient dans ses lectures; il place donc saint Paul parmi les apôtres mariés, sur l’unique autorité de Clément (Histoire ecclésiastique, III, 30) ; — à la fin du quatrième siècle, l’auteur des lettres pseudo-ignatiennes croit que saint Pierre et saint Paul furent mariés (Philadelphiens, 4), soit qu’il ait groupé machinalement ces deux grands noms, soit qu’il ait pris ce renseignement dans Eusèbe. Origène a parlé aussi de cette prétendue tradition ; mais il ne savait rien déplus que son maître, c’est-à-dire ce que l’on trouve dans l’Epitre aux Philippiens (sur l’Epitre aux Romains, I, 1). Peut-on appeler cela une tradition?
Pour terminer, j’appelle l’attention sur une traduction de haute fantaisie, qui a l’inconvénient de nous présenter sous un jour étrange les institutions romaines. Parlant de la législation relative aux martyrs, Renan énumère les délits sous l'inculpation desquels ils pouvaient tomber et il
(1) Saint Paul salue un « digne compagnon » ; les commentateurs juifs et chrétiens se sont toujours évertués à placer des noms sur les personnages anonymes et à imaginer des relations de parenté entre les personnages mal connus ; Clément a suivi cet usage, a lu le texte au féminin et a inventé ainsi la femme de saint Paul.
ajoute : « Et puis il y avait cette sombre catégorie des flagitia nomini cohoerentia , crimes qui n’avaient pas besoin d’être prouvés, que le nom de chrétien faisait supposer a priori et qui entraînaient la qualification à’hostis publicus » ( Evangiles , p. 402). Aucun auteur n'a jamais entendu parler de cette catégorie de crimes, d'autant plus que le mot flagitia ne s’applique aux délits que dans le seul cas d’outrages aux mœurs (1). Renan avait emprunté la formule flagitia nomini cohoerentia à la lettre de Pline le jeune à Trajan ; on ne sait trop ce qu’elle veut dire dans ce texte et elle constitue même une des grosses difficultés que n’ont pas résolues les défenseurs de l’authenticité de ce document. Les apologistes disent bien que les chrétiens sont condamnés seulement pour leur nom ; mais ils ne cessent de signaler ce qu'a d’exorbitant une telle répression, tandis que, d'après Renan, elle aurait été conforme aux principes du droit romain (2).
(1) Les spécialistes ont fini par reconnaître le vrai sens du mot flagitia depuis que M. Pascal a soutenu que Tacite, en appelant les chrétiens : propter flagitia invisi, avait eu l’intention de les regarder comme complices possibles de l’incendie de Rome. M. P. Allard avait jadis traduit flagitia par : crimes Histoire des persécutions, tome I, p. 151) ; il a découvert depuis que ce sens ne convient nullement ( Les chrétiens ont-ils incendié Rome sous Xêron ? pp. 26-27) Le dictionnaire de Forcellini ne laisse cependant aucun doute sur ce point.
Le Blant qui a essayé de montrer que les martyrs furent mis à mort en raison du droit commun, ne connaît pas « la sombre catégorie » découverte par Renan ( Les persécuteurs et les martyrs, chapitre VI).
(2) A la page 358 des Apôtres se trouve une traduction encore plus singulière que celle dont il est question ici, mais qui pourrait bien provenir seulement d’un lapsus du correcteur : « Le lieu de réunion avait d’ordinaire un tétrastyle (portique à quatre faces) ». Tout le monde appelle tétrastyle un édifice ayant quatre colonnes sur la face principale.
La théologie de Renan : Gavroche et Homais. — Religion considérée du point de vue littéraire. — Raisons qui rendaient le christianisme peu intelligible pour Renan : le péché ; la chasteté ; le pessimisme. — Gomment Renan se trompa sur son aptitude à comprendre le christianisme : son goût pour les légendes ; son admiration pour les œuvres de charité ; son sentiment sur l’économie cléricale.
Renan croyait être particulièrement préparé pour écrire sur les origines du christianisme : « Si l'amour d’un sujet, dit-il, peut servir à en donner l’intelligence, on reconnaîtra, j’espère, que cette condition ne m’a pas manqué. Pour faire l’histoire d’une religion, il est nécessaire, premièrement, d’y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charmé et satisfait la conscience humaine) ; en second lieu, de n’y plus croire d’une manière absolue ; car la foi absolue est incompatible avec l’histoire sincère. Mais l’amour va sans la foi » {Vie de Jésus, p. CIV). Je suppose qu’il entendait affirmer ainsi la supériorité de son œuvre, comparée soit à celle de Salvador, soit à celles des fanatiques de la gauche hégélienne, soit à celles des professeurs catholiques.
Le passage par Saint-Sulpice aurait pu avoir une très heureuse influence sur Renan, en lui donnant une plus grande facilité pour comprendre les dogmes et la théorie des sacrements : il est à remarquer, en effet, que ces sujets sont toujours fort mal traités dans les livres écrits par des laïques. Malheureusement, il ne semble pas que Renan ait jamais étudié à fond la théologie positive, qui examine les
questions d’un point de vue historique ; tout ce qu'il a dit au sujet de la formation des dogmes au sein du christianisme primitif, trahit un extrême embarras ; Fauteur reste dans le vague de peur de se compromettre.
A l’époque où Renan quittait Saint-Sulpice, Newman se faisait catholique, après avoir approfondi l’histoire de l'Eglise et contrôlé la tradition. Je ne crois pas que Renan ait jamais rien écrit sur le célèbre auteur de la théorie du développement des dogmes ; et on peut se demander s’il n'a pas négligé un théologien aussi important parce qu'il ne se sentait pas en mesure de discuter avec lui. Dans les Souvenirs d'enfance , il croit certain que « l’Eglise catholique s’oblige à soutenir que ses dogmes ont toujours existé tels qu’elle les enseigne, que Jésus a institué la confession, l'extrême-onction, le mariage ; qu’il a enseigné ce qu’ont décidé plus tard les conciles de Nicée et de Trente » (< op . cil., p. 283). Une affirmation aussi tranchante permettrait de croire que Renan aurait ignoré tout de Newman (1).
En 1884 il publia dans les Nouvelles études d’histoire religieuse un petit essai qu’il avait composé en sortant de Saint-Sulpice sur « les congrégations aeauxiliis », c’est-àdire sur les premières luttes relatives à la grâce qui passionnèrent tant le xvne siècle. On est étonné de voir que ce sujet soit traité comme un léger badinage et il ne me parait pas du tout certain que Renan eût fait un sérieux effort personnel pour comprendre le sens exact du problème discuté entre les thomistes et les molinistes. Ce petit morceau n’est pas de nature à donner une haute idée de la science théologique de Renan; on comprend donc assez
(1) Il ne faudrait pas croire que Newman fût inconnu en France ; il parut deux traductions de son livre, en 1840 et 1848. 11 me semble bien difficile d’admettre que Renan n’ait pas entendu parler d’un savant dont la conversion fit tant de bruit.
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facilement pourquoi il l’a gardé si longtemps en portefeuille ; en 1884 il était devenu grand homme et personne n’eût osé lui reprocher son ignorance du sujet.
Dans la préface il appréciait en ces termes cet essai de jeunesse : « Pour égayer l’austérité de ce volume, j’v ai inséré un jea que m’inspirèrent mes souvenirs de théologie scolastique (1)... J’ai voulu montrer, dans ce petit récit, une des singularités de la théologie romaine, qui est d’associer bizarrement les prétentions à l'infaillibilité avecl’ergoterie la plus subtile. L’infaillibité devrait, au moins, n’être pas disputeuse. Quoi de plus naïf que de suer sang et eau pour trouver la vérité, quand on est sûr d’avance que ce qu’on décidera sera la vérité ? » ( Nouvelles études , pp. V-VI). Ces facéties d’un goût médiocre étaient le vrai commentaire de l’essai de 1845. Pour en bien comprendre tout le sens, il faut se rappeler que l’année précédente avaient paru les Souvenirs d'enfance et de jeunesse , qui eurent un si éblouissant succès (2) ; or, dans ce livre se lisaient d’étranges déclarations sur la religion :
« Que voulez-vous ? C’est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais, nous serions tous brûlés vifs. Quand on s’est donné bien du mal pour trouver la vérité, il en coûte d’avouer que ce sont les frivoles qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant d’emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie ! C’est bien dur à
(1) On peut se demander si déjà au séminaire Renan ne s'était pas exercé à ce genre de drôleries : il nous apprend que sa manière de présenter certains arguments de l’orthodoxie faisait sourire ses camarades. Ce serait à la suite de ces espiègleries scolastiques que l’un des professeurs, l’abbé Gottofrey, lui aurait dit qu’il n’était pas chrétien ( Souvenirs , pp. 259-260).
i2) « Depuis les Mémoires d’outre-tombe, jamais livre de cette sorte n’était allé si directement au cœur de ce public qui adore que ses grands hommes lui parlent d’eux mêmes. . . Ce livre eut ce qu’il méritait, un succès de cœur » (Mary J. Darmesteter, La vie de Ernest Renan, p. 265).
penser » (, Souvenirs , p. 155). Et un peu plus haut il admire que Gavroche puisse écarter « par une plaisanterie des croyances dont la raison d’un Pascal ne réussit pas à se dégager », et que lui, Renan, ait eu besoin de tant de science philologique « pour arriver juste au même résultat que ce petit drôle atteint tout d’abord » (p. 133). Devant un public qui applaudissait des énormités pareilles, Renan aurait eu grand tort de se gêner.
Pendant de longues années, Renan s’était gêné pour se donner un air de pasteur protestant : « J’ai fait passer, disait-il, ce que la médiocrité humaine regarde comme des hardiesses grâce à un style modéré et à des mœurs graves » ( op . cit , p. 360). M. Brunetière dit (1) que « rien n’est plus grave, et on pourrait presque dire plus pieux, que les premiers écrits de Renan, ceux qu’il a réunis plus tard pour en former ses Etudes d'histoire religieuse et ses Essais de morale et de critique ». Mais il ne faut pas trop se laisser prendre aux apparences : en réalité Renan adoptait un masque qui changeait fort sa véritable nature : il n’eût pas mieux demandé que de se livrer à de petits jeux pour égayer ses lecteurs à propos de choses sérieuses. Je ne puis croire qu’il fut bien sincère quand il reprochait à Béranger d’avoir (2) « en un siècle préoccupé de problèmes aussi sérieux que ceux qui nous obsèdent, accepté devant le public le rôle de faux ivrogne et de faux libertin ». Tout était chez Renan affaire de convenances littéraires: il y eut un temps où il crut qu’il ne pourrait réussir qu’en se composant un personnage austère ; il vint un autre temps qui lui parut désirer des blagues (3); il écrivit pour ces deux époques avec un égal succès.
(1) Brunetière, Cinq lettres sur Ernest Renan, p. 49.
(2) Brunetière, op. cit., pp. 56-57.
(3) M. Brunetière a été très dur pour ce qu’il croit être une aberration
INTRODUCTION
Je n’accuse pas Renan d’hypocrisie ; mais les gens de lettres comprennent la sincérité d’une façon particulière qu’il faut examiner ici. On a beaucoup disserté pour savoir dans quelle mesure Chateaubriand avait été chrétien; la question est certainement mal posée. Chateaubriand savait que son Génie du christianisme avait été le livre capital de son époque et il était trop perspicace pour ne pas voir que l'esprit du xvme siècle était en pleine décadence; en gardant soigneusement l’attitude du chrétien inspiré, il soignait sa gloire. Lorsque les catholiques français furent agités par les questions que posait l'école menaisienne, il eut une attitude prudente, qui ne se comprendrait guère chez un homme profondément chrétien. On rapporte qu’étant allé voir Lamennais après la rupture de celui-ci avec Rome, il refusa d’entrer en discussion sur la théologie (1) : il ne se sentait pas très sûr de luimême et ne savait de la religion que ce qu’il fallait pour briller dans le monde.
Que Chateaubriand ait eu un confesseur au moins vers 1840 (3), qu’il fit exactement maigre aux jours ordonnés par l’Eglise (3), il n’y a là rien qui doive nous surprendre; une pratique mécanique du catholicisme ne saurait rien nous apprendre sur le fond de la pensée d’un homme (4).
morale (op. cit., pp. 57-59) et ce qui fut seulement une habileté littéraire. Si on rapprochait avec soin ce que Renan écrivit dans les dernières années de sa vie et ses œuvres de la période pieuse , on verrait qu’il lui fallait de grands efforts pour ne pas se laisser aller à ce qu’il appelait son atavisme gascon. Que l’on compare, par exemple, ce qu’il dit dans les articles sur Amiel à propos des ivrognes, auxquels il voudrait procurer une ivresse aimable (Feuilles détachées, p. 384), avec le mépris qu’il avait manifesté, dans son ancien article sur Ghanning, pour les sociétés de tempérance ( Etudes d’histoire religieuse, p. 394).
(1) Bertrin, La sincérité religieuse de Chateaubriand, p. 325.
(2) Bertrin, op. cit., p. 392.
(3) Bertrin, op. cit., p. 389.
(4) Je ne crois pas devoir insister sur la prière composée à propos de la
Le problème de la sincérité religieuse est bien plus intéressant pour le cas de Lamennais : le passage de ce fougueux ultramontain à la démocratie anticléricale serait inintelligible, si Ton supposait qu’il eût jamais été un grand chrétien; tout s’explique, au contraire, avec facilité, quand on admet que la religion chez Lamennais était une question de littérature comme chez Chateaubriand.
Renan a écrit sur Lamennais une excellente notice, qui doit être consultée avec soin par ceux qui veulent connaître ce problème ; Renan a très bien démêlé ce qu'il y avait de caché au fond de l’âme de son fougueux compatriote : « Son unité , dit-il, est dans sa rhétorique , elle tient à la forme et non au fond de ses idées ; mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le fond. Ce ne fut ni un politique, ni un philosophe, ni un savant ; ce fut un admirable poète, obéissant à une muse sévère et toujours irritée » ( Essais de morale et de critique , p. 145) ; — « Il s’enivrait de sa propre vision » (p. 183) ; — « Il ne fut qu’une puissante machine intellectuelle travaillant sur le vide » (p. 155) ; — « Une fois la poésie de son âme jetée dans les Paroles d’un croyant et Voix de prison, il tomba dans une âpre dialectique où ses grandes qualités n’eurent plus d’emploi » (p. 189). Ainsi Lamennais ne fut qu'un homme de lettres que les circonstances conduisirent d’abord à se faire le champion du catholicisme et plus tard son adversaire.
Chateaubriand ne se trouva jamais dans une situation analogue à celle de Lamennais; d’ailleurs, il connaissait trop le monde pour compromettre par des ridicules violences une gloire acquise, et pour supposer que le catbo-
mort de Mathieu de Montmorency ; elle n’indique pas un souffle religieux bien puissant; mais ce genre de littérature ne convenait peut-être pas beaucoup au talent de Chateaubriand (Bertrin, op. cit., pp. 385-386).
INTRODUCTION
licisme serait frappé à mort par la défection d’un homme de lettres. Chez Lamennais, au contraire, il y avait beaucoup de ce que nos pères appelaient le cuistre de collège. Dans sa vanité de pamphlétaire, il s’imagina qu’il entraînerait après lui tous ceux qui l’avaient applaudi quand il flattait leurs passions ; il demeura seul ; son genre de talent ne convenant pas à ses nouvelles entreprises, il fut médiocre et on l’oublia. Chateaubriand resta jusqu’au dernier moment l’auteur immortel du Génie du christianisme.
Il nous sera facile de montrer que Renan n’a jamais eu non plus qu’une idée superficielle du christianisme. Il ne se rendait même pas un compte bien exact de la notion de la croyance religieuse. Les religions renferment quelque chose de mystérieux et d’incommunicable ; c’est là ce qu’il faut tâcher de saisir quand on veut écrire leur histoire ; Renan avait raison quand il disait que, pour comprendre le christianisme, il faut y avoir cru ; mais croire ne consiste pas dans la récitation docile de dogmes, c’est avoir les mêmes tendances fondamentales que les héros de la religion : Renan n’a jamais été chrétien dans ce sens, qui est le seul vrai.
a). — Il n’y a peut-être pas, dans toute J’œuvre de Renan, d’études plus intéressantes que les deux articles sur Amiel, publiés en 1884, c’est-à-dire à une époque où l’auteur ne se gênait plus pour dire ce qu’il pensait. J’y relève ce passage dont l’importance ne saurait être exagérée : « Le péché préoccupe [Amiel], l’attriste, lui le meilleur des hommes... Il se demande à deux ou trois reprises : Qu’est-ce que M. Renan fait du péché ? Ainsi que je le disais l’autre jour dans ma ville natale, je crois bien que je le supprime » ( Feuilles détachées , pp. 369-370). Vient ensuite une longue dissertation sur le péché originel : cette thèse lui semble être entrée dans le monde par acci-
LE SYSTEME HISTORIQUE DE IlENAX
dent (1) et il nous apprend que « le dogme du péché originel est celui pour lequel [il a] le moins de goût » (P- 375).
b). — A la théorie du péché originel est apparentée de très près la règle chrétienne des mœurs (2) ; Renan ne parait avoir jamais réfléchi beaucoup sur cette question. En 1871 il déclarait que la chasteté est « la qualité qui donne toujours la victoire à une race sur les peuples qui l’ont moins » [Réforme intellectuelle et morale , p. 53); mais on peut se demander si nous n’avons pas là simplement un écho des anciennes déclamations classiques sur la chasteté des Barbares. Dans les Souvenirs , Renan nous apprend que la gravité lui fut imposée par la nécessité ; il avait pensé qu'un « libre penseur doit être réglé dans ses mœurs » et il ajoute cette phrase qui en dit long sur le sérieux de son éthique : « Je connais des pasteurs protestants qui sauvent tout par leur cravate blanche irréprochable » Il est très regrettable qu’il ne nous ait pas appris quand et comment il en vint à reconnaître « que la nature ne tient pas du tout à ce que l’homme soit chaste » ( Souvenirs , p. 359-360).
M. Brunetière reproche durement (3) à Renan d’avoir, dans les dernières années de sa vie, émis des opinions assez saugrenues sur les rapports sexuels ; mais il faut tenir compte de ce fait que Renan était aussi maladroit qu’un prêtre quand il écrivait sur l’amour, et qu’il manquait souvent de tact quand il parlait des femmes (4).
(1) « Si la rédaction éhohiste [de la Genèse] seule nous était parvenue, il n’y aurait pas de péché originel. Le récit jéhovistede la faute première... ne fut jamais remarqué par l’ancien peuple d’Israël. » {Feuilles détachées, pp. 375 376).
(2) C’est, du moins, le point de vue augustinien.
(3) Brunetière, op. cit., p. 49, pp. 55 56.
(4) Un exemple remarquable de ce manque de tact se trouve dans la dédicace de la Vie de Jésus à l'àme pure de sa sœur : « Tu dors dans la
INTRODUCTION
Dans une lettre de 1888, je trouve un rapprochement dont les philosophes pourraient tirer un bien utile parti. Parlant du narrateur jéhoviste de la Genèse, Renan dit : « Ce pessimiste de génie, Tinventeur du péché d’origine, est surtout admirable en tout ce qui touche au rôle de la femme dans les choses humaines. Quand il aborde ce sujet, il est profond, attendri, mystérieux... Rien n’est tendre comme l’homme austère » {Feuilles détachées, pp. 66-67). Dans le tome II de Y Histoire d'Israël (p. 358) il dit à peu près la même chose et attache l’épithète de chastes à ces récits jéhovistes. Nous sommes ainsi amenés à reconnaître, sur cet exemple, que le péché, la chasteté et le pessimisme se tiennent de près.
c ). — Dans les dernières années de sa vie, Renan fut très préoccupé du pessimisme ; le succès obtenu par les idées de Hartmann (1) semble l’avoir beaucoup tourmenté, car il parle constamment du pessimisme dans ses discours, même à ses compatriotes qui ne devaient pas être familiers avec la philosophie de Y Inconscient . C’est à cette préoccupation qu’il faut songer quand on veut apprécier, comme il convient, les harangues de ce vieux professeur engageant les jeunes gens à s’amuser (2). M. Rrunetière
terre d' Adonis, près de la sainte Byblos et des eaux sacrées où les femmes des mystères antiques venaient mêler leurs larmes ». On sait que la sainteté des inscriptions est très souvent la prostitution. Renan s’est laissé endormir au ronron de la phrase et n’a pas vu les images obscènes que cette phrase évoquait .
(1) La Philosophie de l'Inconscient fut traduite en 1877 ; la première édition allemande est de 1869. J. Darmesteter se montra fort préoccupé du pessimisme fondé sur la science dans un article publié en 1881 : « Est-il une maladie passagère ou le premier accès d’une maladie durable qui doit emporter la race ? » ( Prophètes d'Israël , p. 369).
(2) V Abbesse deJouarre pourrait bien avoir été conçue comme une protestation contre le pessimisme ; la préface renferme une allusion au paradoxe pessimiste relatif à la disparition volontaire de l’espèce humaine (p. VI). On sait combien ce livre gêne les admirateurs de Renan. MmeDar-
ne semble pas y avoir pris garde. Renan n’a peut-être exprimé nulle part d’une manière aussi heureuse ses idées que dans une conférence faite le 2 février 1888 à l’Alliance pour la propagation de la langue française : « A côté des races fanatiques, disait-il, il y a les races tristes. A celleslà aussi apprenez le français. Je pense ici surtout à nos frères malheureux, les Slaves... Le français et le vin de France auraient là un rôle humanitaire à jouer. Le français réjouit ; ses locutions favorites impliquent un sentiment gai de la vie, l’idée qu’au fond rien n'est bien sérieux et qu’on entre dans les intentions de l’Eternel par un peu d’ironie... Apprenez à toutes les nations à rire en français » ( Feuilles détachées , p. 263).
Dans les articles sur Amiel, le pessimisme de Hartmann est attaqué avec une grande énergie, et ici Renan nous livre son secret : il a reconnu que le pessimisme est une grande force qui travaille en faveur du christianisme dans les temps actuels (p. 374). Il en a toujours été ainsi, Hartmann a bien raison d’écrire (t): « Le christianisme, comme toute religion digne de ce nom, dut son origine à une conception pessimiste du monde et la religiosité chrétienne a continué à plonger ses racines dans le pessimisme jusqu'à la Renaissance... Le protestantisme libéral... vit et se meut dans [la] glorification païenne de la vie et dans [un] optimisme agréable, c’est-à-dire dans la théorie la plus défavorable possible à la religiosité ». Il dit, un peu plus loin, que le protestantisme libéral est irréligieux et qu’il pousse « des cris de colère contre ceux qui essaient de rouvrir les yeux à l'humanité moderne et de lui montrer... la profondeur et l'universalité des misères » (2).
mesteter y voit un mythe, ayant pour objet « l’apologie de la spontanéité » (op. cit., pp. 276-279).
(1) Hartmann, Religion de l'avenir, trad. franç., pp. 125-126.
(2) Hartmann, op. cit., pp. 127-128.
INTRODUCTION
Renan ne comprenait donc rien à ce qui constitue les vrais besoins du christianisme; mais il nous faut chercher comment il a pu croire qu’il les entendait mieux que la plupart de ses contemporains. Cette recherche, très simple d’ailleurs, nous montrera que son illusion repose sur des erreurs qui sont fort répandues dans le public et qu’il n’est pas inutile de dissiper.
A. Elevé dans un pays où les contes populaires sont tellement mélangés à l’hagiographie locale que celle-ci est plutôt celtique que chrétienne ( Souvenirs d'enfance , pp. 79-81), il croyait que les légendes constituent l’assise première du christianisme (1). Le concours que le romantisme avait apporté à la renaissance catholique au début du xixe siècle, devait le confirmer dans cette opinion. Il avait composé sa Vie de Jésus comme un conte et il croyait que son livre était plein d’un profond sentiment religieux; il en fit une édition populaire pour Y édification (2). Sa notice sur saint François d’ Assise ayant été
(1) Renan pensait d’ailleurs qu’il y avait une affinité profonde entre l’esprit des races celtiques et le christianisme. « Cette douce petite race était naturellement chrétienne » (Essais de morale et de critique, p. 436). Plus loin il signale la légende de saint Brandan comme « le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien » (p. 442). D’ailleurs tout l’article sur « la poésie des races celtiques » esta lire ; M. Brunetière le regarde comme une des meilleures choses que Renan ait écrites (op. cit , p. 49).
On peut penser que le christianisme n’a pas pénétré bien profondément l’àme bretonne, puisqu’il n'a pas expulsé les superstitions païennes. En tout cas, il est remarquable que la question de sincérité se pose d’une manière si obscure pour trois grands Bretons modernes : Chateaubriand, Lamennais et Benan.
(2) C’est ce qu’il nous apprend dans la treizième édition de la Vie de Jésus (p. XXVI) ; il faut lire aussi l’étrange préface de l’édition populaire, dans laquelle Renan parle comme un réformateur religieux, qui a débarrassé le christianisme du surnaturel que le peuple ne veut plus admettre ; il prétend être le vrai disciple de Jésus et il adresse à ses lecteurs cette amusante apostrophe : « Humbles serviteurs et servantes de Dieu, qui portez le poids du jour et de la chaleur ; ouvriers qui travaillez de vos
trouvée excellente par un capucin, il ne manque pas de nous en informer (Nouvelles études , p. III) et nul doute qu’il ne voulût nous apprendre par là qu’il se sentait en état d’écrire de belles légendes. Religieux voulait dire pour lui un certain ton dans la littérature légendaire.
Dans sa jeunesse, il avait vu le clergé breton « sérieux, désintéressé, honnête >>7agir avec beaucoup d'habileté pour conserver les vieilles croyances locales, sans « néanmoins trop s’y compromettre » (Souvenirs , p. 11). Il était donc très disposé à admettre, avec beaucoup de ses contemporains, que le christianisme avait besoin d'une forte assise de contes et c’est pour cela qu’il attribuait une très grande portée à l’instruction primaire ; par un mécanisme encore mal expliqué, l'instruction primaire tue le sentiment poétique dans le peuple et Renan pensait qu’elle ruinerait la vie du christianisme en desséchant ses racines.
Renan croyait comprendre le christianisme dans la mesure où il goûtait les légendes anciennes : mais il ne s'apercevait point que les contes pieux sont en dehors de la religion et qu'ils constituent seulement un des moyens qu'emploie la politique ecclésiastique pour maintenir le prestige de l'Eglise dans les campagnes ; rien ne démontre que le christianisme ne puisse prospérer sans le concours des contes.
B. Lorsque, dans le second volume des Origines , Renan aborde l'organisation des premières communautés chrétiennes, il est très frappé du rôle des institutions d'as-
bras à bâtir le temple que nous élevons à l'esprit ; prêtres vraiment saints qui gémissez en silence de la domination d’orgueilleux sadducéens ; pauvres femmes qui souffrez d'un état social où la part du bien est encore faible ; ouvrières pieuses et résignées au fond de la froide cellule où le Seigneur est à vous, venez à la fête qu’un jour Dieu, en son sourire, prépara pour les simples de cœur. Vous êtes les vrais disciples de Jésus » [Jésus, p. X). Je crois bien qu’il y a ici beaucoup de galimatias.
INTRODUCTION
sistance et à la fin de ce volume on lit ces curieuses réflexions : « L’Etat ne sait et ne peut savoir qu’une seule chose, organiser l’égoïsme... Mais cela ne suffit pas. Les gouvernements qui sont partis de cette supposition que l’homme n’est composé que d’instincts cupides, se sont trompés. Le dévouement est aussi naturel que l’égoïsme à l’homme de grande race. V organisation du dévouement, c'est la religion. Qu’on n'espère donc pas se passer de la religion, ni des associations religieuses. Chaque progrès des sociétés modernes rendra ce besoin-là plus impérieux » (Apôtres, pp. 375-376). L’antithèse est saisissante : à la société civile fondée sur l’économie de la valeur, s’oppose la société religieuse qui donne sans recevoir et qui, au lieu du droit, ne connaît que le dévouement. Mais la question est de savoir dans quelle mesure les œuvres charitables sont la base du christianisme, ou seulement des résultats accidentels de la politique ecclésiastique.
De même que les adversaires de l’Eglise veulent lui enlever la force qu'elle tire des croyances populaires, en répandant l’instruction primaire, — ils veulent lui faire perdre l’autorité que lui donnent ses œuvres charitables, en développant l’assistance publique. Il ne peut être mis en doute par les gens qui ont étudié la question, que cette grande transformation s’opérera sans atteindre le christianisme : elle diminuera le rôle politique de l’Eglise ; elle réduira le nombre des pratiquants, mais ceux qui perdront l'habitude du chemin qui conduit à l’autel, étaient inaptes à comprendre les sacrements. Comme le progrès de l’instruction élémentaire avait éloigné ceux qui avaient longtemps vu dans le christianisme une magie, le progrès de l’assistance publique éloignera ceux qui ne voyaient dans la religion qu’une suite de cérémonies imposées par les riches catholiques à leurs obligés.
G. Bien des fois, Renan a célébré l’économie cléricale : « Mes maîtres, dit-il, m'avaient inculqué cette idée que l’homme qui n’a pas une mission noble, est le goujat de la création. J'ai toujours été très injuste d’instinct envers la bourgeoisie. Au contraire, j’ai un goût vif pour le peuple, pour le pauvre. J’ai pu seul, en mon siècle, comprendre Jésus et François d’Assise » (, Souvenirs , p. 148). Il faut toujours se tenir sur ses gardes avec Renan, et on se tromperait beaucoup si on le prenait pour un ascète.
« Mon rêve, dit-il, serait d’être logé, nourri, vêtu, chauffé^ sans que j’eusse à y penser, par quelqu’un qui me prendrait à l’entreprise et me laisserait toute ma liberté » (p. 348). Cet idéal est bien plus celui du gras chanoine dont parlent les vieux contes, que l’idéal franciscain. Mais Renan tient à avoir bien interprété saint François : << Je quitterai la vie sans avoir possédé d’autres choses que celles qui se consomment par l’usage, selon la règle franciscaine... [L’achat de la terre] m’a semblé laid, matériel, contraire au principe : Non habemus hic manentem civitatem. Les valeurs sont choses plus légères, plus éthérées, plus fragiles ; elles attachent moins et on risque plus de les perdre » (p. 349). Nous avons quelque droit de penser que Renan a omis la véritable raison : les valeurs donnent des revenus sans que l’on se donne du souci.
Le propriétaire, le chef d’entreprise, sont obligés de se tourmenter tous les jours; mais jouir des fruits sans être propriétaire est infiniment plus agréable : c’est ainsi qu’il comprenait la règle de pauvreté franciscaine ( Nouvelles études , p. 336). « On ne fera jamais accepter aux hommes voués aux professions nobles l'idée qu’on les paie »(p. 339); on leur doit les moyens de vivre hors de l’économie des goujats. Dans les Apôtres, il prévoit le temps de la revanche des idéalistes auxquels un monde trop industriel
INTRODUCTION
ne fait pas la part assez large ; on chassera les matérialistes « à coups de fouet » et alors les savants vivront à la manière des moines du Moyen Age. Les « grandes âmes... se ligueront contre la vulgarité. On retrouvera du sens aux paroles de Jésus et aux idées du Moyen Age sur la pauvreté. On comprendra que posséder quelque chose ait pu être tenu pour une infériorité » (. Apôtres , p. 132).
Ainsi la pauvreté, au sens que Renan donnait à ce mot, n’est le droit de ne pas être encombré par les charges de la propriété, tout en ayant les jouissances nécessaires; c’est le droit d’être entretenu par les êtres inférieurs qui possèdent et qui travaillent ; c’est le principe d’une féodalité intellectuelle. Nous savons, par l’histoire de l’Eglise, à quels résultats déplorables conduit cette mirifique économie ; les plus grands génies épuisèrent leur énergie pour corriger les abus qui déshonorèrent l’Eglise à partir du jour où elle put mettre largement en pratique ce régime ; jamais aucune réforme ne put aboutir. La féodalité intellectuelle, admirée par Renan, est destructive de toute idée de droit, parce qu’elle nie la valeur, qu’elle réduit le producteur au rôle de vassal et qu’elle soumet la société civile à une direction qui lui est totalement étrangère (1).
De nos jours on a fait de grands efforts pour empêcher l’Eglise de reconstituer cette féodalité intellectuelle que la Révolution avait cru supprimer pour toujours; on se trompe beaucoup quand on espère atteindre le christianisme au moyen de lois sur la mainmorte. Je ne crois pas que l’Eglise parvienne jamais à se débarrasser des maux qu’engendre cette féodalité, pas plus que de ceux qui dérivent des croyances populaires aux légendes pieuses ou de l’assis-
(1) L’histoire de l’Eglise éclaire d’un jour très vif la théorie du droit et les conceptions marxistes, parce qu’elle nous montre ce que devient le droit quand les liens qui le rattachent à la production se relâchent.
tance accordée à desdévôts fainéants. Dans une construction historique, il ne faut évidemment pas considérer comme fondamentales les forces qui tendent à la ruiner, mais celles qui lui permettent de surmonter les obstacles. C'est une distinction dont ne s’avisent guère les hommes qui font la guerre à l’Eglise et qui, plus d’une fois, lui ont imposé des réformes salutaires.
Ainsi Renan s’était trompé du tout au tout : il. prenait pour les principes du christianisme ce qui appartient au revêtement extérieur de l’Eglise Nous comprenons ainsi, sans peine, comment il se fait que Renan ait pu abandonner la carrière ecclésiastique sans raisons bien sérieuses (1). M. Brunetière a très bien vu que le jeune séminariste subit, en cette occasion, l'influence de sa sœur qui était « incrédule avec passion, comme on l'était au xvme siècle » (2). La correspondance que l'on a publiée, n'indique pas le moindre combat dans l’àme de Renan entre la raison et la foi : cette correspondance suffirait pour établir qu'en aucun moment de sa vie Renan n’avait saisi ce qui fait la vraie réalité du christianisme, ni soupçonné ses tendances fondamentales (3).
(1) Dans les Souvenirs , il a essayé de justifier sa rupture par des motifs (d’ailleurs assez faibles) d’exégèse biblique : mais il faudrait savoir si ces motifs n’ont pas été trouvés après coup. Quelques personnes paraissent avoir cru que Lamennais fut entraîné à rompre avec Rome par la lecture de l’Apocalypse (Bertrin, op. cit., p. 290). Quand un homme donne une fausse raison pour ses déterminations, il est inébranlable.
(2) Brunetière, op. cit., p. 50.
(3) M. Brunetière s’indigne fort contre l’idée que l’on trouve exprimée à la fin de la préface aux Nouvelles études : Renan dit que l’on pourrait tirer de ses livres un recueil de lectures pieuses, qui remplacerait, dans une certaine mesure, le paroissien (op. cit., p. 61). Les pages qui offusquent tellement M. Brunetière, comptent parmi celles où Renan s’est permis d’écrire en pur galimatias ; cela lui arrive chaque fois qu’il veut exprimer,, avec une ironie hyperaristocratique, des idées qu’il ne comprend pas très bien : ici Renan montre qu’il ne comprend rien au christianisme.
Utilité des études sur les origines chrétiennes. — But poursuivi par Renan. — Passage au christianisme par rupture. — Lois de Vico et leur application à l’histoire chrétienne. — Unité de cette histoire. — Le noyau fondamental et ses limites.
Je doute que personne ait jamais abordé le problème des origines chrétiennes en vue de satisfaire seulement sa curiosité et dans un but de pure érudition. Plus d’un auteur dissimule ses véritables intentions et cette dissimulation contribue à rendre plus obscures encore des questions qui exigent de très grands efforts pour être traitées convenablement. Nous avons donc le droit d’exiger de tout historien du christianisme qu’il nous fasse connaître, d’une manière claire, le but qu’il poursuit. M. Brunetière a plusieurs fois signalé la haute portée de ces paroles de Strauss : (1) « Quand on écrit sur les maîtres de Ninive ou sur les Pharaons d’Egypte, on peut n’avoir qu’un intérêt historique ; mais le christianisme est une puissance tellement vivante et la question des origines implique de si graves conséquences pour le présent le plus immédiat, qu'il faudrait plaindre l’imbécillité des critiques qui ne porteraient à ces questions qu’un intérêt purement historique » (2).
On n’a jamais étudié les origines chrétiennes que pour
(1) Brunetière, Discours de combat, deuxième série, pp. 168-169.
(2) Il me semble' résulter de laque s’il y a une science des religions, g lie doit être cultivée surtout par les imbéciles : il y aurait une amusante enquête à faire sur les gens qui cultivent les sciences découvertes de notre temps.
résoudre des problèmes du présent : c’est sur un avenir très prochain que nous voulons pouvoir faire des hypothèses plausibles quand nous prétendons nous enfoncer dans la contemplation de ce passé fort reculé : nous voulons savoir si le christianisme a encore des chances de durer à l’heure actuelle.
11 se peut que pendant quelques années, alors qu’il était encore sous l’influence des circonstances tragiques de son voyage en Phénicie, Renan ait été entraîné par sa propre littérature et qu’il ait vraiment cru qu'un christianisme sans surnaturel n’était pas une absurdité ; quelquefois il écrit en apôtre et semble vouloir être un Channing plus radical que le fameux unitariste américain ; mais ce ne fut là qu’un épisode dans sa carrière (1). Il n’est pas douteux que depuis sa sortie du séminaire, Renan a poursuivi l’idée de travailler à la ruine du christianisme ; M. Brunetière a raison quand il dit qu’on a fêté à Tréguier en septembre 1903 le contempteur du Christ (2).
En sortant du séminaire, Renan se proposait d’étudier les origines du christianisme, parce qu’il pensait pouvoir démontrer, contre l’apologétique traditionnelle, que ces origines pouvaient être ramenées sur le plan d’une simple histoire de la littérature. Autrefois on prétendait fonder la divinité de la vraie religion sur les miracles que montre sa formation; il s’agissait d’établir qu’il y avait eu seulement création d’un nouveau genre dans les lettres juives.
Une trentaine d’années plus tard, terminant ses Origines, il récapitulait les raisons qui, de notre temps, rendent le christianisme débile et il en signalait une bien curieuse,
(1) Dans l’article de Channing, qui fait partie des Etudes d'histoire religieuse, Henan regarde les idées américaines comme impropres à agir sur la France.
(2) hrunetière, Cinq lettres sur Ernest Renan, p. 96.
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qui dépendrait de son embryogénie : « Le principe moderne des races a été nuisible au christianisme. L’action religieuse du judaïsme est apparue colossale. On a vu les défauts d’Israël en même temps que sa grandeur; on a eu honte de s’être fait juif, de même que les patriotes germains exaltés se sont crus obligés de traiter d’autant plus mal le xvne et le xviii6 siècles français qu’ils lui devaient davantage » ( Marc-Aurèle , p. 637). On sait combien Renan, dès 1847, attachait d’importance à ces questions de race ; on peut supposer que, dans ce passage, il pense non seulement aux antisémistes allemands, mais encore à lui-même. M. Brunetière observe, avec beaucoup de raison (1), que Renan et Voltaire ont parlé des Juifs fort injurieusement, et leur antisémitisme est facile à comprendre : ramener le christianisme à de sordides origines de ghetto est, aux yeux de beaucoup de personnes, un moyen de lui enlever une partie du prestige que lui avaient donné tant de siècles de triomphe. J’estime donc que c’était dans un esprit d’hostilité à l’Eglise que Renan en 1848 songeait à insister sur les origines profondément juives du christianisme.
Ses dernières pensées se trouvent à la fin de Y Histoire d'Israël : « L’avenir ne croira plus au surnaturel, car le surnatureln’est pas vrai, et tout ce qui n’est pas vrai, est condamné à mourir. Rien ne dure que la vérité.. .Ni le judaïsme, ni le christianisme ne seront donc éternels. Si l’humanité revient à des superstitions, ce ne sera pas à celles-là (2). Le judaïsme et le christianisme disparaîtront » (tome V, pp. 420-421). Les derniers chapitres de ce livre nous montrent quels sont les caractères qui lui semblent être essentiels dans la genèse du christianisme : le chapitre XVI est
(1) Brunetière, op. cit., p. 67.
(2) Quelles sont les superstitions auxquelles fait allusion Renan ? Seraitce le néo-fétichisme d’A. Comte ou la démocratie ?
intitulé : « L’agada. Les fraudes. Crédulité » ; — vient ensuite un chapitre sur la littérature messianique qui serait une manifestation d'un esprit très borné : « Quand on est mal, on se console de peu ; on rêve l’impossible, pour échapper aux tristesses du présent » (pp. 411-412) ; — enfin l’entourage de Jésus nous est représenté comme ayant été sous le charme de sa personne, et c’est l’amour d’une douzaine de disciples qui aurait déterminé le mouvement (p. 418). Expliquant ainsi tout le christianisme par des illusions et des accidents, Renan croyait apporter la preuve qu'il ne saurait durer éternellement : conclusion de prémisses métaphysiques bien difficiles à admettre aujourd'hui. Jadis on était persuadé que toute recherche sur les accidents de l’histoire du droit et de la morale était une cause de ruine pour l’éthique ; celle-ci devait périr un jour, si vraiment, dans les temps reculés, elle avait été mêlée à la magie et si ses progrès avaient dépendu des destinées de quelques empires. Cette terreur des accidents a disparu pour l’éthique et commence à disparaître pour le christianisme.
On ne se passionne plus pour les énigmes des origines ; les historiens n’aiment plus à étudier « le chaos, la glaire féconde où un être se prépare à exister, monstre encore, mais doué d’un principe d'unité, d’un type assez fort pour écarter les impossibilités, pour se donner les organes essentiels »{Marc-Aurèle, p. 514). Les ennemis de l’Eglise trouvent plus commode de faire porter leurs critiques sur les époques de maturité. Les savants catholiques, pour ne pas avoir d’ennuis avec les théologiens, abandonnent volontiers la région primitive aux écrivains d’édification : ainsi au début de ses Origines chrétiennes , Mgr Duchesne déclare qu’il ne traitera pas des faits évangéliques et qu'il passera très rapidement sur les temps apostoliques ; il ne parle des Epitres que pour leur emprunter des renseigne-
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ments sur les débuts des hérésies et sur l’organisation ecclésiastique.
Au point de vue de la philosophie historique, l’embryogénie du christianisme, telle que la concevait Renan, est inutile. Ce qui nous intéresse, en effet, dans les origines chrétiennes, c’est ce qui offre des analogies très évidentes avec ce qui a existé dans tout le cours de l’histoire de l’Eglise, c’est-à-dire ce qui apparait comme bien nouveau et non point ce qui rattache la nouvelle religion à un monde disparu, au judaïsme antétalmudique. Cette conception ne conduit pas à nier l’importance des apports juifs : « Proies sinematre creata, disait Renan, est une impossibilité et ne convient en rien au christianisme » (tome V, p. 412) ; j’aimerais mieux dire que des institutions ne peuvent se produire sans trouver une matière appropriée qui prend une forme nouvelle (1). Par exemple, les recherches sur la Révolution française montrent que l’Ancien Régime avait laissé un très grand héritage ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il y a eu un bouleversement prodigieux: aucune embryogénie ne saurait dissimuler un fait aussi évident que celui de la Révolution. — La rupture entre le judaïsme et le christianisme fut aussi complète que possible et on peut la définir de la manière suivante :
1° Le judaïsme s’était toujours préoccupé du bonheur terrestre ; il mettait l’idéal du patriarche dans une longue vie, passée au milieu d’une famille nombreuse et riche. Le christianisme pose comme principe de la sainteté le mépris des richesses et fait l’apothéose de la virginité ; le patriarche est remplacé par l'ascète ;
(1) Il est à peine nécessaire d’insister sur la différence des deux points de vue ; dans le premier système Y espèce est transmise , dans le second elle ne l’est pas nécessairement ; en parlant d’embryogénie on préjuge le
futur.
2° Jadis on avait attendu « le jour du Seigneur »avec une impatience féroce pour tirer vengeance des ennemis d’Israël ; le messiannisme juif a quelque chose de sauvage. Maintenant le juste lui-même a peur de comparaître devant son maître ;
3° L’ancienne religion n’avait pas eu de théologie et les docteurs juifs semblent avoir longtemps gardé une grande répugnance pour toute recherche de ce genre. Les nouveaux docteurs affirment qu’il n’v a point de connaissance plus importante à acquérir que celle qui est relative à Dieu ; à leurs yeux toute science doit avoir en vue les questions divines.
Plus on insistera sur la scission, plus il conviendra de mettre en évidence l’importance de l’héritage que le christianisme a reçu. Pour la philosophie de l’histoire, il n’y a pas de questions plus intéressantes que celles qui portent sur l’héritage transmis d’une ère à une autre. Le socialisme notamment doit se poser ce problème pour les temps modernes, et on s’est demandé souvent si la propagande socialiste était toujours dirigée de manière à ne pas compromettre les acquisitions de l’ère capitaliste. L'héritage du capitalisme peut se définir ainsi : l’outillage immense que les chefs d’industrie ont créé ; — les nouvelles mœurs qui se sont produites dans les classes ouvrières par suite de l’organisation capitaliste (d’un côté, mœurs syndicales, œuvre des travailleurs se disciplinant dans la lutte, de l'autre, habitude d'application au travail, produit de la discipline patronale) ; — la manière d’employer l'outillage et la science pour produire la richesse sur de grands plans de coopération. Sans cette création capitaliste de la matière d’un monde nouveau, le socialisme devient une folle rêverie.
Le judaïsme a laissé à l'Eglise plus peut-être qu’on ne croit souvent ; Renan a eu l’intuition que la Rome chré-
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tienne reproduit, par bien des côtés, la Jérusalem juive [Saint Paul , pp. 115-116) ; mais il ne voyait là qu'un accident tenant à ce qu’à Rome aurait existé, à l’origine, une communauté judéo-chrétienne très importante ; cette hypothèse est aujourd’hui abandonnée ; mais le rapprochement qui l’avait frappé, est toujours exact et il tient aux raisons mêmes de la formation chrétienne. Le judaïsme a laissé à son successeur : des livres sacrés et une histoire que le christianisme a regardés comme lui appartenant et qu'il enseigne encore aux générations actuelles ; — une sévère discipline des mœurs fondée sur des mélanges singuliers de la prudence morale, de l’hygiène et de la magie, qui sont (comme l’expérience le prouve) d’une efficacité remarquable pour limiter la licence ; — une manière d’utiliser les livres, les traditions et la morale pratique, soit pour faire une propagande efficace, soit pour défendre le groupe contre l’invasion des idées étrangères.
Je considère donc le christianisme comme ayant réalisé un vrai commencement dans l’histoire et comme ayant mis à profit, dans un esprit nouveau, ce que lui avait laissé l’antiquité juive. On a eu souvent peur de cette conception d’un vrai commencement parce qu’elle semble faire appel au miracle. Je ne vois pas pourquoi elle nous étonnerait plus que celle des créations de variétés culturales obtenues par des accumulations de causes qui échappent, en très grande partie, à tout déterminisme, ou que celle des grandes inventions qui restent si profondément mystérieuses, en dépit de tous les bavardages (1). 11 y a, dans le cours de l'his-
(1) Un des faits les plus notables de l’histoire des littératures me semble être que les genres nouveaux sont souvent créés par des gens médiocres : «Ce n’est point nécessairement, ditM. Jules Lemaître, une marque de génie, ni même de grand talent, que d’inventer une forme d’art... Les inventions de ce genre ont été souvent faites par des esprits assez ordinaires...
toire, des temps qui présentent des concentrations de hasards qui permettent de tels changements, si considérables et si rapides que l’historien croit parfois se trouver en présence d’une énorme force cachée qui dévie le cours des événements (1).
Le théologien est libre d’expliquer les choses comme il lui convient, par une action surnaturelle ; l’historien n’a rien à objecter à une telle solution qui sort de sa compétence ; les hasards sont pour lui des faits inconditionnés pour lesquels on peut imaginer des causes déterminantes quelconques ; mais en leur donnant des causes on se place en dehors de la science. On voit combien mon point de vue est ici opposé à celui de Renan, qui croyait que l’histoire peut témoigner contre les théories chrétiennes; il n’y a conflit que si celles-ci sortent de leur vrai domaine et veulent interdire à l'histoire d’éclairer les événements suivant ses propres méthodes.
Au cours de sa longue existence, le christianisme a eu la remarquable destinée de se rajeunir un grand nombre de fois. Il a des périodes de décadence et alors plus d’un philosophe déclare que tout est fini pour les croyances religieuses ; mais bientôt survient une renaissance. L’Eglise ne s’inquiète jamais de l’avenir et elle voit dans ces crises une preuve manifeste de la Providence qui veille sur elle.
Ce phénomène n’oflre rien d’extraordinaire pour qui a
Boursault a inventé un genre, Destouches et La Chaussée ont inventé un genre. Et que reste-t-il d’eux ? » (Débats, 6 août 1894). De pareils personnages rentrent dans la catégorie des causes qui passent inaperçues et dont, par suite, l’existence tombe dans la classe du hasard.
(1) A propos de la transformation de la petite industrie en industrie -capitaliste, Marx dit : « Ici se confirme la loi énoncée par Hegel dans la Logique, loi d’après laquelle de simples changements dans la quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité. * {Capital, trad. franç., t. I, p. 133, col. 2).
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réfléchi sur les lois historiques de Yico (1). Celui-ci nous a appris que l'humanité est soumise à une double condition : elle a des suites régulières (qui partent de l'instinct, de l’héroïsme et de la poésie pour aller vers l’intelligence, le droit civil et la science), et des recommencements . L’erreur de Yico avait consisté à croire que les recommencements ne peuvent se produire qu’en affectant la totalité des rapports humains ; il n’en pouvait ainsi signaler qu’un seul, celui qui avait suivi l'invasion des Barbares; mais ces recommencements peuvent n’affecter qu’une partie minime de l’activité et devenir ainsi des crises partielles : des crises partielles, qui se succéderaient très rapidement, pourraient même être regardées comme ayant produit un développement quasi régulier. Le moindre examen de l’histoire montre que le christianisme est traversé., de temps à autre, par des tempêtes de foi qui lui infusent un sang nouveau. Lorsque les historiens ecclésiastiques disent que les persécutions tournent au profit de l'Eglise, ils raisonnent sur ces tempêtes, sans se rendre bien compte qu’ils se trouvent en présence de recommencements.
Il y a dans l’histoire de l’Eglise quelque chose de plus étonnant peut-être encore que la persistance ; je veux parler de son unité. On est, généralement, d’accord aujourd’hui pour reconnaître, contre les anciens protestants, que le catholicisme n’est pas une corruption de l’Eglise des premiers siècles ; mais quand on veut approfondir la question, les difficultés sont très grandes. M. Brunetière a, plusieurs fois, cité Newman comme un des créateurs de l'idée d’évolution et vanté Y Essai sur le développement (2) ; mais
(1) L’ignorance de nos? savants sociologues au sujet de Vico peut sembler étonnante : ces messieurs aiment mieux divaguer à la suite de Spen- -cer sur la densité, le volume, etc. Je simplifie ici les énoncés de Vico.
(2) Brunetière, Discours de combat , deuxième série, p. 13 et p. 193.
il a soin de faire ressortir aussi que toute évolution n'est pas légitime et que dans le système de Darwin le pire peut très bien triompher (t). A quoi reconnaître cette légitimité? Newman a procédé par une méthode empirique : il a observé que de grands changements s’étaient produits au cours des cinq premiers siècles; comme Aes~augîfcan& reconnaissaient tous la légitimité de cette transformation, il a pu comparer l'histoire des siècles suivants à cette histoire type et déterminer des signes auxquels on peut reconnaître un vrai développement et une corruption. Ce point de vue n’intéresse que le théologien.
La théorie du rajeunissement jette une vive lumière sur cette question, pourvu que l’on se contente de l’examiner à un point de vue purement historique. Les renaissances ne se sont pas produites d’une manière quelconque ; elles ont toujours été dominées par la préoccupation de restaurer quelque chose des temps légendaires du christianisme, de revenir aux sentiments qui animaient les premières générations chrétiennes. Cela tient à ce que le monde a été mis par le christianisme en possession d’acquisilions nouvelles et que le monde ne veut pas en perdre le bénéfice (2). Je propose de donner le nom de noyau fondamental à la période des origines chrétiennes qui donne toute l’essence de l’histoire ultérieure. Le grand intérêt que présentent les recherches sur cette période, apparaît d’une
(1) Brunetière, loc. cit., p. 30, p. 195, p. 201.
(2) J’ai dit ailleurs : « L'expérience nous montre que[la faculté mystique] ne diminue pas d’intensité au travers des âges ; elle reste aussi puissante aujourd’hui qu’elle a toujours été ; elle n'est pas affaiblie par le développement scientifique. Je crois, avec Taine, qu’au premier siècle de notre ère, cette faculté mystique, dirigée par des causes intellectuelles diverses, a fait une création tout à fait originale ; elle a découvert ce que le christianisme a nommé le royaume de Dieu ; par là un élément nouveau a été introduit dans la civilisation occidentate et s'est incorporé avec elle. » (Essai sur l'Eglise et l'Etat, p. 40).
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manière évidente, car elles nous éclairent sur l’unité du -catholicisme ; nous avons un moyen de comprendre cette unité mystérieuse et de savoir si de nos jours elle se maintient.
On peut se poser bien des questions au sujet de cette unité ; je n’ai pas l’intention de les traiter ici, mais je vais seulement indiquer deux points de vue importants.
1° On s’est demandé souvent comment les thèses théologiques anciennes peuvent se concilier avec les plus récentes : « Nous ne connaissons pas encore toute la richesse du dogme, dit M. Brunetière 11) ; nul ne peut dire ce qu’en l’approfondissant on y découvrira de vérités jusqu’alors inaperçues ; il y a plus de choses dans ses formules qu’à aucun moment de la durée n’y en peut voir notre philosophie ». En fait, les choses ne se passent point de cette manière merveilleuse ; la prétendue richesse des formules devrait s’appeler une pauvreté extrême de signification propre ; elles sont, en effet, rédigées de telle sorte qu’on peut leur donner un grand nombre de sens divers. Taine admirait la force extraordinaire des expressions latines par lesquelles l’Eglise a défini l’infaillibilité pontificale (2) ; et cependant il est bien établi que ces textes peuvent être entendus de diverses manières (3).
2° Pour comprendre le progrès des formules dogmatiques, il faut avoir recours à l’histoire ; on voit que ces formules résultent de compromis et que, plus d’une fois,
(1) Brunetière, loc. cit., p. 279.
(2) Taine, Le régime moderne, t. II, pp. 61-65.
(3) Une polémique très confuse s’est engagée à propos d’une brochure de M. Viollet intitulée : U infaillibilité du pape et le syllabus, publiée en 1904. Newman a dit : « Les rapports de la foi et de la raison, le jugement propre, la grâce inhérente au chrétien, le siège de Vin faillibilité demeurent •plus ou moins indéveloppés, plus ou moins indéfinis par l’Eglise. » (H. Brémond Newman, Le développement du dogme chrétien, p. 182). Leci se trouve même dans l’édition de 1878 de Y Essai.
elles ont exprimé tout le contraire de ce que pensait la majorité du concile qui les a votées (1). C’est ici l’occasion de rappeler une thèse de Mgr Duchesne (2) : « Rome est le lieu du gouvernement, non la patrie de la théologie et de la mystique ». C’est donc à des considérations relatives à l’histoire profane du corps clérical qu’il faut avoir recours pour comprendre le mécanisme du développement théologique.
L’application des idées de Yico conduit donc à l’interprétation suivante de l'histoire chrétienne : les crises sont des retours aux origines, appuyés par l’Eglise ; l’Eglise juge nécessaire à son autorité d’avoir un aspect immuable, alors même que sa théologie subirait les plus graves transformations ; le royaume de Dieu continue toujours à exister dans son sein et elle favorise tous les rajeunissements qui tendent à jeter à ses pieds un monde plus soumis. Je crois qne l’analyse de ces phénomènes ne présente pas de difficultés insurmontables.
Le noyau fondamental dont nous avons à nous occuper ici, me paraît renfermé dans l’intervalle qui s’étend de la mort de Jésus aux temps où l’on constate l’organisation bien précise de l’autorité et la fin de la révélation canonique ; il comprendrait environ soixante ans.
La lettre de saint Clément aux Corinthiens, écrite vers l’an 9o, marque, suivant Renan, le moment où l’esprit catholique domine, d’une manière indiscutable, le christianisme naissant : « Ce que [Clément] veut avant tout, c'est la concorde, l'uniformité, la règle, l'ordre dans l’Eglise comme dans la nature et dans l’empire romain. L’armée
(1) Gela est surtout remarquable pour le concile de Chalcédoine, en 451 (Duchesne, Les Eglises séparées, p. 37 ; Labourt, Le christianisme dant l’empire perse, pp. 257-260).
(2) Duchesne, op,cit., p. 40.
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lui paraît le modèle de l'Eglise. Obéir chacun dans son rang, voilà la loi du monde.. L’obéissance est donc le résumé , le synonyme du mot devoir... On touchait au grand problème : qui existe dans l'Eglise? Est-ce le peuple ? Est-ce le clergé ? Est-ce l’inspiré ?... Notre Epitre tranche la question dans le sens du pur catholicisme. Le titre apostolique est tout ; le droit du peuple est réduit à rien. On peut donc dire que le catholicisme a eu son origine à Rome, puisque l’Eglise de Rome en a tracé la première règle » ( Evangiles , pp. 331-333). Ce n’était pas une révolution, comme le pense Renan, mais la reconnaissance claire d’un système qui avait d’abord été rudimentaire.
Lorsque l’autorité fut bien constituée, le christianisme ne sentit plus le besoin de révélations nouvelles (1) et il arrêta le canon de ses Ecritures. Il semble probable qu’en effet la très grande majorité des livres du Nouveau Testament étaient écrits à la fin du premier siècle ; saint Irénée paraît considérer l’Apocalypse comme le plus récent (Hérésies, Y. xxx, 3). M. Harnack croit que l’Epitre de saint Jacques convient au milieu du second siècle ; mais c’est un écrit impossible à dater, qui, suivant quelques savants, serait même un écrit juif (2); cette Epître a pénétré dans le canon grâce au prestige de la communauté chrétienne d’Alexandrie qui n’avait pas une conception bien nette d’un canon défini. Ce sont aussi les Alexandrins qui firent accepter la seconde Epître de saint Pierre,, qui est beaucoup plus moderne que tous les autres écrits du Nouveau Testament (3). On pourrait objecter à ma manière
(1) Un rabbin juif a exprimé par une formule énergique le pouvoir de l’assemblée des docteurs : « La loi n’est plus au ciel » ( Talmud de Jèrusà~ lem, trad. franç., tome VI, p. 332).
(2) Cf. article du P. Rose sur cette question dans la Revue biblique, 1896.
(3) Cette Epître invoque comme autorité scripturaire les Epîtres de saint Paul qu’elle range sur la même ligne que les Ecritures (III, 15-16). M. Har-
de voir que le Pasteur d’Hermas a été composé tardivement et avec l'intention bien arrêtée « d'insérer un nouveau livre dans le corps des écritures sacrées » ( Eglise chrétienne , p. 421).
Le Pasteur aurait été écrit au milieu du second siècle d’après le fragment de Muratori et n'a été rejeté qu’au début du troisième siècle ; mais il est probable qu'il est beaucoup plus ancien, car on ne s’expliquerait guère que saint Irénée eût fait usage d’un apocryphe de date aussi récente ; le livre est d’allures très archaïques (1). Il me semble vraisemblable que le frère du pape Pie n’en fut pas l’auteur, mais qu’il l’introduisit seulement à Rome. D’après les données du livre, le Pasteur aurait été composé au temps de saint Clément, qui est chargé de le transmettre aux Eglises, ce qui devrait conduire à lui attribuer une origine syrienne, quoique l’opinion commune soit favorable à une origine romaine ; c’est, en effet, en Syrie que le nom de saint Clément acquit une autorité si grande qu’il put être employé à donner une apparente authenticité à des écrits pseudo-canoniques (2).
Le Pasteur ne semble avoir jamais été reçu à Rome au même rang que les Ecritures ( op . cit ., p. 422), en sorte <jue son histoire concorde bien avec mon hypothèse qui place la fin de la révélation à la fin du premier siècle.
naek la place entre 160 et 175 ; l’Eglise d’Antioche la rejetait encore au quatrième siècle (Loisy, Histoire du canon du Nouveau Testament., p. 205), même du temps de saint Atbanase elle était encore regardée comme douteuse par des docteurs alexandrins (p. 164).
(1) Loisy, op.cit., p. 107. Batiffol, Les anciennes littératures chrétiennes , p. 64.
(2) On ne conteste pas que les homélies pseudo-clémentines et les Constitutions apostoliques soient des œuvres syriennes ; la seconde Epitre de saint Clément n’a jamais été connue des Occidentaux : il y a d’assez bonnes raisons pour que ce soit aussi un écrit syrien. Renan place à Rome tous les écrits pseudo-démentins ( Eglise chrétienne , p. 402) ; il est, en cela, plus logique que ceux qui les distribuent entre Rome et la Syrie.
Diverses méthodes pour classer les phénomènes sociaux. — Les trois attitudes de la connaissance. — Les trois moments principaux de l’activité et la détermination des degrés dans chacun d’eux.
x\vant d’entrer dans la critique détaillée des deux grandes œuvres historiques de Renân, il me parait utile d’appeler l’attention sur une question de méthode. Les recherches sur l’histoire sociale ne peuvent être conduites à bonne fin que si l’on parvient à insérer dans l’enchevêtrement qui semble tout d’abord inextricable des accidents en voie de perpétuelle mutation, une architecture simple sur laquelle on puisse projeter et organiser ce qui doit demeurer dans le champ de la science. Il semble qu’il y ait une infinité de manières de construire ces architectures ; mais chacune d’elles correspondant plus spécialement à un certain but et le nombre des fins que l’on se propose étant assez limité, il y a certains systèmes qui reviennent souvent dans les études et sur lesquels il convient d’appeler l’attention.
Il y a quelques années, j’ai signalé un système qui est susceptible de jeter beaucoup de lumière sur les critiques socialistes : celles-ci paraissent, au premier abord, fort confuses ; les principes sur lesquels se fondent les socialistes pour combattre l’ordre social sont si profondément cachés que les auteurs semblent parfois les ignorer totalement. Ces principes appartiennent à trois classes : ils sont logi-
ques, esthétiques ou éthiques (1) ; les raisonnements sont fondés plutôt sur des analogies que sur des preuves scientifiques ; les motifs de se décider auxquels on fait appel, appartiennent à la catégorie des raisons de probabilité. Il n’est pas bien difficile de voir que le Manifeste communiste est construit de cette manière.
Nous aurons l’occasion, en parlant du judaïsme parvenu à sa pleine maturité, vers l’origine de notre ère, de signaler un second système qui comprend la magie, une théologie rudimentaire qui n est pas loin d’une indifférence en matière de métaphysique, une règle de mœurs pleinement légalitaire qui confond les véritables fautes éthiques avec les contraventions d’ordre purement ritualiste. Ce système n’est point particulier au judaïsme ; nul besoin de faire de longues recherches pour trouver des groupes catholiques qui ressemblent, d’une manière étonnante, aux anciens Juifs. Dans ces groupes, le respect des règles relatives au jeune et au maigre sont mieux respectées que la fidélité conjugale ; la morale est donc légalitaire et l’abus qui se fait du sacrement de pénitence permet de se donner beaucoup de libertés. Ces catholiques ne se préoccupent d’aucune question théologique; leur instruction religieuse est prodigieusement mince (2). Chez eux, toutes les merveilles trouvent facilement créance ; je ne parle pas seulement de celles que racontent YEcho du merveilleux ou le Pèlerin ; l’occultisme rencontre beaucoup de sympathie dans ces milieux ; je ne crois donc pas exagé-
(1) Préface à Socialisme , de N. Colajanni, pp. xvi-xvra.
(2) Le P. Rose, professeur à l’Université catholique de Fribourg.se plaint de ce régime : il dit que les jeunes hommes contemporains ont * vu l’élite pieuse se confiner en des dévotions respectables sans doute, mais où le Christ est oublié. Les livres aimés ne sont pas l'Evangile. On lui a préféré les légendes des saints, surtout des saints candides du Moyen Age. » (Etudes sur les Evangiles, p. iv).
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rer en disant que nous sommes ici en présence d’un «catholicisme fondé sur des terreurs magiques (1).
Le xvne siècle nous montre quelque chose de tout à fait opposé à ce que l’on observe aujourd’hui ; la piété grave des grands chrétiens de ce temps s’efforcait d’être, avant tout, raisonnable ; elle réduisait le surnaturel à ses justes limites ; jansénistes et calvinistes purgeaient ainsi le christianisme de tout ce qui leur paraissait contraire à une saine théologie. On ne peut pas dire que la science eût remplacé la magié, car le rôle de la science était encore assez médiocre dans ce temps; mais de très fortes préoccupations juridiques conduisaient les hommes à contrôler par la raison toutes les croyances. Ce fut le beau temps de la théologie : il n’y avait guère de gens qui ne discutassent sur la grâce et l’Eucharistie. La règle des mœurs était fort sévère ; on peut dire que déjà les voies se préparaient pour la morale kantienne.
Au début du xixe siècle, on a vu s’épanouir le christianisme romantique. C’est la poésie qui donne le ton, au lieu de la magie ou du contrôle de la raison sur les croyances ; ce sont des motifs artistiques qui conduisirent les romantiques à rejeter les idées du temps des lumières . Sous prétexte d’art, on prétendait supprimer toute la critique des légendes faite par les Bénédictins et on n’hésitait pas à compléter ces légendes quand elles ne satisfaisaient assez complètement le goût nouveau (2). La théologie essaya
(1) On montre à Rome au « musée du purgatoire » des brûlures faites par des revenants : cette superstition ne concorde guère avec les idées que les théologiens se font des apparitions (Cf. Ribet, mystique, tome II, chap. X).
(2) C’est ce qui explique la direction singulière prise par l’école de dom Guéranger, qui cherchait à réintégrer dans l’histoire un peu de légende. Cette école n’est pas morte et produit encore des livres comme celui du P. Ollivier sur La vie cachée de Jésus , dans lequel ce prédicateur célèbre «entreprend de nous raconter la jeunesse de Jésus avant le baptême. Il est
d'introduire dans la dogmatique quantité d’hypothèses que la piété avait proposées et que les anciens docteurs avaient soit écartées, soit tenues pour des propositions qui ne devaient pas être imposées à la foi. La marialogie fut la science par excellence de l'époque et elle donna lieu à des débats aussi passionnés que ceux qu’avait soulevés la christologie aux ive et ve siècles. La règle des mœurs fut alors très relâchée ; le pavillon de Y amour couvrait toute sorte de marchandises.
Les exemples qui viennent d’être donnés, montrent diverses formes du second système appropriées aux études sur le christianisme à travers les siècles. On peut les ramener à trois attitudes de la connaissance chez l’homme préoccupé de tout ce qui dépasse les besoins, les idées et les règles de la vie commune : dans un premier moment se place la connaissance du monde soit physique, soit social, considéré dans ses principes les plus cachés ; — dans le second, la connaissance des rapports du divin avec l’humanité ; — dans le troisième, celle de la règle des mœurs, en tant qu’on peut la considérer comme la subordination de la nature humaine à un idéal.
Dans un très grand nombre de circonstances, on est conduit à utiliser une classification que j’ai indiquée^ d’une manière très sommaire et très imparfaite, dans un article du Sozialistiche Monatshefte (septembre 1898r p. 431) ; depuis ce temps, j’ai beaucoup perfectionné cette première esquisse. Je considère trois grands aspects de l’activité humaine, suivant : qu’elle se révèle comme une libre spontanéité qui supprime tout obstacle matériel et remplace la réalité par les créations de sa fantaisie, — ou
piquant de voir avec quelle hauteur il parle des misérables inventions dfr Catherine Emmerich (pp. 419-420). 11 croit être scientifique.
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bien qu’elle est engagée dans des relations avec d’autres activités humaines, sous des rapports réglés par la loi ou la coutume, — ou encore qu’elle prend contact avec le monde par l’économie et les conceptions qui en dérivent.
a) Le premier moment se révèle, d’une manière très claire, dans la mythologie, dans les inventions que la magie substitue à la nature, dans la légende qui est une histoire subordonnée aux tendances esthétiques des auteurs. — A un degré plus haut, nous avons ce qu’on peut appeler les abstractions de la fantaisie : l’homme s’enferme en luimême et remplit sa conscience de la contemplation d’un idéal. Ainsi, chez le chrétien, apparait le sentiment de la faiblesse morale de l’individu placé face à face avec l’idéal de pureté, et nous avons signalé comme fondamental dans le christianisme le sentiment du péché. Nous aurons l’occasion, en exposant la théorie de Renan sur les persécutions, de parler du sentiment du beau qui fut si puissant chez les anciens. — Enfin l’homme, sortant de son isolement, prétend imposer sa subjectivité : c’est ainsi que dans le droit pénal nous avons trouvé la vengeance. Au même degré appartient l’effort que fait l’Etat pour propager une doctrine religieuse ou philosophique.
b) Le second moment est social et politique. 11 comprend, tout d’abord, ce qui est relatif aux associations et à la protection. — Au degré abstrait appartient l’idée que l’homme se forme sur la vie sexuelle, parce que l’expérience montre que tous nos rapports avec nos semblables sont dominés par une telle idée. Nous y rattacherons aussi l’enthousiasme héroïque qui, d’après Renan, aurait entraîné beaucoup de conversions parmi les païens spectateurs des persécutions. — L’Etat imposant la paix au moyen de son droit pénal ou poursuivant à l’extérieur des fins politiques, représente ici le dernier degré.
c) Le troisième moment est celui de l’économie, encore qu’il renferme beaucoup de choses dont les philosophes ne signalent pas généralement les liens avec l’économie. Au premier degré se trouvent la production, les relations d’affaires, la poursuite des intérêts matériels ; nulle explication n’est nécessaire sur ce point.
Il existe un nombre énorme de cas où nous appliquons aux choses une méthode d’évaluation imitée de l’économie. Les religions représentent très souvent les rapports de l’homme avec Dieu sous la forme d’un compte courant; beaucoup de catholiques pensent même qu’ils peuvent avoir des valeurs surnaturelles en excès à leur crédit et qu’il leur est loisible de les reporter, par un don gracieux, au compte d’un ami (1). — Que de discussions n’y a-t-il pas eu au sujet de la force des motifs? On a supposé que les motifs peuvent se peser et on a demandé si nous obéissons forcément au plus lourd. — Les questions relatives à l’optimisme et au pessimisme supposent que les choses les plus différentes par leur nature peuvent être évaluées avec un même étalon, c’est-à-dire que le monde moral et le monde physique ont une même manière de compter. Toute cette philosophie (et elle est considérable) dépend de l’économie ; mais les auteurs ne veulent pas l'avouer ; on ne manque jamais de couvrir d’injures les économistes quand ils ont l’air de réduire l’homme à un mécanisme d’intérêts. Cette colère des gens supérieurs prouve une seule chose, c’est qu’il leur est désagréable que l’on discute le sens réel de leurs théories.
(1) C’est ainsi que les indulgences sont comprises par beaucoup de catholiques ; les théologiens se tiennent sur une réserve prudente, à peu près comme faisait le clergé breton, au temps de la jeunesse de Renan, au sujet des légendes locales (Cf. un article de l’abbé Boudhinon <c sur l’histoire des indulgences » dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1898).
INTRODUCTION
Je rattache encore à ce degré abstrait les motifs de conduite fondés sur la probabilité. L’industriel n’en connaît pas d’autres ; il n’a aucune certitude et il faut cependant qu’il prenne de rapides déterminations. La force de tels motifs paraît bien faible à beaucoup de théoriciens ; l’expérience montre que le motif de probabilité est le plus souvent irrésistible.
Au degré supérieur nous trouvons l’Etat économique prétendant imposer aux entreprises la direction qu’il jugeêtre la meilleure. C’est à ce degré qu’appartient la correc tion pénale qui considère le coupable comme assimilable à un animal rétif qu’un maître s'occupe de dresser et qui , grâce à une bonne éducation, entrera dans la voie jugée normale.
Il me parait inutile d'entrer dans de plus longs détails, parce que ce sont les applications qui doivent permettre de juger la valeur de cette méthode de classement.
Je n’examine pas d’autres systèmes, parce que ceux-ci me semblent être ceux qui sont les plus intéressants et les plus aptes à montrer la manière de construire les architectures sans lesquelles aucune étude approfondie de la réalité historique ne serait possible.