LES BUREAUX DE POIDS PUBLICS
L'article premier de la loi du i8 germinal an III [voir p. 65) invite les citoyens à « donner une preuve de leur attachement à l'unité et à l'indivisibilité de la République en se servant dès à présent des nouvelles mesures ». On donna donc au nouveau système une couleur politique. En joignant à cette faute la versatilité qui avait présidé à l'organisation de ces mesures et les critiques soulevées parleur nomenclature [voir p. 82, 184, 188), on s'explique en partie l'opposition que rencontra leur usage : la force des habitudes acquises et l'esprit de routine firent le reste.
En répondant à la délégation de l'Institut (voir p. 168) Baudin avait constaté cette opposition qui déjà, un an auparavant, s'était manifestée en plein Conseil des Cinq-Cè*nts, car lorsque, le 4 messidor an VI ( 22 juin 1798), ce Conseil discuta un Rapport, présenté par Prieur, sur la fabrication des poids et mesures destinés aux départements, Pison-Dugaland et d'autres critiquèrent vivement ce qui avait été fait.
Ce Rapport de Prieur, analysé en détail dans le Moniteur du
i82 Chapitre A'A'.
7 messidor an VI (\), rend compte des progrès de l'opération, passe légèrement sur les difficultés rencontrées, et propose l'abrogation de la loi du 4 vendémiaire an IV.
Voici d'abord un extrait de cette analyse :
« Les modèles de tous les genres de mesures à envoyer dans les départements ont été complétés; l'on s'est occupé des moyens de perfectionner le jaugeage des tonneaux, et de faire adopter pour les futailles du commerce une forme constante dont la contenance puisse offrir un rapport commode avec les mesures des liquides; cinquante kilogrammes de platine ont été purifiés pour la confection de l'étalon et autres principaux modèles; l'on a préparé les moyens de faire la vérification des mesures et des poids, qui s'exécutera avec facilité et beaucoup d'exactitude; l'on a envoyé des modèles de mesures linéaires aux ingénieurs en chef, civils et militaires, ainsi qu'à plusieurs administrations, et l'on a placé dans Paris et sur quelques routes des monuments destinés à propager la connaissance de ces mêmes mesures; plusieurs ouvrages instructifs, accompagnés d'échelles gravées avec un grand soin et de tables de comparaison, ont été composés et répandus} la correspondance a procuré dans les départements des ccopérateurs aussi instruits que zélés, et l'on a même reçu des preuves de l'intérêt que les savants étrangers prennent au succès de cette grande entreprise; les agents diplomatiques de la République ont été chargés de procurer des copies exactes des mesures étrangères pour les coinparer aux nouvelles m.esures; l'on a rassemblé une grande quantité de matières nécessaires à la fabrication^ et fait travailler, dans les forêts nationales, des bois dans les dimensions qu'exigent les nouvelles mesures de capacité; des artistes ont inventé et exécuté à l'envi des machines ingénieuses pour accélérer et j-erfectionner le travail des mesures et des poids, et plusieurs ont mo*hté pour cet objet des ateliers importants; il a été passé des marchés avec différents entrepreneurs, dont il est déjà résulté un assez grand nombre de mesures, principalement de celles de longueur; d'autres recevront leur exécution aussitôt que l'on pourra destiner à cet objet des fonds suffisants; depuis, la fabrication des poids de toute grosseur a été mise en train; outre les renseignements fournis par les corps administratifs sur
( ' ) Moniteur du 7 messidor an VI, p. 1 108,
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les ressources et les besoins de chaque partie de la République, relativement aux poids et mesures, il a été' pris sur les lieux des informations par un commissaire envoyé à cet effet dans plusieurs départements et notamment à Lyon; enfin la distribution des mètres et leur échange contre les aunes ont été effectués à Paris et dans tout le département de la Seine, conformément à la loi du i" vendémiaire; et la police est chargée de veiller à ce que les marchands se servent exclusivement des nouvelles mesures.
» Tout ceci s'est fait dans le cours de l'an IV. Depuis cette époque, la connaissance et l'usage du nouveau système de mesures se sont propagés •de plus en plus, soit parce que le Corps Législatif a continué d'exprimer dans les lois les quantités et dénominations de ces mesures, soit par l'emploi qu'en font les savants dans les ouvrages qu'ils publient, et notamment l'Institut National, qui n'admet plus d'autres m.esures que celles républicaines, soit par des exemples de l'avantage de ces mesures qui se manifestent chaque jcur; l'adoption du gramme comme poids d'essai pour
]es matières d'or et d'argent, et les conditions prescrites par les lois, par rapporta la fabrication des pièces de monnaie, favorisent aussi singulièrement l'établissement des nouveaux poids, et conséquemment de tout le système des mesures; son succès est également préparé par l'habitude du calcul décimal, maintenant acquise dans un assez grand nombre d'administrations publiques; des ouvertures ont été faites de la part de la République française à plusieurs des puissances amies, et réciproquement, pour parvenir à établir chez ces puissances le même système de poids et mesures que nous avons adopté, ce qui est une nouvelle preuve de sa convenance générale; enfin, dans ces derniers tems, les ordres, arrêtés, ou proclamations, émanés de l'autorité publique, par rapport aux poids et mesures, et tout récemment encore, ceux donnés pour établir à Paris' l'usage du stère en remplacement de l'ancienne manière de mesurer le bois de chauffage, ainsi que l'intention fortement prononcée du Gouvernement actuel de faire réussir toutes les institutions républicaines, sont des moyens qui concourent efficacement au but désiré.
» Le rapporteur déclare ensuite que si le système des poids et mesures n'a pu encore être mis en pleine activité, la cause n'en est point dans sa défectuosité; car, dit-il, tout ce que la France renferme d'hommes éclairés en eût bientôt averti; mais dans le défaut de fonds qui n'a pas permis de fabriquer de nouvelles mesures en quantité suffisante pour fournir aux besoins de la société.
184 Chapitre XX.
» 11 annonce ensuite que la fourniture d'un premier assortiment de poids et mesures aux marchands dans toute la République coûtera au delà de 10 millions, et comme le trésor public est hors d'état de subvenir à une pareille dépense, il est juste de faire payer les mesures fabriquées aux marchands qui en auront besoin; et par conséquent, il faut rapporter la loi du I" vendémiaire, qui prescrit de faire, dons toute la République, une distribution gratuite de mètres aux marchands qui emploient cette mesure. L'Agence temporaire des poids et mesures, trop légèrement supprimée, sera rétablie dans ses anciennes attributions; et quand le renouvellement des poids et mesures sera terminé dans toute la République, alors cette Agence sera supprimée. L'étalon primordial de nos mesures, construit en platine, sera déposé à l'Observatoire et confié au Bureau des Longitudes. Ce Bureau, déjà chargé de la fixation du commencement de chaque année, d'après l'observation des mouvements célestes, aurait aussi la mission de faire constater chaque dixième année de l'ère républicaine, l'exactitude de mesures et de poids dans tout le territoire français; et l'on serait sûr alors de maintenir à perpétuité la plus parfaite similitude entre ces modèles. »
Voici quelques-unes des objections faites pour répondre au projet qui accompagnait ce Rapport :
« PisoN-DuGALAXD. — Je ne combats point le fond du projet, je me déclare le partisan du système des poids et mesures; mais j'attaque les articles présentés, qui autorisent le Directoire à passer des marchés avec ceux qui se présenteraient pour fabriquer les nouveaux poids et mesures, et qui interdisent à tous autres le droit de les vendre et de les fabriquer; ces dispositions me paraissent onéreuses aux citoyens obligés de se servir des nouvelles mesures, destructives de l'industrie des ouvriers qui, tous, doivent être appelés à leur confection, afin d'établir une concurrence qui détruira le monopole qui va s'établir.
» La première cause de la' non-exécution du nouveau système des poids et mesures, est dans la versatilité qui a régné jusqu'ici dans ce système.
» On a varié dans la nomenclature; à la pinte on a substitué le cadil, à celui-ci le litre. Trois lois ont été successivement rendues, toutes se contredisent.
» La seconde cause est dans la barbarie du langage qui a été adopté : au lieu d'employer des dénominations françaises, qui eussent été entendues
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Je tout le monde, on s'est ^ervi ue mois grecs que personne ne comprend. Ainsi, au lieu de dire un décimètre, un centimètre, un millimètre, on nous force à dire un décamètre, un hectomètre, un kilomètre. Il faut que j'apprenne le grec, pour savoir que hecto signifie cent, et kilo, mille. (Murmures.)
» Une voix. — Vous ne voulez donc pas que le nouveau système des poids et mesures s'organise.
» PisoN. — C'est précisément parce que )'ai envie de le voir réussir, que je fais ces observations, et que je demande qu'une discussion approfondie s'ouvre sur une matière aussi grave.
» Cabanis. — Il s'agit seulement ici de l'exécution des lois rendues.
» PisoN. — Et moi je veux prouver qu'il faut reviser l'ensemble de ces lois. Le Comité du Salut public établit une Commission temporaire, elle fut supprimée et remplacée par une Agence des poids et mesures : à celleci a succédé un bureau en activité près le Ministre de l'Intérieur. Or, je le demande, qu'ont produit ces commissions, ces agences, ces bureaux employés depuis si longtems et bien payés sans doute? Rien, On est aussi avancé que le premier jour, pour l'exécution du système. Dans le projet actuel, on vous propose de créer une entreprise de fabrication, en faveur de quelques individus, qui serait un véritable monopole. J'applaudis au système décimal introduit dans nos poids et mesures, mais je ne connais qu'un moyen de le faire exécuter, c'est de substituer des mots français à ces mots grecs, dont personne n'a la clé. Je le dis d'après mon expérience, el si tous mes collègues voulaient être francs cojnme moi, ils feraient le même aveu.
» Je demande de plus : i" Qu'il soit fait un tableau unique de tous nos poids et mesures, avec la nomenclature française; 2° que le Directoire soit tenu, dans un délai déterminé, de transmettre un mètre aux administrations centrales, lesquelles en enverront des modèles étalonnés aux communes, et feront fabriquer des mesures de capacité, qui auront des dimensions déterminées et prises sur le mètre. Ces fabrications locales, faites sans monopoles, coûteront moins qu'à Paris. Ainsi on arrivera sans frais à l'exécution du nouveau système, et l'on n'aura pas besoin de créer et de stipendier de nouveaux établissements.
» Savary. — Tout ce que vient de dire notre collègue, dont je respecte d'ailleurs les principes et les lumières en législation, prouve qu'il n'a pas lu les lois des 18 germinal an III, et i" vendémiaire....
i86 Chapitre XX.
» Chollet. — Ce que Pison-Dugaland vous a dit prouve qu'il n'a point étudié le s}stcme, car un enfant de onze ans l'a appris en un jour, en deux leçons.
» BoREL de VCise. — Pison-Dugaland vous a dit que la versatilité qui a régné dans les lois relatives aux poids et mesures, est la cause principale de la non-exécution du nouveau s}stèn-e; il a raison, et c'est précisément pour cela que je demande que le Conseil ne Jonne pas un nouvel exemple de versatilité, en revisant les lois rendues. » Chacun de nous se rappelle que l'année dernière à pareille époque, une motion fut faite contre la nomenclature adoptée; cette motion parut prendre faveur, et des lors la fabrication qui était en activité dans les départements fut suspendue, tous les marchés faits furent résiliés. Je demande donc que, sans s'arrêter aux observations du préopinant, le Conseil déclare l'urgence et adopte le projet. »
Parmi les moyens employés pour vulgariser le nouveau système il faut noter le rétablissement de Bureaux de poids publics.