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MESURE DE LA PARTIE SUD DE LA MÉRIDIENNE, PAR MÉCHAIN

(de rodez a Barcelone).

Méchain, chargé de mesurer la partie sud de la méridienne, eut pour collaborateurs Tranchot, adjoint, et Esteveny, chargé des instruments. En outre, le gouvernement espagnol avait autorisé Bueno, capitaine du génie, Gonzalez, Planez, lieutenants de vaisseau, et Alvarez, enseigne, à suivre les opérations de la méridienne.

Comme Delambre, Méchain s'était pourvu de deux voitures que des chevaux de poste conduisaient d'un relais à l'autre.

Parti de Paris le 25 juin 1792, alors que la Révolution devenait véritablement effrayante, dès la troisième poste, à Essonnes, il fut arrêté par des citoyens inquiets qui prirent ses instruments pour dès moyens de contre-révolution ; mais bientôt il put continuer sa route et entreprendre ses opérations dans les Pyrénées.

La présence des commissaires espagnols qui l'accompagnaient ayant jeté l'alarme dans les villages français, il remit à un autre temps les stations frontières pour s'attacher à la partie purement espagnole. Avec un rare bonheur, avec une rapidité inattendue, il couvrit de triangles- tout l'espace compris entre les Pyrénées et

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Barcelone : la station la plus australe, celle du fort de Mont- Jouy, à une petite distance au sud de Barcelone, fut terminée le 29 octobre 1792.

Vers la même époque, il put même s'assurer qu'il était possible de conduire les triangles jusqu'aux îles Baléares.

L'ordre naturel des opérations exigeait l'observation des azimuts et la détermination de la latitude de Mont-Jouy; c'est ce qu'il fit pendant l'hiver 1 792-1793 avec le plus grand succès : les observations de latitude présentaient le meilleur accord. Il trouva même le temps de suivre la comète de 1793 et d'observer le solstice d'hiver 1792. diverses occultations d'étoiles et l'éclipsé de Lune du 25 février 1793.

Il lui restait à joindre les triangles d'Espagne aux stations françaises des Pyrénées, ce qui ne devait exiger que quelques semaines; le reste, jusqu'à Rodez, pouvait être fait en quelques mois, et Méchain espérait terminer en moins d'une année. Mais il fut alors victime (< ) d'un accident terrible qui faillit lui coûter la vie et dont il ne se remit peut-être jamais complètement : du moins on peut expliquer ainsi, de la part de sa conscience scien-

(*) « Un médecin de Barcelone, dont il était devenu l'ami, le pressait depuis quelque temps de venir voir une machine hydraulique nouvellement installée dans une campagne voisine. Les chevaux qui devaient la faire mouvoir étaient occupés ailleurs. Le médecin et son domestique se crurent assez forts pour faire aller la pompe, et ils y réussirent quelques instans. Méchain, placé dans un endroit un peu élevé auprès du réservoir, considérait avec surprise la quantité d'eau qu'il voyait affluer. Des cris viennent tout-à-coup frapper son oreille ; il aperçut le docteur et son domestique entraînés par la machine, dont ils auraient dii abandonner le levier qui les avait renversés et qui ne pouvait plus leur faire aucun mal en tournant au-dessus d'eux. Ils s'en avisèrent trop tard ou trop tôt. Méchain s'était précipité pour les secourir. Le levier devenu libre vient le frapper et le lance contre le mur. Il retombe sans connaissance et baigné dans son sang. Le médecin le croit mort, et lui donne pour la forme des soins qu'il croit absolument inutiles. Méchain avait la clavicule et plusieurs côtes brisées; il resta trois jours sans connaissance, et il fut condamné à plusieurs mois d'inaction. » (Delambre, Histoire de l'Astronomie au xviii® 5?èc/e, p. ySg.

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tifique, une défaillance dont nous allons parler et qui hâta sa mort, après avoir pesé lourdement sur le reste de sa vie.

Remis de ses blessures, Méchain était allé, pendant sa convalescence, passer l'automne de 1793 aux eaux thermales deCâldas; ensuite (quoiqu'il n'eût pas encore l'usage du bras droit, qu'il n'a recouvert entièrement que deux ans après son accident), il se rapprocha des Pyrénées pour souder la triangulation espagnole, déjà terminée, aux triangles français. Mais, à la suite de l'exécution de Louis XVI, l'Espagne s'était rapprochée de la coalition qui faisait la guerre à la France, et la Convention lui déclara la guerre le 7 mars 1793. Malgré cela, Méchain, également estimé de l'Administration départementale de Perpignan et du général espagnol, obtint les facilités que permettaient les circonstances et put circuler sur les frontières pour choisir les stations. Celles de Cameillas et d'Estella furent terminées au commencement de décembre 1793, et, pour que la jonction fût complète/ il ne lui restait plus qu'à mesurer les angles à Perpignan, à Forcerai et à Bugarach, en territoire français. Mais l'autorité militaire espagnole lui refusa l'autorisation de rentrer en France, alléguant que les connaissances acquises par Méchain et par ses adjoints pouvaient être préjudiciables à l'Espagne; toutefois on lui laissait le choix de son lieu de séjour. Méchain choisit Barcelone, se rapprochant ainsi autantque possible du fortdeMont-Jouy, dont l'entrée ne lui était plus permise, et dont il avait déterminé la latitude avec tant de succès. Là, il détermine à nouveau sa latitude, et ses observations concordent encore parfaitement entre elles, de sorte qu'il pouvait croire ses résultats exacts à une petite fraction de seconde. Mais, tandis qu'un petit triangle de jonction lui donne 59", 5 pour la distance des parallèles de Barcelone et de Mont-

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Jûuy, ses latitudes donnent environ 3" de plus. Effrayé d'un tel résultat, ne pouvant trouver la cause d'une pareille discordance, et ayant envoyé en France les observations de Mont-Jouy, il prend la funeste résolution de cacher celles de Barcelone, qui ne lui ont pas été demandées, assumant ainsi une responsabilité énorme, puisque par là il pouvait vicier à sa base toute l'opération .

Le poids de ce secret, qui n'a été connu qu'après sa mort, l'ennui de la captivité, la séquestration de ses fonds par le gouvernement espagnol, l'inquiétude où il était sur le sort de sa femme et de ses enfants, au milieu des scènes sanglantes dont Paris était le théâtre, toutes ces causes le jetèrent dans une mélancolie profonde dont jamais il n'a été bien guéri.

Le gouverneur de la Catalogne étant mort, son successeur se montra moins difficile : ne pouvant espérer de passeports pour la France, Méchain en demande pour aller en Italie, et ils lui sont accordés. Sa traversée est continuellement inquiétée par les corsaires; il craint de voir enlever ses manuscrits et de perdre ainsi les résultats de ses observations. Echappé aux corsaires, il aborde avec peine à Livourne, et se rend à Gênes à la fin de septembre 1794. Dans le port il voit saisir ses caisses, mais elles sont heureusement sauvées par l'intrépidité hasardeuse de Tranchct, qui les enlève et les fait transporter rapidement au delà des frontières, mais qui sollicite vainement Méchain de rentrer en France : le triste sort de Bailly, de Saron, de Lavoisier fait frémir celui-ci à la seule idée de rentrer à Paris ; et il reste à Gênes, d'où il s'embarque enfin pour Marseille en 1795. En août il se rend par mer à Port-Vendres et reprend la mesure des triangles en septembre 1795, ayant perdu au moins une année par sa faute. Dès lors, il

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n'avance plus qu'avec une extrême lenteur; d'ailleurs, il rencontrait de grandes difficultés; il écrivait à Delambre, le 12 vendémiaire an IV (1795 octobre 4) :

« Vous ne pouvez vous faire une idée des difficultés que nous éprouvons pour avoir du bois et des ouvriers, pour le transport et l'établissement des signaux sur le sonîmet des montagnes; nous sommes obligés d'aller à pied presque partout : d'ailleurs impossibilité physique défaire autrement pour certaines stations, telles, par exemple, que celle de Bugarach, où l'on ne peut arriver qu'en s'accrochant aux buis, aux broussailles, et en gravissant les rochers. Cette marche est de quatre à cinq heures. La descente est encore plus pénible et plus scabreuse. Vous pouvez juger de la commodité du séjour, à plus de 600 toises de hauteur, sur un pic qui n'a pas 2 toises d'étendue, et bordé de précipices. Les autres stations sont moins élevées, mais toujours d'un accès difficile,... et pour la plupart éloignées de trois ou quatre lieues de toute habitation. Nuit et jour on y est exposé aux orages, ayant pour lit un peu de paille, et pour abri une simple tente, souvent interrompu et tourmenté par les nuages qui enveloppent une des stations et y restent accrochés .des journées entières; puis, quand l'une se découvre, l'autre s'ensevelit. La station de Forcerai exige six signaux à la fois.... J'ai été presque découragé quand j'ai vu celui de Bugarach, qui avoit tant coûté de peines, abattu par un ouragan furieux. La tramontane est terrible dans ces régions; rien ne résiste à sa violence : il faut abattre les tentes et descendre en rampant sur la terre, si l'on ne veut être enlevé comme une plume. J'ai fait dix voyages à Forcerai; j'y ai couché plusieurs nuits presque à la belle étoile, pour observer quatre angles. Nous avons commencé beaucoup trop tard dans ce pays. Les signaux vont être placés jusqu'à Carcassonne et Alaric; il faut marcher.... J'espère que nos angles seront mesurés jusqu'à Carcassonne dans les premiers jours de novembre, et je compte revenir ensuite à Perpignan, pour chercher une base. »

C'est, en effet, ce qu'il fit, pendant l'hiver 1795-1796, et il relia cette base aux triangles principaux. Puis, pendant un an et demi environ, il demeura inaciif, se bornant à peu près à faire des observations de latitude et d'azimut, à Carcassonne et à Perpi-

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gnan; mais dans sa correspondance il manifeste souvent le désir de retourner en Espagne pour vériMer sa latitude.

En 1798, il reprend les triangles et les termine même à la fin de septembre. Mais, comme il ne donne pas de ses nouvelles, Borda, inquiet comme ses autres amis de ce silence et de tant de retard, engage M'"^ Méchain à faire le voyage de Carcassonne. « Elle y trouve son mari en bonne santé, dit Delambre (^), mais il ne veut reprendre son travail que quand elle sera partie. Elle n'ose se fier entièrement à la promesse qu'il lui fait ; elle se détourne et vient me trouver à Perpignan. Je me préparais à la mesure de la base, que Méchain s'était mis dans l'impossibilité d'exécuter lui-même, et qui fut terminée en septembre. Je promets de me tenir à portée de lui pour le suppléer au besoin, et de le ramener à Paris dès que nos opérations seront terminées. Pour remplir cette double promesse, je me transporte successivement à Narbonne et à Carcassonne, où pendant cinquante jours j'attends Méchain, qui arrive enfin, mais qui refuse absolument de revenir à Paris. Il s'obstine à retourner en Espagne pour y recommencer les observations de latitude... il se laisse entraîner après trois jours d'une résistance que je n'eusse pu vaincre, si je n'avais eu à lui remettre deux lettres extrêmement pressantes, l'une de Borda et Tautre du Bureau des Longitudes.... )>

Méchain et Delambre arrivèrent à la fin de novembre 1798 à Paris, que Méchain n'avait pas revu depuis juin 1792, et où attendaient depuis deux mois les savants étrangers, convoqués pour examiner et approuver tout le travail.

(^ ) Histoire de l'Astronomie au xviii^ siècle, p. 7Ô1.

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