‹ Le système judiciaire de la Grande BretagneChapitre 437 sur 481 · I. - LA JUSTICE ET L'OPINION · texte numérisé non relu

I. - LA JUSTICE ET L'OPINION

Lorsque, pour la première fois, l'on pénètre dans un des monuments que nous ont légués les générations passées, on est tout d'abord saisi par la majesté de l'ensemble qui s'offre au regard. Puis, à mesure que l'œil s'accoutume au spectacle, on commence à percevoir les défauts et les lacunes de l'œuvre, on est choqué du contraste qui existe entre les parties les plus anciennes et celles qui ont été successivement ajoutées : alors, la critique remplace l'admiration. Il faut se méfier également de ces impressions : toutes deux sont excessives et par conséquent injustes. Pour porter un jugement correct, il faut attendre que l'habitude fasse comprendre les motifs des vices de construction que l'on a remarqués, du manque de proportion de l'édifice, de la raison et de l'utilité pratique des anomalies.

En présence; de cette grande institution que l'on nomme la justice anglaise, la première impression est celle de l'admiration et du respect: on est frappé par ses grands cotés et par ce je ne sais quoi de majestueux que le temps imprime toujours à l'œuvre des hommes. Cependant, on ne tarde pas à remarquer les

CONCLUSION

côtés faibles et les incohérences du système et l'on est tenté de le condamner, comme n'étant plus en harmonie avec les besoins el les idées de l'heure présente. Mais à mesure que l'on pénètre dans les détails et qu'au lieu d'étudier dans les livres ou d'examiner au repos ce mécanisme compliqué, on voit fonctionner chacun de - is rouages, on arrive à comprendre combien d'avantages compensent ces défauts et l'on se forme une idée vraie, qui ne se résume, ni dans une admiration sans mesure, ni dans une critique sans réserves.

Je me suis efforcé, dans les précédents chapitres, de présenter un exposé à la fois exact et clair du système de la justice civile et criminelle; je n'y ai introduit qu'avec sobriété des réflexions ou des critiques, préférant laisser au lecteur le soin de tirer la conclusion que les faits peuvent lui suggérer. Il me semble pourtant nécessaire de ne pas terminer cet ouvrage, sans insister brièvement sur certains points, qui me semblentparticulièrement dignes de fixer l'attention et sans faire ressortir les différences les plus considérables qui existent • iilre le système judiciaire de l'Angleterre et celui de la France1.

Ce qui frappe le plus vivement, peut-être, dans le spectacle qu'offre aujourd'hui la justice britannique, c'est l'extraordinaire contraste entre le passé et le présent ; contraste entre le caractère des hommes ,

L. — Je suppose connus du lecteur tous les détails donnés dans le cours de l'ouvrage. Toutefois, comme je reconnais la témérité de ces prémisses, je ne recule pas devant certaines répétitions, et, en outre, je renvoie, par une note, à la page où l'on trouvera les renseignements détaillés propres à faire comprendre les faits sur lesquels je raisonne, dans la présente conclusion.

LA JUSTICE ET L'OPINION

contraste entre le caractère des lois et de la jurisprudence. Je ne remonte pas aux siècles déjà lointains et je ne fais allusion ni aux sinistres bourreaux, que les Tudors décoraient du nom de juges, ni aux serviles laquais, placés sur \e banc par les Stuarts : je parle de temps plus récents, où la civilisation était déjà avancée et les mœurs notablement adoucies. Au siècle de Louis XIV, les juges anglais s'appelaient Jeffreys et Scroggs , pour ne citer que les plus infâmes, et l'on ne peut se souvenir des arrêts de cette époque, sans dire avec Montaigne : « Combien ai-je vu de condamnations plus crimineuses que le crime ! » Un siècle plus tard, le niveau s'est élevé; toutefois, l'on rencontre encore beaucoup de ces personnages, dont parle Cicéron : quos magis famés quam fama commoverunt 4, et, d'autre part, les magistrats les plus intègres sont, avant tout, les serviteurs du pouvoir: lord Mansfîeld et lord Ellenborougb s'en cachent si peu qu'ils font partie du Cabinet. Plus près de nous, les meilleurs juges, comme lord Eldon, ont conservé, dans leur esprit étroit, les vieux préjugés du parti tory et ils se constituent les plus ardents défenseurs de toutes les cruautés et de tous les abus de l'ancien temps.

Dans la première partie de notre siècle, la procédure civile était barbare, la procédure criminelle sauvage, la loi pénale abominable. M. Gladstone était déjà membre du Parlement, quand la législation punissait de mort le vol d'un mouton, l'instruction était secrète, l'accusé ne pouvait connaître ni les dépositions des

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