LA DÉSAGRÉGATION DU BLOC-OR
Les espérances que les six pays du bloc-or avaient mises. dans leur collaboration monétaire et commerciale ont été déçues. D’une part, le développement escompté des échanges commerciaux, en vue d’améliorer la balance des comptes, s’est heurté, en effet, au fait que les économies des divers pays du bloc-or n'étaient pas complémentaires les unes des autres ; ces pays se faisaient même, en général, concurrence sur les marchés commerciaux. En outre, la conclusion de conventions douanières a été contrariée par l'impossibilité de porter atteinte à des situations acquises en raison, notamment, du jeu de la clause de la nation la plus favorisée ; l'opposition de l'Angleterre a été, dans ce domaine, particulièrement vigoureuse,
D'autre part, la stabilité des monnaies du bloc-or a été maintenue de plus en plus difficilement en raison, soit de l’accroissement de l’endettement de certains Etats, dû principalement aux réformes sociales et surtout au réarmement, qui représentait . une menace permanente d'inflation, soit de la diminution des exportations de certains pays, dont la prospérité repose essentiellement sur elles, par suite de la disparité existant entre leurs prix-or et les prix-or mondiaux.
En février 1934, la Tchécoslovaquie qui, bien que n'ayant
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pas signé la déclaration de juillet 1933 — acte de naissance du bloc-or — avait beaucoup d’affinité avec ce dernier, dévalua la couronne de 16, 66 %,, en ramenant son poids d’or fin de 44, 58 à 37,15 milligrammes. Cette mesure a été justifiée, à l’époque, par le seul désir de stimuler les exportations en adaptant la “valeur interne de la couronne tchécoslovaque à sa valeur “d'échange sur les marchés étrangers avec lesquels la Tchécoslo- ‘vaquie entretenait d’étroites relations commerciales.
L'Italie s’est détachée la première du bloc-or. D'ailleurs, sa welassification dans ce groupement résultait surtout du fait qu’elle avait signé la déclaration de juillet 1933, car elle n’a -guère pratiqué le libre jeu des entrées et sorties d’or. Cependant, par suite du déficit de la balance des paiements, et de la fuite
“des capitaux provoquée par les inquiétudes que suscitait la si- ‘tuation budgétaire, au cours des 11 premiers mois de 1934, l’encaisse de la Banque d'Italie fléchit de 7.400 à 5.796 millions de lires, de sorte qu’au début de décembre 1934, le pourcentage de couverture n’était plus que de 41,15 % alors que le minimum Jégal était de 40 %.
Aussi, dès le mois de mai 1934, l'Italie avait-elle institué -certaines mesures de contrôle des changes qui furent progressivement complétées, notamment, en décembre 1934. D'autre part, en juillet 1935, la Banque d'Italie a été dispensée de convertir ses billets en or ou en devises-or et de conserver une réserve en or ou en devises-or au moins égale à 40 %, du montant de ses engagements à vue. Enfin, en novembre 1935, le gouvernement italien établissait à son profit le monopole des achats d’or dont le prix était fixé à 15.500 lires par kilogramme de fin. Ce prix pouvait être modifié à tout moment, de sorte qu’il n’a pu être considéré comme la base d’une nouvelle parité-or de la lire, d'autant plus que le prix d’achat de la Banque d'Italie demeurait inchangé à 12.627,6 lires le kilogramme de fin.
Après l'Italie, la Belgique (1) ne tarda pas à rompre avec Je bloc-or. Pour arrêter les sorties de capitaux, de plus en plus considérables, le gouvernement belge avait pris, le 17 mars 1935,
un arrêté instituant le contrôle des changes. La Banque Nationale de Belgique eut seule le droit d'importer et d'exporter de l'or et les transactions sur ce métal, à l’intérieur du pays, furent .
(1) F. Baudhuin : La dévaluation du franc belge, 1935.
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‘subordonnées à son autorisation. L'arrêté réglementait également l'importation, l'exportation et le transit des valeurs et marchandises.
Le 30 mars 1935, une nouvelle loi monétaire établissait . le cours forcé des billets de la Banque Nationale de Belgique et créait un Fonds d’égalisation des changes pour maintenir la parité du belga avec l’or dans les limites de 70 et 75 % de sa parité ancienne. La dotation du fonds était constituée par un prélèvement sur le produit de la réévaluation de l’encaisse de la Banque Nationale.
Les modifications survenues en mars 1935 dans le système monétaire belge ont été légitimées à l’époque par plusieurs raisons. Après l'établissement du contrôle des changes, le 17 mars 1935, le cours du belga sur le marché des changes s’effondra de 25 % dans la quinzaine qui suivit. Aussi, le Premier Ministre belge déclara-t-il que la loi du 30 mars 1935, qui autorisait une dévaluation du belga de 25 à 30 %,, ne faisait que constater un fait accompli ayant pour cause les exportations massives de capitaux provoquées et entretenues par une campagne déva- Jluationniste menée tant en Belgique qu’à l'étranger. Par ailleurs, la disparité existant, au profit de l'étranger, entre les prix intérieurs belges, exprimés en or, et les prix pratiqués dans les principaux pays clients ou concurrents, en Angleterre en particulier, était très préjudiciable à l’économie nationale, d’autant plus . que la Belgique vit essentiellement de son commerce extérieur. Enfin, il est probable que, dans une certaine mesure, la dévaluation a été considérée comme le seul moyen pratique de faire subir aux traitements, et surtout aux salaires, une compression indispensable pour ramener dans de justes limites les prix de revient belges et réduire ainsi la disparité précitée.
Un arrêté du 31 mars 1935 stabilisa provisoirement la nouvelle teneur-or du belga à 0, 150632 gramme de fin, soit à 72%, du poids fixé le 25 octobre 1926 (0, 209211) : il consacrait ainsi une dévaluation du belga de 28 %,. Le choix de ce pourcentage a été le résultat de recherches sur la disparité du coût de la vie en Belgique et en Angleterre. Enfin, un arrêté du 31 mars 1936 a stabilisé définitivement le belga-or à la parité du 31 mars 1935. En conséquence, le Fonds de stabilisation des changes a été supprimé. La convertibilité des billets de la Banque Nationale fut rétablie (convertibilité en or ou en devises au choix de la
Banque), l'importation et l'exportation de l’or ne pouvant êtré faites cependant que par la Banque Nationale. Quant à la réglementation des changes, elle fut progressivement atténuée. Dès. le mois d'avril 1935, il ne subsistait qu’un système de contrôle a posteriori.
La Pologne a été le dernier pays à abandonner le bloc-or avant sa dislocation complète. Vers le milieu de l’année 1935, la position du zloty sur le marché des changes s’affaiblit par suite du déficit de la balance des comptes. L’encaisse de la Banque de Pologne, qui était encore de 510 millions de zlotys à l’été de 1935, et qui assurait une couverture de la circulation fiduciaire de 52 %,, descendit en décembre de la même année à 444 millions, et le pourcentage de couverture à 39,8 %. Au printemps de 1936, les inquiétudes provoquées par des troubles intérieurs et l’évolution de la situation politique extérieure se traduisirent par des achats massifs d’or et de devises étrangères. L’encaissé de l’Institut d’Emission tomba à 370 millions de zlotys et la couverture de la circulation fiduciaire à 36,8 %.
Aussi, des restrictions au commerce des devises avaient-elles été introduites par le décret du 27 avril 1936. Le contrôle des changes avait été complété par le décret du 29 août 1936 et l'arrêté ministériel du 24 juillet 1936.
Le gouvernement polonais avait déclaré, le 27 avril 1936, que le contrôle des changes ne devait être que temporaire et qu'il s’agissait uniquement d’une mesure de protection de l’économie de la nation contre les atteintes de la spéculation et du défaitisme économique. En fait, la réglementation polonaise des opérations de changes a été complétée progressivement.
Au début de 1936, deux politiques monétaires dominantes se partageaient les divers pays du monde (1).
L'une, surtout en honneur dans certains pays d'Europe défendait l’intangibilité de la valeur de la monnaie, qui se mesure notamment par la stabilité des changes et sans laquelle une monnaie ne peut prétendre remplir correctement ses trois fonctions essentielles ; l’étalon de valeur, comme tout étalon, doit rester identique à lui-même.
(1) Mabille de Poncheville : Essai sur les théories monétaires contemporaines.
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L'autre, dont les adeptes étaient surtout les pays anglo- saxons, était empirique, opportuniste éomme leurs habitants. Son but essentiel était de maintenir les prix à un niveau jugé satisfaisant en faisant subir au besoin des modifications à l’étalon de valeur, en le rendant élastique, en dirigeant la monnaie mise ainsi « au service de l’économie », même au risque de provoquer de graves perturbations sur les marchés des changes. . De la mise en application de ces deux politiques étaient nés différents systèmes monétaires, que l’on pouvait répartir, au début de 1936, suivant deux Ci ficatiohs principales (1). Dans une première classification, basée sur le rôle de l'or, on distinguait trois sortes de systèmes monétaires :
10 le système dans lequel la monnaie était attachée à l'or par un lien rigide et le régime de l’or régi par les règles de l’étalon de change d’or lingots. Les pays qui avaient adopté un tel système avaient, depuis 1931, soit maintenu la parité-or de leur monnaie (par exemple les derniers adhérents du bloc-or), soit réduit celle-ci (Belgique) ;
29 le système dans lequel la monnaie était attachée à l'or, par un lien souple, précaire et généralement après dévaluation, et le régime de l’or soumis aux règles d’un étalon de change d’or lingots limité (par exemple États-Unis) ;
39 le système dans lequel la monnaie était détachée de l'or (monnaie flottante). Le régime de l'or variait suivant les pays qui avaient adopté ce système (par exemple pays du bloc sterling).
Dans une deuxième classification, basée sur la réglementation des changes, on distinguait également trois sortes de régime :
1° le régime dans lequel les opérations de change tan libres. On le rencontrait essentiellement dans les deux premiers systèmes monétaires de la classification ci-dessus ;
20 Je régime dans lequel les opérations de change étaient surveillées, notamment par un fonds de stabilisation. C’était, en général, celui qui Een ae le système monétaire à monnaie flottante ; ;
(1) Voir L. Baudin : La monnaie, ce que tout le monde devrait en savoir, ch. XIX : R. Sédillot : Le Drame des monnaies, 1937 ; P. Métivier : Le chaos monétaire et le drame économique.
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30 le régime dit du contrôle des changes, en vigueur: dans les pays que la faiblesse de leurs ressources en or et devises avaient contraints à en contrôler l’emploi.
Mais, dans la deuxième moitié de l’année 1936, la guerre des monnaies est entrée dans une nouvelle phase et le bloc-or n’a pas tardé à succomber.